L’espion du Mossad qui fit tuer son « ami » terroriste palestinien

Plus de quarante ans après l’opération «Colère de Dieu», qui visait à venger la prise d’otages des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, l’agent D raconte son incroyable traque du chef de Septembre noir, Ali Hassan Salameh.

Photo publiée par le journal libanais As Safir montrant la voiture piégée après son explosion dans laquelle fut tué le chef de Septembre noir, Ali Hassan Salameh. AS SAFIR/ASSOCIATED PRESS

Tuer Ali Hassan Salameh ! Telle était la mission confiée par le Mossad à l’agent D. L’espion, dont la véritable identité n’a jamais été révélée, devait éliminer l’architecte de la sanglante prise d’otages de sportifs israéliens lors des Jeux olympiques de Munich en 1972, chef de l’organisation secrète Septembre noir, le bras terroriste de l’OLP, le mouvement de libération palestinien. Ali Hassan Salameh, dit Abou Hassan, était surnommé «le prince rouge» en raison de son côté dandy. Il est mort, à l’issue d’une longue et implacable traque, dans l’explosion de sa voiture à Beyrouth, le 22 janvier 1979.

L’agent D n’avait jamais témoigné et son visage est inconnu du public. Il s’est exprimé pour la première fois le mois dernier dans un documentaire de la série «Hit List» de la 13e chaîne israélienne. Sans se dévoiler. Il a raconté l’histoire de sa chasse d’un homme considéré comme l’ennemi public numéro un de son pays, un homme devenu son ami, un homme qu’il a fait abattre sans la moindre hésitation.

L’incurie des services occidentaux

Ali Hassan Salameh était une proie de choix. Avant de s’en prendre aux athlètes de l’État hébreu, il avait ordonné en novembre 1971 le meurtre du premier ministre jordanien Wasfi Tall, qui avait écrasé la résistance palestinienne et expulsé de Jordanie les mouvements de résistance palestiniens à l’issue de combats durant le « Septembre noir » de 1970, un mois de furie et de sang. Avant de frapper en Allemagne, il avait organisé le détournement d’un avion de la compagnie belge Sabena sur l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv. Un commando de choc de l’armée israélienne était intervenu pour libérer les passagers. Celui-ci était dirigé par un certain Ehoud Barak, devenu ensuite premier ministre d’Israël. Un des membres de l’unité d’élite avait été blessé dans la fusillade par un tir ami : il s’appelait Benyamin Nétanyahou.

Le coup d’éclat de Munich a marqué l’histoire du terrorisme international. Il a été un tournant dans la restructuration des services de sécurité des pays occidentaux. Les forces de l’ordre allemandes avaient, lors de l’assaut, brillé par leur incompétence, leur impréparation et leur médiocrité. Peu avant le début de l’opération, l’avion mis à la disposition des terroristes pour s’enfuir avait été déserté par les policiers allemands d’élite à la suite d’un vote. Ils étaient rentrés chez eux sans consulter leur hiérarchie. Quant aux tireurs placés autour de l’appareil, ils avaient été recrutés à la hâte dans des clubs de tir de la région. Ils étaient moins nombreux et moins bien équipés que les ­fedayins lourdement armés, leurs fusils n’avaient pas de lunettes, ni d’équipement de vision nocturne et ils ne portaient pas de gilet pare-balles. ­Appelés en renfort, les véhicules blindés étaient arrivés trop tard car pris dans des embouteillages.

Les onze membres de l’équipe olympique israélienne avaient été capturés dans leurs chambres du village olympique de Munich. Aucun n’a ­survécu. Septembre noir réclamait la libération de 236 militants palestiniens détenus en Israël, ainsi que des chefs de la Fraction Armée rouge, les Allemands Andreas Baader et Ulrike Meinhof qui, avant leur arrestation en Allemagne, s’étaient entraînés dans un camp en Jordanie placé sous le commandement d’Ali Hassan Salameh. L’opération fit 17 morts. Le lendemain, les Jeux olympiques reprirent comme si rien ne s’était passé. Lorsqu’une banderole portant l’inscription « 17 morts, déjà oubliés ? » fut déployée durant la rencontre de football Allemagne-Hongrie, des policiers la saisirent et expulsèrent les spectateurs qui l’avaient déployée.

La réaction israélienne fut impitoyable. Pour « venger Munich », le Mossad, lança l’opération « Colère de Dieu ». Une liste noire, la « liste Golda » du nom de la première ministre israélienne de l’époque, Golda Meir, fut dressée. Un à un, les responsables de l’OLP mêlés à la tuerie, ainsi que des représentants palestiniens en Europe, furent abattus. Le Mossad répandit la panique en diffusant avec chaque élimination la nécrologie de la future victime dans les journaux arabes locaux et en envoyant des fleurs et des messages de condoléances aux familles. Trente-cinq Palestiniens ­périrent. Parmi les cibles, un Marocain tué en Norvège devant sa femme enceinte. Ahmed Bouchikhi, serveur de café, ressemblait à Hassan Salameh. Il était le frère de Chico Bouchikhi, le guitariste des Gipsy Kings. En 2005, Steven Spielberg a fait de Munich un film.

« Prince rouge »

Ali Hassan Salameh est né dans une riche famille palestinienne à Lod, près de l’actuel aéroport international israélien où l’un de ses commandos a pris en otages les passagers du vol de la Sabena. Il est le fils d’un commandant palestinien de haut rang tué pendant la guerre de 1948. Il a étudié en Allemagne et rejoint les rangs du Fatah, où il est entré au Conseil révolutionnaire. Après les événements de Septembre noir, il a rejoint Yasser Arafat au Liban, pour qui il a créé la Force 17, la garde rapprochée du leader palestinien.

C’est à Beyrouth qu’il est rattrapé par l’agent D. Nous sommes en 1974. L’agent D vit sous couverture dans un grand hôtel de la capitale libanaise fréquenté également par le chef de Septembre noir. Il a pour ordre de pas entrer en contact avec sa cible. Ali Hassan Salameh est un play-boy des années 1970. Cheveux longs, costumes de grands couturiers et large cravate. Son style de vie est somptueux. La compagne du « prince rouge » est Georgina Rizk, Miss Liban et Miss Univers 1971, la première femme arabe à décrocher la couronne. L’agent D est sur ses traces depuis deux ans. Il est sous tension. « Poursuivre ce genre d’enquête à long terme en solitaire provoque un facteur de stress émotionnel et psychique », raconte-t-il. Il a à l’esprit l’histoire de l’espion israélien Eli Cohen qui a, dans les années 1960, percé les secrets du régime de Damas mais fut démasqué et pendu. « Je m’étais créé un personnage. J’appelle cela de la schizophrénie positive. Ma couverture était ma vraie vie. Si je n’y croyais pas, les autres n’y croiraient pas non plus », dit-il.

L’agent D fréquente, comme le chef de Septembre noir, la salle de sport de l’hôtel durant des mois. Mais un jour tout bascule. « Il n’y avait personne à part nous. J’effectuais un exercice et soudain il me dit : “Tu ne fais pas ça bien” et il me montre comment procéder », se souvient-il. Les deux hommes bavardent. Le « prince rouge » propose une partie de squash. Des liens se tissent. « Il était brillant, fort et intelligent. Il avait massacré onze athlètes israéliens et méritait de mourir. Je n’avais aucun doute. Il peut être l’homme le plus gentil du monde. Et alors ? », commente l’espion, qui devient alors un proche du terroriste. À Tel-Aviv, le Mossad s’inquiète mais lui demande de maintenir la relation. Ali Hassan Salameh, sa femme et l’agent D partagent des verres et des dîners. Le Palestinien est toujours accompagné de gardes du corps. Il lui montre sa maison, sa chambre, son tiroir à préservatifs. Ils font la fête, il lui offre des cadeaux et lui présente la sœur de Miss Univers. L’agent D transmet les informations. « Je n’oublie pas l’objectif de ma mission. L’amitié est agréable mais “à la guerre comme à la guerre”, comme disent les Français », lâche l’espion dans son interview. « Je le considère à la fois comme un ami puisque c’est ainsi, mais aussi comme un ennemi mortel. Ce n’est pas facile à gérer. Je sais au fond de moi qu’il doit mourir », poursuit-il.

Le sacrifice d’Erika Chambers

En 1978, le Mossad estime que les conditions sont réunies pour passer à l’action. L’agent D propose des plans d’assassinat. Son idée ? Un attentat à la voiture piégée. « J’avais roulé avec lui dans sa voiture, une Chevrolet de grosse cylindrée. Il quittait sa maison de la rue Marie-Curie vers 11 heures ou midi. La rue était à sens unique. En garant une voiture à côté de la sienne avec une bombe de forte puissance, il y avait une opportunité de réussir », explique-t-il. Une espionne du Mossad, Erika Chambers, est chargée de l’opération. Elle est britannique, engagée à l’agence depuis quelques années, son patronyme est à consonance chrétienne et elle peut se réfugier en cas de problème à l’ambassade de Grande-Bretagne. L’inconvénient est qu’elle devra changer d’identité et laisser son ancienne vie derrière elle. Aujourd’hui, seul le Mossad sait qui elle est. Dans le documentaire de la chaîne 13, une certaine Anna témoigne à sa place. « Elle a bien compris ce que cela signifiait : être totalement coupée de sa famille et de son identité, ne plus se rendre en Angleterre. Elle a accepté. Elle a pensé que cela valait le coup », dit-elle. Anna Chambers loue un appartement avec vue sur la place de stationnement. L’agence donne son feu vert pour l’élimination.
L’agent D se rend en Jordanie pour rencontrer une équipe de l’agence. Les explosifs sont dans un meuble qu’il doit convoyer au Liban en passant par la Syrie, deux pays en guerre avec Israël. Les douaniers posent des questions mais n’inspectent pas le coffre. Un troisième agent place les explosifs dans la voiture piégée et Erika Chambers se charge des détonateurs. Le 22 janvier 1979, le « prince rouge » quitte son domicile dans un convoi de deux voitures. Erika Chambers actionne la bombe d’une puissance de cent kilos depuis sa chambre. Gravement blessé, Ali Hassan Salameh meurt à l’hôpital. L’explosion a tué quatre passants innocents et en a blessé seize autres.

  lefigaro.fr

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1 Comment

  1. Oui,j’ai vu l’emission.
    Je suppose que Agent D.avait resolu le probleme moral,s’il s’en etait jamais pose un .
    Pour moi,il n’y en a jamais eu
    Un des athletes avait meme ete castre…
    Alors,pas de faux dilemnes .

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