Limore Yagil – Les « anonymes » de la Résistance en France 1940-1942 : Motivations et engagements de la première heure

L’historienne israélienne, professeur Habilitée à dirigée des Recherches en Histoire contemporaine à l’université Paris-IV Sorbonne, spécialiste de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et du sauvetage des Juifs en France et en Europe, a déjà publié plusieurs ouvrages sur la période de l’Occupation. Parmi ces derniers ouvrages : La France terre de refuge et de désobéissance civile 1936-1944 : sauvetage des Juifs (Cerf 2010-2011, 3 tomes) ; Au nom de l’art 1933-1944 : exils, solidarités et engagements, (Fayard 2015) ; Désobéir. Des Policiers et des gendarmes sous l’Occupation (Nouveau Monde 2018).

Quelle est l’originalité de ce nouveau livre ?

Les « anonymes » de la Résistance, sont les oubliés de l’ombre, c’est-à-dire ces héros de la première heure qui ont osé agir en rejetant la collaboration avec l’Allemagne. Il s’agit surtout de ceux que nos ouvrages d’histoire on tendance généralement à oublier, mais sans eux le travail de la Résistance n’aurait pu être accompli. Il s’agit des hôteliers, des passeurs, des assistantes sociales, des pharmaciens, des médecins, des chercheurs et scientifiques, des lycéens, des artistes, des intellectuels, mais aussi des fonctionnaires, des enseignants, des prêtres, des pasteurs, et des religieuses catholiques, etc. En mettant l’accent sur l’histoire locale, les liens entre les individus avant la guerre, les motivations des uns et des autres, et leurs initiatives de désobéissance civile, dès 1940, l’auteure brosse un tableau radicalement autre de la France sous l’Occupation, révélant les nombreuses initiatives et actes courageux refusant l’occupation et cherchant à libérer la France.

La composition

En treize grands chapitres, l’auteure nous fait connaître par le menu ces innombrables manifestations de “résistance” (dans une acceptation assez large du terme qui comprend la désobéissance civile). Elle rappelle que dès l’été 1940 les premières actions de sabotage (lignes téléphoniques en particulier) ont lieu, parfois de façon tout à fait artisanale. Elle observe qu’il s’agit souvent d’une résistance locale (frontière suisse, région toulousaine, Bretagne, etc.), professionnelle (les militaires, les médecins, les enseignants, etc.) ou nationale (les Belges, les Polonais, etc.), et n’oublie pas la “résistance spirituelle” des membres du clergé, allant de la prise de position personnelle à l’engagement actif, notamment dans les filières d’évasion.

L’auteure donne au total, un nombre impressionnant d’exemples extrêmement divers, dans toutes les régions, ce qui peut conduire à modifier (en partie) l’idée reçue selon laquelle la majorité de la population se serait “arrangée” avec l’Occupation, sinon avec l’occupant : « La Résistance en France réussit à susciter en un minimum de temps un maximum d’organisations [cf. la liste des premiers réseaux en annexe] … C’est précisément tout ce travail décousu, désordonné, fait avec des moyens dérisoires en 1940-1941, qui permettra à la Résistance de devenir vraiment “sérieuse” à partir du milieu de l’été 1942 ».

L’historienne Limore Yagil, reprend ici le dossier, en partant de l’hypothèse que ce sauvetage n’est pas seulement dû à l’action héroïque de ceux qui sont entrés dans la Résistance mais est aussi le résultat de ce qu’elle appelle la « désobéissance civile » d’un grand nombre de Français qui, refusant de rester passifs devant ce qu’ils jugeaient comme inacceptable, ont agi en faveur des juifs persécutés qu’ils rencontraient sur leur chemin. Ce refus et cette attitude n’ont pas été une réaction aux événements de l’été 1942, mais y sont bien antérieurs.

L’image de la France revue et corrigée

Contrairement à une image de la France décrite comme une nation « atone, repliée sur elle-même, voire indifférente », cet ouvrage permet de découvrir que les résistants de la première heure furent nombreux et posèrent les jalons des premiers résistants et mouvements de Résistance.

En continuité avec nos précédents ouvrages portant essentiellement sur la désobéissance civile et le sauvetage des Juifs, la notion de « désobéissance civile », permet à l’historien de prendre en compte également les nombreuses personnes qui ont pris des risques, mais n’ont pas adhéré un réseau ou un mouvement de résistance.

La désobéissance civile domine toutes les activités de résistance, mais pas inversement. Avant de rentrer dans un mouvement ou un réseau, il fallait pouvoir obéir à sa conscience et être prêt à subir les conséquences. Georges Bidault rappelle qu’à l’origine de la Résistance, il y a une disposition d’esprit, plus encore un trait de caractère d’intransigeance et de fidélité aux grandes causes. S’il paraît abusif d’avancer l’idée d’une société en résistance, il est en revanche possible de parler d’une société de « non consentement », d’aptitude à la désobéissance civile, à transgresser les lois. Ce qui est primordial à notre sens, c’est la prise de décision de faire quelque chose, la prise de risques pour secourir autrui, pour libérer le Pays.

Exemples

Recenser l’exacte présence des policiers et des gendarmes dans les structures de la Résistance serait une tâche considérable et bien incertaine tant leur histoire fut imbriquée, secrète par nature peu prolixe quant à la documentation dont dispose l’historien. En revanche, il ne fait pas de doute qu’en tant que détenteurs d’informations particulièrement sensibles, les policiers furent largement sollicités par les réseaux et les mouvements de Résistance, et qu’ils répondirent nombreux à ces appels. Des gendarmes en uniforme sont une excellente couverture pour faire passer des renseignements, pour secourir des Juifs, pour aider des prisonniers évadés ou des aviateurs alliés. Pour autant nombreux continuent de servir Vichy, sans pour autant rejoindre un mouvement ou un réseau de Résistance.

Ainsi l’histoire des préfets reste à écrire. Il ne s’agit pas de classer l’ensemble des préfets comme des résistants, mais de prendre en compte leur importante contribution au sauvetage des Juifs d’une part, et au développement des réseaux et organisations de la Résistance dans leur région, d’autre part. Dans leur grande majorité, les préfets savaient garder tant vis-à-vis des autorités vichyssoises que des autorités allemandes, une attitude de dignité et de fermeté patriotique, qui s’imposait. On leur a souvent fait le grief d’être restés à leurs postes, oubliant volontiers que le général de Gaulle lui-même leur a donné de Londres la consigne formelle de continuer à assumer leur tâche, par crainte que leur départ ne favorise leur remplacement par des collaborateurs sans scrupules.

A la faculté des Sciences de l’université de Marseille, plusieurs professeurs et étudiants participèrent à la résistance. Dès la signature de l’armistice, l’Ecole dentaire de Marseille s’est immédiatement rangée dans l’opposition en suivant les messages du général de Gaulle. Lors de l’entrée en vigueur des lois raciales en octobre 1940 et surtout en juin 1941, le directeur de l’Ecole et professeur à la faculté de médecine, Ivan Beltrami ont réuni les élèves juifs concernés par le numerus clausus. Pour leur permettre de suivre leurs études en dépit des lois antisémites, on a crée à l’université un statut spécial, celui d’auditeur libre. Ainsi plus de 25 étudiants juifs sont autorisés à continuer leur étude, jusqu’au moment où recherché par la Gestapo, ils sont contraints de se cacher.

On observe la même stratégie dans d’autres universités, à l’Ecole de Chimie de Lyon, et notamment dans les conservatoires de musiques, y compris celui de Paris. Cette forme de désobéissance civile, a permis de détourner régulièrement la loi de Vichy, et de protéger bon nombre de Juifs. L’absence de réaction collective des milieux universitaires et scientifiques ne doit pas cacher les nombreuses activités, presque toujours individuelles, prises face à l’exclusion des Juifs, et face à la résistance.

Chez les artistes et les intellectuels, on distingue trois formes de résistance : créer une œuvre au service de la Résistance, incitant le public à agir ; résister par la création artistique et l’écriture, et enfin une solidarité entre artistes Juifs et non Juifs qui défie tous les dangers.

On observe aussi l’importante participation des jeunes – lycéens et étudiants, aux activités de résistance dès 1940, et pas seulement à Paris. Ils sont parmi les premiers à avoir refusé la défaite et les conséquences de l’occupation allemande. Avides d’action, ils s’organisent dans les lycées et les universités, exécutent des sabotages, soutiennent les différentes initiatives de désobéissance civile et de résistance.

La résistance spirituelle

On trouve chez certains catholiques en France – théologiens, militants catholiques, prêtres, et sœurs religieuses- un engagement précoce contre le nazisme, une forme de résistance spirituelle. On trouve cette même précocité chez certains pasteurs à l’exemple d’André Trocmé, Edouard Theis, Jacques Martin, Paul Vergara, Idebert Exbrayat, etc, majoritairement disciples du théologien Karl Barth et objecteurs de conscience. Les adeptes d’une résistance spirituelle agissent   sur le plan pédagogique en préparant les esprits à désobéir aux lois de Vichy et à celles des autorités d’occupation.

Chez les catholiques, le père Chaillet, l’abbé Glasberg, Marius Jolivet, curé de Collonges-sous-Salève, le père Roger Braun et l’abbé Alphonse Lagarde dans la région de Toulouse, le père Jacques en Seine-et-Marne et bien d’autres, représentent ceux qui ont choisi d’abord de résister spirituellement, d’organiser des passages clandestins, de cacher des Juifs des résistants, et des prisonniers évadés. Ils l’ont fait dès 1940. Ce n’est que tardivement que certains vont rejoindre un mouvement ou un réseau de résistance.

Il convient aussi de clarifier que l’on pouvait être pétainiste et désobéir dans certaines conditions aux lois du régime. La volonté d’agir et de résister n’était pas un vain mot en 1940, et il ne faudrait pas réduire la Résistance uniquement à sa contribution à l’effort de guerre des Alliés à partir de 1944, comme le font certains historiens. L’attentisme n’a été ni systématique ni une attitude caractérisant la masse de la population. Et après tout ne vaudrait –il pas mieux interpréter l’apathie et l’indifférence comme une opposition au régime politique que comme un soutien, un consentement tacite ?

Un livre contre la doxa

Ce livre est aussi une salutaire remise en cause de la doxa (issue du film Le Chagrin et la Pitié et du livre de Robert Paxton La France de Vichy) prétendant depuis bientôt cinquante ans que la France et les Français se seraient vautrés dans la défaite et la collaboration.  En recensant les engagements de la première heure, Limore Yagil démontre que l’esprit de résistance était largement partagé dès 1940. En se basant sur une riche documentation : archives et témoignages, les exemples proposés sont nombreux et concernent toutes les classes sociales et toutes les régions.

Face à Zemmour et Paxton, il faut étudier l’attitude des individus, changer de perspective d’analyse

Pour ceux qui veulent résumer le débat sur Vichy à celui mené entre Eric Zemmour et Robert Paxton, il convient de rappeler que l’auteur offre une autre réponse. Les nombreux exemples de résistance et de désobéissance civile mettent en avant l’attitude courageuse de certains individus. Il ne s’agit pas du régime ou des dirigeants politiques, mais des actes concrets des femmes et des hommes qui dès 1940 ont pris l’initiative de s’activer pour aider autrui (notamment des Juifs) et pour contribuer à la libération de la France. Alors que les élites au pouvoir « perdaient pied » et qu’une majorité faisait le choix de Pétain, dans les communes de France s’enracinait le refus de la résignation.

Rupture avec le concept gaullo-communiste de la Résistance

En mettant en lumière ces milliers d’anonymes, ce livre rompt avec cette vision négative de notre histoire, mais il rompt aussi avec le concept gaullo-communiste diffusé dans les décennies d’après guerre. Ce concept a eu pour conséquence de surdimensionner la résistance armée au détriment de la résistance civile. Si parce que dès 1947, lors de la mise en place d’un statut de résistant, la conception militaire de l’engagement a été privilégiée, cela a conduit à prendre en considération le temps du maquis plus que celui de l’investissement dans des organisations, en particulier si celles-ci, étaient largement informelles et de courte durée. Si la carte CVR ( Carte de Volontaire de la Résistance), est attribuée par décision du parlement qu’aux combattants de la France libre et aux résistants qui peuvent prouver un véritable engagement « militaire » avant le 6 juin 1944 dans un réseau ou un mouvement, ce qui se limite à 250 000 personnes, en revanche le nombre de ceux qui ont agit de différentes manière dès 1940 pour libérer leur Pays est beaucoup plus important. Nombreux ont été dénoncés, arrêtés et déportés et sont restés des « anonymes » dans notre mémoire nationale.

En résumé, il s’agit d’un livre important sur l’histoire de la Résistance en France en 1940-1942, un livre humain, qui redonne des couleurs de liberté et d’espérance à la France, un hommage mérité aux « petits », aux « discrets » », à ceux qui ont, avec une totale abnégation, manifesté concrètement très tôt et dans le secret leur refus de la défaite.

Limore Yagil, Les « anonymes » de la Résistance en France 1940-1942 : motivations et engagements de la première heure, Editions SPM, Paris, 2019, 455 pages, 39,- euros.

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