Emmanuel Navon : pas d’euphorie après le plan Trump

« Le plan du siècle » a enfin été présenté. On en parlait depuis trop longtemps sans en connaître réellement le contenu. Depuis le mardi 28 janvier, le suspens a pris fin. À Washington, avec à ses côtés, le Premier ministre Netanyahou, le Président Donald Trump a annoncé les grandes lignes de ce qu’il a défini comme un plan historique et probablement celui de la dernière chance.

Dr Emmanuel Navon

Accueilli favorablement en Israël, que contient-il vraiment ? Est-il bon pour nous ou est-ce un énième plan qui finira aux oubliettes de l’histoire ? Pour y voir plus clair, nous nous sommes entretenus avec le Dr Emmanuel Navon, géopolitologue.

Le P’tit Hebdo : Qualifiez-vous ce plan d’historique ?

Dr Emmanuel Navon : Après lecture attentive des 181 pages de ce plan, je m’étonne de l’enthousiasme qu’il a suscité. Certes, le narratif à l’égard d’Israël change en mieux. Le plan reconnait qu’Israël, contrairement à la Jordanie précédemment, a respecté les lieux saints de toutes les religions à Jérusalem, et qu’à ce titre Israël mérite de conserver sa souveraineté dans la Vieille ville. Le plan reconnaît également que la guerre de 1948 n’a pas produit que des réfugiés arabes mais également des réfugiés juifs. Et il admet que la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU n’exige pas d’Israël un retrait aux lignes d’armistice de 1949. Mais, en dépit de cette admission, le plan réitère le principe d’échange de territoires à proportions égales, comme cela fut proposé par le plan Olmert de 2008 et par le plan Obama-Kerry de 2014.

Lph : Il s’agit tout de même de la première fois qu’un gouvernement américain affirme avec autant de force le droit d’Israël à appliquer sa souveraineté en Judée-Samarie et sur la Vallée du Jourdain ?

Dr E.N. : Sur environ 30% de la Judée-Samarie, mais en contrepartie d’une annexion équivalente en taille, par l’État palestinien, de territoires israéliens dans le désert du Néguev (à la frontière avec l’Égypte) et dans le désert de Judée (au sud de la ligne verte). Donc le plan Trump se conforme à la résolution 2334 du Conseil de Sécurité (adoptée en décembre 2016 dans les derniers jours de l’Administration Obama) qui rejette tout changement aux lignes d’armistice de 1949 sauf par accord entre les parties (ce qui ne peut se faire que par échanges territoriaux). La seule différence avec les plans précédents est que les échanges territoriaux respectifs du plan Trump sont plus étendus en taille. Mais le gain territorial net d’Israël est quasiment nul.

Lph : Le changement vient peut-être du niveau des exigences envers les Palestiniens ?

Dr E.N. : Ces exigences sont nombreuses. Entre autres, l’État palestinien devra être démilitarisé et démocratique, et se débarrasser du Hamas et du Jihad islamique à Gaza. Des exigences qui sont les bienvenues mais qui sont irréalistes. Et elles ne sont pas nouvelles puisque George Bush avait également exigé, en 2002, la démocratie comme préambule à un État palestinien, et puisque les plans Olmert et Obama-Kerry prévoyaient également que l’État palestinien fût démilitarisé.

Israelis protest for Israeli sovereignty in the Jordan Valley, Judea and Samaria in Jerusalem on January 30, 2020. Photo by Olivier Fitoussi/Flash90 *** Local Caption

Lph : Peut-on, tout simplement, comme le proposent entre autres les candidats de Yamina, se contenter d’annexer les yishouvim de Judée-Samarie et la Vallée du Jourdain et laisser de côté le reste du plan, qui en tout état de cause n’a aucune chance de se réaliser ?

Dr E.N. : Jared Kushner, qui est le principal auteur de ce plan, a déjà répondu à cette question. Sa réponse est non. Il est le gendre de Trump et est écouté par lui. Lorsque Netanyahu a évoqué l’idée d’une annexion immédiate, Kushner l’a contredit immédiatement et publiquement. En gros, Kushner dit la chose suivante : je n’ai pas travaillé sur ce plan pendant trois ans pour que Netanyahou l’enterre avant même d’avoir essayé de le négocier. Evidemment, les Palestiniens ont déjà rejeté le plan et tout le monde sait qu’ils n’accepteront pas ses conditions. Pourquoi donc attendre, demande à juste titre Netanyahou. Parce que, répond Kushner, je veux d’abord donner une chance à mon plan, et je veux garder mes bonnes relations avec les Saoudiens et avec les pays du Golf. Kushner veut qu’on lui donne sa chance, et il se préoccupe plus de la marque qu’il espère laisser que des échéances électorales de Netanyahou.

Lph : Pourtant le Premier ministre a annoncé qu’il le ferait dans les prochains jours ?

Dr E.N. : Et, comme je l’ai expliqué, il a été immédiatement et publiquement contredit par Kushner. Certes, l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, pensait qu’une annexion immédiate serait possible et il l’a laissé entendre à Netanyahou. Mais il semble bien que ce soit Kushner qui ait le dernier mot et qui ait le plus d’influence sur le Président. Ajoutez à cela le conseiller juridique du gouvernement israélien qui a déjà prévenu qu’il serait difficilement envisageable de laisser un gouvernement de transition prendre une telle décision, et vous arrivez à cette certitude : il n’y aura pas d’annexion de la Vallée du Jourdain avant les élections du 2 mars.

Lph : Comment doit-on interpréter la réaction ou l’absence de réactions de nombreux pays arabes ?

Dr E.N. : Les pays arabes ne se sont jamais souciés des Palestiniens et les utilisent comme un outil de propagande. En 1948, ils sont intervenus non pour aider les Palestiniens mais pour s’accaparer des territoires (ce que firent la Jordanie et
l’Égypte).

Lph : Doit-on prendre au sérieux les menaces de Mahmoud Abbas de se retirer des accords sécuritaires avec Israël ?

Dr E.N. : Mahmoud Abbas a déjà brandi cette menace des dizaines de fois. Son régime corrompu et illégitime (il a été élu pour la dernière fois il y a quinze ans) ne tiendrait pas sans la coopération sécuritaire avec Israël.

Lph : Si nous résumons, le statu quo a encore de beaux jours devant lui ?

Dr E.N. : Oui, bien que l’expression « beaux jours » n’est pas celle que j’aurais choisie. Il y a statu quo parce que les Palestiniens ne veulent pas d’un État aux côtés d’Israël mais à la place d’Israël, et parce qu’Israël a le choix entre deux mauvaises options : une annexion entière mettrait fin à la menace sécuritaire d’un État palestinien mais ferait d’Israël un État binational ; un État palestinien (ou un retrait unilatéral israélien) libérerait Israël de la menace démographique mais créerait une menace sécuritaire et stratégique ingérable.

Le plan Trump offre une solution médiane puisque l’État palestinien qu’il prévoit serait tellement limité dans sa souveraineté qu’il ne menacerait pas Israël. Mais comme les Palestiniens rejettent ces conditions, Trump finira-t-il par nous donner le feu vert pour annexer le territoire qui nous serait revenu dans le cadre d’un accord qui n’aura pas lieu ? Si la réponse est positive, il est impératif qu’elle nous soit donnée avant les élections présidentielles de novembre 2020, car si Trump n’est pas réélu son plan sera jeté aux calendes grecques par son successeur démocrate.

Et puis il y a le blocage politique en Israël. Les sondages (qui ne s’étaient pas trompés lors des précédentes élections) prévoient un retour à la case départ et donc la possibilité d’une quatrième élection. La coalition la plus à même de faire avancer le plan Trump serait une coalition entre le Likoud et Bleu-Blanc, mais une telle coalition restera impossible tant que Bleu-Blanc refusera de siéger avec Netanyahou –un refus qui n’a fait que se renforcer depuis l’inculpation du premier ministre et le dépôt des actes d’accusation au tribunal.

Source Le Petit Hebdo

Propos recueillis par Guitel Ben-Ishay                                                      Photo: Reuven Kopitchinski

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1 Comment

  1. En France, la souveraineté populaire et la souveraineté nationale sont désormais des idées subversives qui enverront bientôt les séditieux au fort d’Amritsar, pour traitement adéquat. Il reste à l’ex-citoyen, et ses maîtres politiques, le jouet vaniteux de tout critiquer pour les pays étrangers.
    Le territoire naturel Israëlien s’étend jusqu’au Jourdain; on appelait cela le sens de l’Histoire, quand la politique existait encore. Il ne s’agit pas d’un droit divin, ou autre blasphème, mais d’un devoir envers les sacrifices du sionisme , devoir particulièrement impérieux quand le sionisme se transforme trop souvent en nationalisme ordinaire.

    Le destin d’Israël et sa souveraineté n’appartiennent qu’à Israël, qui n’est pas le larbin des Etats Unis et des buts politiciens d’un homme corrompu, attaché à ses liens électoraux avec des dizaines de millions d’hérétiques aveuglés par leur fanatisme. Les Etats Unis n’ont rien à proposer, ayant suffisamment déstabilisé les états du proche et moyen orient par des politiques qui ne servaient personne.

    Israël est le seul Etat qui peut assurer la stabilité de la région, méprisant les intérêts politiciens d’où qu’ils viennent.

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