La rafle des Juifs grecs à Paris, novembre 1942, par Pierre Gerson

J’écris ce texte à la suite d’un échange avec mon médecin, le docteur Raphaël Colboc, un jour où nous parlions de ma santé, et où il se faisait du souci pour moi.

Il avait tendance à me demander de changer de vie, ne plus fumer, moins boire, hygiène de vie, pas faire trop la fête etc… Alors je lui ai  dit: «  Raphaël, tu ne comprends pas que depuis novembre 1942, ce que je vis, c’est du rab… »

C’est pour lui que j’essaie d’écrire cette histoire.

Je n’avais pas encore deux ans quand toute la famille a été arrêtée. Je ne me souviens de rien. Même si je l’ai vécu, tout ce que je vais raconter, je le tiens de mes frères… C’est en quelque sorte ma protohistoire, mon histoire racontée par d’autres.

Nous habitions 37 rue de Cléry à Paris IIème.

Mon père était venu de Salonique en France avec des faux papiers portugais en 1923. Il n’avait pas le droit de quitter la Grèce. Il était en âge de faire l’armée et le service d’alors durait cinq ans…Il ne voulait pas le faire. Toute sa vie en France, il l’a vécue avec un faux nom et une fausse identité. Il est même mort avec cette fausse identité. Sur le livre de Serge Klarsfeld, «le mémorial de la déportation des juifs de France» il est inscrit sous le nom de «Foyantin Sam» avec une date de naissance juste, mais sans lieu de naissance et une orthographe erronée… Ses faux papiers l’ont empêché de se marier avec ma mère, mais il a reconnu mes frères, quelque temps après leurs naissances. Pour moi c’est différent, je suis né en pleine Occupation…et ce n’était vraiment pas le problème de cette époque, mais bien plus tard nous avons pu avoir sa fiche de Drancy et j’y figure. Si mes frères avaient eu cette fiche à la Libération, ils auraient pu peut-être changer mon nom, je ne serais pas toujours passé pour le bâtard de la famille!  Donc notre vrai nom de famille est «Florentin» mais mon père avait transformé le nom en «Foyentin» pour pouvoir quitter la Grèce. Tous mes frères sont nés sous le nom de ma mère, «Gerson», et plus tard, quand mon père trouvait des français qui pouvaient lui servir de témoins, il reconnaissait mes frères. Mes frères ont donc vécu avec un faux nom que mon père avait inventé «Foyentin» et les enfants de mes frères portent ce nom qui est une pure création de mon père… il l’avait inventé mais il s’est imposé à la réalité… et pour être franc, ça ne leur a jamais posé trop de problèmes.

Il ne faut pas croire que, quand la police est venue chercher la famille à la maison, il y a eu de la révolte, ou de la bagarre… Non,  nous sommes partis au commissariat à pied, accompagnés d’un seul agent… nous six, père, mère et les quatre garçons… moi dans les bras de ma mère (j’avais 20 mois). Là, j’ai un désaccord avec les livres que j’ai pu lire. Ce n’est pas le matin mais le soir vers 21h, que les flics sont venus nous chercher à la maison pour un «contrôle d’identité». J’étais déjà couché et je dormais… Ma mère a dû m’habiller et tous mes frères sont formels… nous nous sommes préparés et nous sommes partis confiants. Il ne pouvait rien nous arriver, nous n’avions aucun doute dans les institutions françaises.

En passant la porte du commissariat, je me suis mis à pleurer très fort… et je n’ai plus arrêté…
Au commissariat, nous étions presque dans les premières familles. Mon père s’est assis à la table qui était dans la grande salle; mon grand frère, Jacquot, est resté près de lui. Il y avait d’autres hommes assis autour de cette table et ils ont commencé à parler. Tout le monde parlait en judéo-espagnol… Ma mère et les trois petits, nous nous sommes mis dans un coin avec d’autres femmes et d’autres enfants. Et les familles ont commencé à arriver les unes après les autres. Tous se connaissaient, tous étaient du quartier, et toutes les familles avaient le même comportement… Les hommes et les adolescents se regroupaient autour de la table. Les femmes et les petits enfants dans les coins, loin de la table pour laisser parler les hommes… aujourd’hui avec mes frères, pour rire, nous appelons ça un comportement de juifs orientaux! Quand nous sommes dans une réunion et que l’espace prend cet arrangement, immédiatement nous rions. Pour nous, des hommes assis ensemble, et les femmes à part… c’est la matérialisation du «complexe de la table».

Et moi, je pleurais toujours…

Je ne me souviens plus des noms de tous ces gens … Mes frères les connaissaient … Ils font partie des convois des juifs grecs… Ils sont tous dans le livre de Serge Klarsfeld.

Et la famille du gros restaurateur est arrivée, mon grand frère le connaissait bien, souvent avec mon père, ou mon grand-père, au retour du marché,  ils mangeaient dans son restaurant. C’était un homme doux et jovial … Mon grand frère et mon père l’aimaient beaucoup; mon père était ami avec lui depuis Salonique, il avait toujours une bonne blague pour mon frère. Comme  ils arrivaient tard  à cause du marché, alors le restaurateur venait souvent bavarder avec mon père… c’était plus qu’un ami. Comme tous les autres, il est venu s’asseoir à la table. Avec son gros derrière, en se laissant tomber sur une chaise, il a déclaré en judéo-espagnol «je chie sur le chambranle de leur porte»! Tous les hommes étaient outrés : comment, de sa bouche, pouvait sortir une telle méchanceté, lui, l’homme doux, le brave homme, oser proférer une telle malédiction? Même mon grand frère en était choqué… Il ne pouvait pas admettre que cet ami se révolte… C’est bien plus tard qu’il s’en est voulu de ne pas l’avoir soutenu pendant ces quelques heures passées au commissariat,  c’est le seul début de révolte qu’il a vu …

Moi, je pleurais toujours… d’après mes deux frères, Maurice et Dédé, je pleurais tellement qu’ils n’osaient pas quitter ma mère… Pour eux, dans leur souvenir, j’étais celui qui faisait le plus de bruit dans le commissariat … Un agent était même venu demander à notre mère de me calmer, et en même temps, s’était informé auprès d’elle de notre nom de famille…

Une famille est arrivée, le grand fils était un vrai copain de mon frère aîné… Ils avaient le même âge. La seule chose sur laquelle ils n’étaient pas d’accord,  c’était sur les «éclaireurs israélites de France», les E.I. comme ils disaient… Le copain voulait toujours convaincre Jacques de venir avec lui, et mon frère disait qu’il avait d’autres choses à faire que de jouer aux indiens. Son copain était arrivé au commissariat  avec son sac à dos bien rangé, il y avait tout, linge de rechange, chaussures de marche,  même une gourde pleine d’eau, comme on lui avait appris aux E.I. Donc, il ne pouvait rien lui arriver, il avait tout prévu, et il faisait la morale à mon grand frère : «tu veux pas voir plus loin que le bout de ton nez». Tout ça, je l’ai appris bien plus tard, quand nous regardions un film ensemble sur la Shoah; sur l’écran, il y avait plein de valises… c’étaient les bagages des déportés, et mon frère s’est tendu, je devrais dire crispé, il fermait les yeux. Après, il m’a dit avoir eu peur de voir le sac à dos de son copain… C’est à ce moment qu’il m’a raconté cette histoire du commissariat… C’était quelques quarante ans plus tard… Jamais il n’a pu voir les images des bagages sans penser à son copain … Et moi j’ai oublié le nom mais une fois il me l’a montré, il est sur le livre de Serge Klarsfeld… Dans le même convoi que ma mère.

Bien sur moi je pleurais toujours…

Alors un type en civil a appelé mon père, c’était le commissaire. Mon père et mon grand frère se sont approchés du guichet,  l’homme tenait les papiers de mon père : «c’est vous le portugais?», puis il a montré ma mère avec les enfants : «ce sont vos enfants?», mon père a dit : «oui»… alors l’homme a repris avec un grand sourire : «c’est juste un contrôle des grecs, pour les portugais, nous n’avons pas d’ordre ; on n’aurait jamais dû vous faire venir,  alors vous prenez vos enfants et vous rentrez chez vous, pas de soucis, demain votre femme sera à la maison»… Pour mon grand frère cet homme était charmant, il n’avait même pas employé le mot juif… Il était grand beau et souriant… Un vrai français…
Mon père s’est approché de ma mère, elle s’est levée et délicatement, elle m’a posé dans les bras de mon père… Tous mes frères me l’ont raconté des dizaines de fois… Et j’ai dû beaucoup grandir pour comprendre que c’était pour eux, la dernière image qu’ils ont gardée de notre mère.

Alors nous sommes sortis, et à pied, rassurés et tranquilles, nous sommes rentrés à la maison. Il était autour de minuit. Et nous nous sommes couchés.

Le lendemain, comme ma mère n’était toujours pas rentrée, vers onze heures, mon grand frère a décidé de lui apporter un casse-croûte. Il y avait un bout de viande et du pain à la maison. Il a passé la viande dans la poêle, l’a coupée en morceaux et l’a mise dans le pain… Il avait fait avant l’heure un sandwich grec! Il racontait qu’il avait vraiment salivé en confectionnant ce repas… et il est parti le lui porter…
Dans la rue, à l’entrée du commissariat, il a expliqué au planton qu’il venait apporter de quoi manger à sa mère, et le flic, d’une façon désagréable, lui a dit de partir immédiatement, qu’il n’avait rien à faire là, que c’était pas sa place… Mon grand frère était furieux, alors pour le narguer, il est allé s’asseoir un peu plus loin et en le regardant méchamment, il a mangé le casse-croûte… C’est bien plus tard qu’il a compris que le fumier, c’est pas toujours celui qu’on croit. Cet homme avait été responsable, mais il n’avait pas su comment lui expliquer le danger. Et mon frère ne pouvait pas comprendre cette attitude…

Pour mon frère, Jacques, ce fut vraiment le début de la guerre…

Pour mes deux frères, Maurice et André, c’est grâce à moi que nous sommes sortis du commissariat, je foutais trop le bordel … Pleurer et hurler, pour les flics c’était insupportable. Je devrais appeler ce texte «Comment j’ai sauvé mes frères»! Pour mon frère Jacques, l’aîné, ce sont les faux papiers de mon père qui nous ont sortis de cette galère. Mais honnêtement, je pense aujourd’hui que c’est le complément des deux choses… Alors, docteur Colboc, tu vois j’ai vraiment le droit de ne pas trop prendre la vie au sérieux…

Il y bien plus d’informations dans le livre de de Serge Klarsfeld «le mémorial de la déportation des juifs de France» sur les différents convois des juifs Grecs. Je vais juste citer quelques informations concernant le convoi 44 : «La liste est en mauvais état et de nombreux noms sont abîmés par les perforations des classeurs d’origine. La présence d’un second exemplaire de la liste 44 rédigée peu de temps avant l’autre, nous a permis de reconstituer ces noms».  Pour ma mère, elle est inscrite sous le nom d’«Eugene Gerson» et non pas «Eugénie Gerson» mais la date de naissance est la bonne…  Je pardonne à Serge cette erreur devant le travail colossal effectué et je le remercie d’avoir donné une sépulture à tous ces juifs oubliés.

Quant à la police française, les félicitations de la Gestapo se suffisent à elles-mêmes,  je ne vais pas retranscrire le télex…

Mais je pense que cette communauté de juifs grecs avait une réelle volonté d’assimilation en France, qu’elle avait peu de contact avec la contestation de Vichy. Je    me souviens de discussions bien plus tard (dans les années 60), où mes oncles affirmaient que les grand-mères avaient volé les papiers de leurs enfants pour être sûres que la famille était bien déclarée comme le gouvernement de l’époque le demandait; une confiance absolue dans les institutions de l’état, je le dis pour mémoire.

Ma mère a fait partie du convoi 44 avec ma grand-mère. Mais il y aussi les Hasson, la famille de mes cousins, Janine et Robert…. et tous ceux dont j’ai oublié l’histoire.

Mon père a fait partie du convoi 58…. Mon oncle Joseph Gerson, le frère de ma  mère, du convoi 67.

Ils ne sont jamais revenus………….

Sans Murielle Chauvet, ma Murielle…. Je ne serai jamais arrivé à écrire ce texte… Je la remercie du fond du cœur.

Pierre Gerson

La Rochelle le 05/03/2018

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*