Les Juifs de Grèce : une histoire méconnue. Par Anastasio KARABABAS

Anastasio KARABABAS est enseignant à l’Alliance Israélite Universelle, guide-conférencier au Mémorial de la Shoah de Paris et auteur de «La Shoah. L’obsession de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle » (Bréal, 2017). En 2019, il publie une étude intitulée Sur les traces des Juifs de Grèce, disponible sur https://www.mededition.fr/ et sur http://www.crif.org/fr/etudesducrif. De nombreuses conférences sont réalisées à travers la France afin de faire connaître cette riche histoire.

Qui sont ces Juifs ?


La Grèce est un pays qui fascine. Les livres nous parlent des découvertes et réflexions des grands savants de l’Antiquité. Mais qui connaît vraiment l’histoire des Juifs de Grèce et leur apport à la culture hellène ?
La plus vieille communauté juive d’Europe est présente sur le territoire depuis la période d’Alexandre le Grand. A travers les siècles, elle va tenter de s’intégrer et de s’adapter aux nombreux envahisseurs : Romains, Byzantins, Vénitiens, Ottomans, Français, Anglais, Italiens ou Allemands. Les Romaniotes, nom donné aux premiers Juifs de Grèce, les Ashkénazes d’Europe de l’Est qui fuient les massacres perpétrés par les croisés entre le XIème et le XIIIème siècle, ainsi que les Séfarades de la péninsule ibérique chassés par Isabelle la Catholique, vont former un judaïsme grec pluriel et dynamique. La diversité religieuse, culturelle, intellectuelle va permettre à certaines villes comme Thessalonique, appelée par les Turcs Selanik, de connaître la prospérité. Malgré un antijudaïsme (l’Eglise orthodoxe véhicule l’idée que les Juifs ont trahi et assassiné Jésus) et un antisémitisme latents depuis le Moyen-Age, artistes, penseurs, rabbins et hommes d’affaires participent pleinement à la vie du pays.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, environ 75.000 Juifs vivent en Grèce sur un pays de plus de 7 millions d’habitants. 54.000 sont à Thessalonique, surnommée la « Jérusalem des Balkans ». La Shoah vient effacer plusieurs siècles d’histoire. Synagogues, cimetières et écoles disparaissent. Entre 1941 et 1944, les Juifs subissent spoliations, humiliations et déportations vers les camps de la mort. 60.000 à 67.000 personnes (les chiffres font encore l’objet de débats parmi les historiens) seront exterminés, soit près de 90% de la communauté juive. Proportionnellement à la population, c’est le chiffre le plus élevé d’Europe après la Pologne et la Lituanie. Environ 10.000 rescapés des camps ou cachés dans tout le pays tentent de reprendre une vie normale. Mais c’est presque impossible. Le pays, traumatisé par l’occupation, se déchire dans une guerre civile qui dure jusqu’en 1949. Puis, l’antisémitisme n’a toujours pas disparu. Nombreux sont ceux qui vont partir vers l’Europe de l’Ouest, les Etats-Unis et surtout le futur Etat d’Israël. Aujourd’hui, sur 11 millions de Grecs il n’existe plus que 5. 000 Juifs.
75 ans après la guerre, le pays, secoué par dix ans de crise économique sans précédent, commence à faire face à son passé. Le réveil mémoriel émerge progressivement.

 Des témoins


Des 60.000 à 67.000 Juifs déportés de Grèce, environ 2.000 sont revenus des camps de la mort. Quelques décennies après la Shoah, certains vont entreprendre une lourde tâche : mettre par écrit leur vécu. Parmi eux Shlomo Venezia, déporté de Thessalonique, qui publie en 2007 SONDERKOMMANDO – Dans l’enfer des chambres à gaz (Albin Michel).

Un an après, le livre est également traduit en grec. Un autre rescapé salonicien est le judéo-espagnol Jacques Stroumsa, connu sous le nom de « violoniste d’Auschwitz ». Il publie en 1997 en grec Διάλεξα τη ζωή…Από τη Θεσσαλονίκη στο Άουσβιτς (« Dialexa tin zoi…Apo tin Thessaloniki sto Aousvits » ; Traduction : J’ai choisi la vie…De Thessalonique à Auschwitz). En 1998, le livre paraît en langue française avec une préface de Beate Klarsfeld. Le titre est désormais Tu choisiras la vie : violoniste à Auschwitz (Cerf). C’est le père Patrick Desbois qui lui a conseillé ce nouveau titre, inspiré de la Bible, afin de mettre en avant une sorte de mission divine. Ce prêtre est l’un des acteurs les plus importants du dialogue entre l’Eglise catholique et le Judaïsme. Il est président de Yahad In-Unum, association qui parcourt l’Europe de l’Est afin de mettre en lumière les crimes des Einsatzgruppen (« groupes d’intervention » chargés de fusiller les Juifs dans les forêts).

Jacques Stroumsa décrit sa déportation à Birkenau le 29 avril 1943: « Ma famille et moi-même avons fait partie du convoi numéro 16, composé de 2500 personnes au départ [Le train arrivera 10 jours après]. Sur ce total, 568 hommes et 247 femmes ont reçu un numéro de tatouage, soit 215 personnes au total. Les autres, soit 1685 personnes, ont disparu dès l’arrivée (chambre à gaz et crématorium)».

Sa femme Nora, enceinte de huit mois, ainsi que le reste de sa famille ne sont pas sélectionnés pour le travail. Il ne les reverra plus jamais sauf sa petite sœur Bella. A Auschwitz, il porte dans sa peau le numéro 121.097. Le soir de son arrivée dans le camp, le Blockältester (responsable du Block, c’est-à-dire du baraquement) réunit les internés dont il a la charge : « Quand nous fûmes réunis autour de lui, il nous demanda : Y a-t-il parmi vous des « Häftlinge » (prisonniers) qui savent bien jouer de la musique ? Cette question, formulée brutalement, nous surprit un peu : après tout ce qu’on avait déjà enduré depuis notre arrivée, il fallait encore savoir jouer d’un instrument musical ! Personne ne dit rien ; mais mes
nombreux camarades qui me connaissaient de Salonique se tournèrent instinctivement vers moi pour me désigner. « Puédé séré és buéno para todos » (C’est peut-être bien pour nous tous »). Devant cette pression amicale, je fis un pas en avant en disant, en allemand : « Je joue du violon, mais ce n’est pas ma profession »… Effectivement, quelques minutes plus tard, le « Stubedienst » (l’assistant du chef de bloc) me mit dans les mains un violon et un archet. Je demande naïvement : « Que voulez-vous entendre ? Mozart, Beethoven, Haydn ? Concerto, sonates ? – Ce que tu veux » me dit-il… j’ai commencé à jouer, pendant une vingtaine de minutes…Nous étions tous brisés d’émotion. Chacun de nous se rappelait sa vie d’homme libre à Salonique…C’est ainsi que, durant tout un mois, j’ai exercé les fonctions de violon solo à l’orchestre de Birkenau
».

Engagé donc comme premier violon à Auschwitz, il raconte en quoi consiste son « travail » : « Après l’appel matinal, qui souvent durait une, deux heures ou plus, et pendant lequel le froid ou la pluie fine qui tombait nous faisait claquer des dents, chaque « Kommando » s’organisait pour être prêt à partir pour le travail. Nous, les musiciens de l’orchestre, devions courir à notre baraque, prendre nos instruments et aller vite sur l’estrade située devant la sortie principale du camp. Dès que le coup de sifflet retentissait, l’orchestre, sous la baguette du chef, se mettait à jouer, pendant que le défilé des prisonniers-esclaves commençait ».

Il restera dans le plus grand camp d’extermination pendant presque deux ans. Le 18 janvier 1945, il subit les marches de la mort. Jacques est libéré au camp de concentration de Mauthausen le 8 mai 1945. Après la guerre, il passe quelques années de sa vie en France, se remarie puis s’installe en Israël en 1967. Il décède en 2010. Le compositeur et interprète Leonard Cohen s’est inspiré de son histoire pour écrire en 1984 la chanson « Dance me to the end of love ».

Anastasio Karababas

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