Laïc comme Brassens ou Laïk comme Médine ? par Edith Ochs

Les lecteurs de Charlie Hebdo ne sont pas des fans du rappeur Médine, ses collaborateurs non plus. Personne ne semble s’en étonner.

Charlie Hebdo, traditionnellement bouffeur de curés, défend la laïcité sous toutes ses formes, c’est dans son ADN. Médine, lui, serait plutôt bouffeur de laïcards, si l’on en croit sa prose. En plein débat sur « une société de confiance » qui compromet l’équilibre de la loi 1905, le Pass culture de la ministre Françoise Nyssen ne fera preuve d’aucun  « snobisme », promis. Sorties, jeux vidéos, tourisme… Les Anglais ont constaté, paraît-il, que ce genre de laissez-passer favorisait davantage les jeux vidéos et… les concerts de rap, et non le goût de la découverte.

«Tout ce que je voulais faire, c’était le Bataclan », proclame le rappeur havrais dans son album Storyteller  sorti ce printemps : c’était un rêve d’enfant. Qui ira lui demander comment le Bataclan a pu faire rêver un enfant né en 1983 au Havre ?  Un rêve qui va se réaliser, semble-t-il, puisqu’il a deux concerts prévus cet automne dans la salle où, il y aura trois ans en novembre, un commando de djihadistes a fait 90 morts et des centaines de blessés.

En fait, toutes les réponses n’ont pas encore été apportées concernant cette nuit d’horreur. Ainsi, le 8 juin dernier, une trentaine de familles de victimes de l’attentat ont porté plainte contre X pour « non-assistance à personne en péril. » Cette plainte vise à obtenir une enquête sur la non-intervention de militaires le soir du 13 novembre. “Deux ans et demi après les attentats, les familles de victimes ne comprennent toujours pas pourquoi on a empêché, sur ordre, huit militaires de l’opération Sentinelle présents devant le Bataclan d’intervenir” a déclaré Samia Maktouf, une des avocates des familles, à l’AFP. “On leur a interdit une intervention physique, c’est-à-dire de rentrer (dans le Bataclan), mais aussi le prêt de matériel médical de premiers secours à des policiers.”

Mais a-t-on le droit de briser un rêve d’enfant ?

Demander au Bataclan de déprogrammer le rappeur Médine, est-ce priver celui-ci de sa liberté d’expression ? Et accuser d’emblée ceux qui le critiquent d’appartenir à la droite et à l’extrême-droite, comme l’ont fait Médine et ses amis, n’est-ce pas une sacrée forme de censure ?

Parmi ceux qui tentent de défendre leur droit de parole, il y a deux avocats de familles des victimes, qui ont publié une tribune réclamant l’annulation de ses deux concerts. On leur oppose, bien sûr, des rescapés qui refusent que le Bataclan devienne un « mausolée », et qui plaident contre la «récupération politique de l’événement » en clamant la formule : « Vous n’aurez pas ma haine. »

Evidemment chanter Jihad et Don’t Laïk sur la scène du Bataclan (le rappeur cite nommément Caroline Fourest, entre autres, dans ce titre), ça prouve qu’on s’exprime librement et qu’on vit en république. En 2014, on voyait encore une photo du rappeur vêtu d’un t-shirt au logo de son album sorti en 2005, « Jihad – Le plus grand combat est contre soi-même. » Jihad, avec un énorme J en forme de glaive, un glaive de conquête. Or le Jihad « contre soi-même » se mène dans le silence, pas sur une scène.

En 2015, son album Don’t Laïk proclamait : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha », « Le polygame, vaut bien mieux que l’ami Strauss-Kahn, » etc. Une semaine plus tard, c’était l’attentat de Charlie Hebdo. Le rappeur parle d’un mauvais timing. Mais il dit aussi que celui qui ne comprend pas la provocation ne comprendra jamais sa manière de penser.

Le Premier ministre s’est voulu apaisant. Cet ancien élu du Havre demande qu’on applique simplement la loi. Laissez Médine chanter. Comme il avait souhaité qu’on respecte la loi quand Dieudonné s’était produit dans sa ville en dépit de la violence antisémite qu’il véhiculait, lançant des appels à la haine que la loi était censée sanctionner. « La loi ne permet d’interdire que lorsque la programmation causerait un trouble manifeste à l’ordre public », a déclaré Edouard Philippe. Toutefois le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a jugé bon de renchérir avec fermeté lors des questions à l’Assemblée le 13 juin : « (…) Tout ce qui peut amener un trouble à l’ordre public peut, dans les limites de la loi, (…) trouver une interdiction. » Question : pourquoi encourager les citoyens à troubler l’ordre public ?

Les « bêtises de jeunesse » de Médine Zaouiche sont nombreuses, alors qu’il se voit comme « un cocktail de Tariq Ramadan, Georges Brassens et Edwy Plenel ». Certes dans Rue89, en 2015, il reconnaissait : « J’ai parfois été mal renseigné et mal informé. Aujourd’hui, il m’arrive de dire l’inverse de ce que je disais il y a dix ans. » Faisait-il allusion à ses quenelles qu’il revendiquait comme une « provocation légitime », en précisant que c’était une quenelle « désolidarisée d’Alain Soral », mais pas de Dieudonné ?

D’après Médine, il suffirait d’entendre l’inverse de ce qu’il dit pour le comprendre au second degré. Essayez, c’est surprenant. Finalement tous les fans de Médine devraient adorer Charlie Hebdo. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? On imagine bien Wolinski et ses petites copines qui s’ébattent dans les prés écouter Brassens, mais pas vraiment les appels au Jihad (même intérieur) de Médine. Le rappeur fait sans cesse référence au Coran – mâtiné de mythologie grecque – pour parler de guerre et d’injustice, mais jamais d’amour ou de femmes.

La seule femme dont il ait prononcé le nom semble être Amina Zidani, membre de son club de boxe éducative, et championne de France en 2016 — l’année où le club a reçu 14 290 euros de la municipalité havraise. Abdel Zaouiche, ancien champion amateur, est l’entraîneur principal, et le frère Nahim gérant de la Don’t Panik Team, entreprise familiale.

A la Fête de l’Huma, en 2014, les organisateurs étaient ravis d’inviter un « rappeur solidaire avec Gaza » pour soutenir la Palestine. Il a chanté Gaza soccer beach, contre les bombardements israéliens sur la plage où jouaient des enfants palestiniens : « Que les sifflets retentissent à l’hymne d’Israël/Que le banc de touche accueille les fesses de Ban Ki-Moon/Que les cartons rouges rappellent le sang des champs de kibboutz/Stop au sionisme.»

Les amitiés troubles de Médine

En outre, ses fréquentations laissent perplexes. Il n’a pas manqué d’aller applaudir, en 2014, la conférence de Kémi Séba (antisémite revendiqué, ex-Tribu K)  à la Main d’Or, lequel l’a fait ovationner, d’après Streetpress. Il compte aussi parmi ses amis Hosni et Tariq Ramadan, les Indigènes de la République qu’il soutient. Mais aussi, plus respectable peut-être, Pascal Boniface, avec lequel il a écrit Don’t panik – « N’ayez pas peur des jeunes de banlieue »,  un livre sur les préjugés islamophobes (préface d’Esther Benbassa, 2012).

Et, révélation plus troublante encore dans le CheckNews de Libération, les liens de Médine avec une association havraise : « Havre de Savoir ». D’après Valeurs Actuelles, Médine au Bataclan est « plus qu’un rappeur, [c’est] l’ambassadeur d’une organisation controversée » – ce qu’il nie. « Havre de Savoir » organise une « rencontre annuelle des musulmans du Havre », en compagnie des Frères musulmans et de l’UOIF . En juin 2013, alors que Médine figurait au programme de la deuxième rencontre des musulmans havrais, cette conférence comptait aussi Nabil Ennasri (que Libération présentait en 2014 comme un chercheur proche des Frères musulmans), Marwan Muhammad, futur  directeur de du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), et… les frères Ramadan, Hani et Tariq.

La même année, la page Facebook de « Havre de Savoir » relatait aussi la présence à la rencontre annuelle du rappeur pour présenter son livre, Don’t Panik, et l’année suivante, sa participation à un gala de charité pour Gaza qui présentait le rappeur franco-algérien comme son « ambassadeur » et un membre actif.

« En 30 ans, en France, on est passé du rap engagé et universel de NTM, IAM ou M.C.Solaar, à celui identitaire et communautaire de Médine, » disait un tweet nostalgique.

Dans une démocratie, on ne censure pas les artistes, mais on partage des valeurs. Puisque les patrons du Bataclan n’ont pas trouvé inapproprié de louer leur salle à ce rappeur militant, confus et dissimulateur, peut-être pourrait-on demander à ce dernier, comme le suggèrent des personnalités de gauche telles que Laurent Bouvet du Printemps républicain, de se retirer ?

C’est aussi ce que souhaite Philippe Lançon. Celui qui a survécu miraculeusement au massacre de Charlie Hebdo avec la mâchoire broyée regrette que le Bataclan et Médine ne se soient pas abstenus de programmer ce concert. Au nom du silence qui aurait dû prolonger « le silence particulier qui a suivi le départ des tueurs », il conseille de choisir un autre concert.

Aujourd’hui, le Bataclan panse ses plaies, les victimes aussi.

Edith Ochs

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1 Comment

  1. A quand un sursaut national contre ces personnages qui nous détestent ainsi que le pays qui les fait vivre et leur donne en plus un espace de haine? Il faudra un jour rendre des comptes, des deux côtés, sans aucune concession…
    Bien à vous tous.

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