Adobaï. Je me souviens de Clifford de Paul Germon

Le titre de l’ouvrage mérite une explication.

« Adobaï » c’était l’exclamation de sa mère pour marquer son indignation ou son étonnement. C’est le nom de Dieu avec un « b « à la place du « n « afin de « ne pas invoquer en vain le nom de l’Éternel ».

Image: Jessica Henrique Cardoso. Tous droits réservés

« Je me souviens de Clifford », c’est un standard de jazz composé par Benny Golson à la mémoire de Clifford Brown, génial trompettiste de jazz mort en 1956 à l’âge de 25 ans, l’auteur en avait reçu un disque à l’occasion de sa Bar Mitzvah.

L’auteur indique dans ce double titre ce qu’il a retenu de sa jeunesse, ce qu’il a le plus aimé : sa mère et la musique de son époque.

La musique, celle des années 60, est évoquée au détour de nombreux paragraphes : le jazz, les Beatles, Procol Harum « Whiter shade of pale » inusable slow, tous les groupes de rock qui se sont créés …

La musique, Paul Germon en a fait sa compagne et sur sa guitare, il n’a jamais cessé de reproduire les accords et les mélodies.

La mère est présente du début jusqu’à la fin de l’ouvrage qui n’est pas un roman mais un livre de souvenirs et l’auteur pousse le cri de sa mère « Adobaï » en écrivant « C’était il y a plus de cinquante ans ! Tant que ça ! »

« Ma mère appartenait à une génération pour qui la France, la culture française, la République française, la liberté française étaient le comble de la civilisation ». Le courage, l’énergie, la volonté d’aller plus haut dans les vertus, sa mère en a été l’exemple durant toute sa vie. Et un bel hommage lui fût rendu le jour de son enterrement par un ami qui se borna à la résumer en une phrase : « Alors, elle est morte la lionne ! »

Les souvenirs de Paul Germon, c’est Tunis avec le bleu tunisien, le bleu de « ma Méditerranée et « l’air et la nature qui avaient un goût et un parfum différents ».

Il vise juste en écrivant « Il y avait cette constante culturelle propre à la société tunisienne et à la plupart des natifs de ce pays : l’aptitude au bonheur avant tout et, en dépit de toute blessure cachée, de toute frustration ».

Comment une communauté de 110.000 juifs, pour la plus grande partie plus ancienne en Tunisie que les arabes, s’est elle décidée à partir vers la France, vers Israël, le Canada, pour ne laisser à Tunis qu’une poignée de grabataires ou d’irréductibles et un millier de petits artisans et petits commerçants à Djerba autour de la synagogue de la Ghriba ?

Les tracasseries administratives, l’étranglement économique, les accusations infondées… la Tunisie est officiellement un pays arabe et musulman, les juifs ne sont ni musulmans, ni arabes.

« Avec la diplomatie, l’intelligence et la subtilité qui caractérisent les Tunisiens, on nous le fit savoir, nous étions tout aussi fins et subtils, le message ne nous échappa pas. »

C’est un livre de souvenirs, chacun privilégie les siens, il aurait pu être ennuyeux. Il est tout le contraire : il se lit facilement et on se retrouve dans cette errance du petit garçon né à la lisière du ghetto juif de Tunis qui se décrit dans sa « rêverie inquiète ». Il n’a jamais invité un ami à venir chez lui : il a honte d’habiter près du cloaque de la Hara où crasse, misère et maladies accablent les plus pauvres des juifs qui s’y entassent.

Il a un frère extraverti qui « occupe l’essentiel du terrain », des parents magnifiques, le père bel homme, ami de tous et une mère impérieuse. Les études commencent mal, il vit sa vie d’étudiant à Paris dans des chambres de bonne avec eau sur le palier. Plus tard, il se ressaisit et les diplômes finalement obtenus, la montée en puissance débouche sur la prospérité et une nouvelle vie : une jolie femme, des beaux enfants, un bel appartement « avec vue sur l’ Arc de Triomphe » .

C’est un livre écrit par un « Tune », un juif tunisien de France, encore plein des images, des parfums, des odeurs et des goûts de son pays natal. Un « Tune » qui ne tombe pas dans les mirages de mai 1958 ou les élucubrations des « révolutionnaires qui reprochent au système son absence de liberté mais qui n’ont en fait qu’une aspiration, celle de nous imposer leur propre système de pensée ».

Paul Germon écrit simple, sans recherche excessive. Il a un énorme atout : il raconte une histoire qui nous concerne et dont on veut connaître le déroulement.

Isaac Bashevis Singer avec « Shosha » nous raconte le destin de cette jeune fille douce à Varsovie et il fait le tableau du peuple juif en Pologne.

William Styron raconte la cruauté du choix imposé à Sophie par les allemands et il réussit le meilleur livre sur la Shoah.

Paul Germon a livré ses souvenirs : un peu « Un été à la Goulette », beaucoup les mémoires d’un jeune homme mélancolique et chacun de ses lecteurs pourra s’insérer dans le cours du récit.

Il a écrit un très beau témoignage sur la saga des « Tunes ».

André Simon Mamou

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