Annie Ernaux, femme voilée ? Par Nadine Richon

Alors c’est la guerre ? Prenant la plume dans Libération, jeudi 14 mars 2019, Annie Ernaux appose sans rire ces deux mots côte à côte : « hijab de course ». Il est question du voile manufacturé pour des sportives qui peinent sous la lourdeur de leurs tissus et qui cherchent un mieux-être autorisé (plus confortable et faisant autorité). Il faut le dire : Annie Ernaux est un grand écrivain à mes yeux – ou grande écrivaine – et je lui ai rendu hommage en la citant dans mon premier livre. Depuis quelques temps, elle s’est embarquée dans la galère du voile avec d’autres néo-féministes qui ont déclaré la guerre au féminisme historique incarné dans le monde des vivantes par Wassyla Tamzali, Elisabeth Badinter, Chahdortt Djavann, Djemila Benhabib et tant d’autres.

Annie Ernaux

Dans cette mouvance relativement récente, où l’on trouve aussi quelques pionnières comme Christine Delphy, il faut « défendre le choix de porter le voile » sans s’interroger ni s’alarmer de ses effets potentiels sur des femmes obligées, parfois sous peine de mort, à porter cet accessoire de plus en plus attribué à l’islam. Annie Ernaux écrit en effet qu’il s’agit d’une « pièce de vêtement » destinée « aux filles et femmes musulmanes ». Qu’elle précise « filles et femmes » m’inquiète déjà : entend-elle, par cette distinction, aller jusqu’à dire que des mineures – parfois très jeunes comme on commence à le voir y compris en Suisse – choisissent de se couvrir de la tête aux pieds pour aller simplement à l’école et pour courir sur l’herbe les jambes et la nuque bien prises ?

Le voile concerne, écrit-elle, « les musulmanes » : aurait-elle donc pris fait et cause pour les islamistes saoudiens ou qataris qui préconisent, depuis une bonne trentaine d’années, une pratique à la fois particulière et mondiale de l’islam rigoureusement définie selon les sexes, en l’associant à un escamotage plus ou moins total du corps féminin ? Pour la Turquie post-laïque d’Erdogan, l’Égypte réduite à une version Frères musulmans ou Morsi, la partie la plus enflammée du Pakistan et d’autres réservoirs archaïques qui conspuent l’écrivain Salman Rushdie, pour les islamistes qui, en Tunisie par exemple, ont édulcoré leurs ambitions mais sont encore bien présents dans des sociétés où ils espèrent recueillir les fruits cultivés par les démocrates en ces moments printaniers en suspens ?

Elle aurait pu citer les piétistes égyptiennes qui, parmi les premières, ont revendiqué le choix de se voiler, un peu comme les religieuses catholiques vouées à une adoration perpétuelle de leur dieu. Nous dire qu’une pratique ultraconfidentielle a désormais gagné de telles parts de marché qu’elle envahit tous les pays et tous les domaines de la vie, y compris le sport. Se demander comment et pourquoi. Elle préfère imaginer l’Europe comme un Disneyland où le voile serait cadeau, en oubliant la pression exercée sur des « filles et femmes musulmanes » souhaitant vivre sans étiquette religieuse en Europe particulièrement, qui fut à la pointe de cette émancipation citoyenne…

Le voile en lui-même fait pression car il diffuse un discours de séparation entre femmes d’abord puis entre femmes et hommes, fillettes entravées dans leurs mouvements et garçonnets en liberté. Le voile est dans la logique du plus, jamais du moins : on commence par dissimuler quelques mèches, on finit par accepter l’invisibilité des bras, voire prôner celle du visage. On associe le voile à la piété, donc à la prière, puis on l’exige pour aller travailler ou simplement s’aérer. On le réclame pour soi et on regarde bizarrement les épaules nues de la voisine, en tout cas on favorise, en se couvrant, la tendance du macho à brimer la non-voilée, (conjointe, fille, nièce, cousine ou simple passante) sans même en avoir intimement ou socialement honte car la croyance dite religieuse confère un vernis respectable à toutes les demandes faites en son nom.

Les islamistes commencent par rendre le sport interdit aux femmes puis leur concèdent une exception voilée, précisément parce que cette « générosité » leur permet de retourner le poids de l’interdit sur les féministes qu’ils détestent tant ; la féministe qui critique le hijab et dénonce la colonisation par le voile de toutes les dimensions de la vie passe pour une empêcheuse de prier en rond. Ainsi on parvient, dans une société sécularisée, à imposer l’idée fausse que la religion concerne tout le monde. Ainsi on arrive à se mettre dans la poche une grande dame comme Annie Ernaux.

Nadine Richon

Texte paru le 20 mars 2019 dans le journal suisse Le Temps.

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