Le premier Noël de Johnny, par Sabine Aussenac

C’est Sacha qui lui ouvrit la porte. Incroyable ! Les petites rides au coin des yeux scintillaient de malice, et les deux compères s’étreignirent en s’écriant « Scoubidou woua !! », dans un immense éclat de rire…

Il aperçut, de loin, Romy, irradiante de beauté, qui lui fit un léger signe de tête, son port de cygne ne s’étant nullement démenti. Elle fumait, élégante, debout devant la cheminée, trinquant en souriant avec Thierry qui semblait, comme à son habitude, épater la galerie de quelque imitation.

Il se sentait léger, comme délivré, et tellement curieux d’être là, si bien entouré. De délicieuses effluves de dinde aux marrons s’échappaient d’une cuisine où brillaient des cuivres illuminés de parfums de gingembre et de cannelle.   Un vinyle tournait sur un vieux tourne-disque, grésillant entre deux accords de chants un peu jazzy, mais soudain, la voix éraillée de Louis s’éleva, tandis que Michael esquissait son célèbre pas de danse devant les yeux ébahis du rockeur.

  • Mais… ? C’est international, ici ? !!!
  • Merry Xmas, old fellow !

répondit Whitney de sa voix la plus suave, ondulant à travers la pièce envahie de brouhaha et enlaçant son vieil ami avec une infinie tendresse. Elle l’attira vers le salon, sublime dans son fourreau de satin rouge, faisant quelques vocalises pour obtenir le silence des autres invités.

Et en clin d’œil, il devint le centre de l’attention de la petite assemblée. Tous voulurent échanger quelques mots avec lui, demander des nouvelles de « là-bas » … Les hommes lui tapotaient gentiment le bras, le félicitant pour son courage ; Henri, pétillant comme à l’accoutumée, l’assura qu’ici aussi, le travail, c’était la santé ! Les femmes se pendaient à son cou en lui murmurant « chéri, tu nous manquais tellement », comme Barbara, qui l’accusa en plaisantant de lui avoir volé la vedette avec cette histoire d’aigle noir, le jour où…

Il balaya la pièce du regard ; les tables étaient splendidement décorées, et il perçut dans les sourires et les bienveillances quelque chose qui n’était pas sans rappeler un esprit de famille qui se serait superposé à ce fameux « Xmas spirit » que sa chérie aimait tant… Bien sûr, elle lui manquait. Et les petites aussi, cruellement, atrocement, mais, en même temps, il avait ressenti tellement d’amour l’autre jour qu’il lui semblait en avoir fait provision pour toute l’Éternité.

Une table attira particulièrement son attention, tant les joutes verbales y paraissaient animées et pleines de de sens; Jean le darda malicieusement de son œil bleu d’azur, l’invitant silencieusement à venir le rejoindre pour damner le pion à Max, encore en train de les abreuver d’un récit historique qui lassait un peu la compagnie… Gonzague, vêtu, comme au temps de sa folle jeunesse, d’une magnifique chemise bouffante, lui fit un signe de la main, alors qu’il s’approchait pour baiser celle de Simone, ébouriffante d’esprit et de beauté, éclipsant tous les autres convives de sa prestance naturelle.

C’était beau de voir les Anciens et les Nouveaux ainsi réunis, sous la houlette bienveillante de cet accueil en lumières. Michel passa, revêtu de la même chemise que Gonzague, fredonnant « Pour un flirt, avec toi » en lui faisant un clin d’œil, rejoignant Fats qui venait de faire crisser le siège du piano en se jetant dessus de tout son poids, hurlant de rire.

Il fit une pause intéressée devant une table qui parlait politique, Henri et François, à tu et à toi soudain, discutaient avec Nicole de « patronat » sous l’œil amusé d’Edmond, qui, tentait de son côté de traduire la discussion en allemand pour Helmut, lequel hochait la tête en sirotant une énorme chope de bière.

  • Ici, il n’y a qu’un seul patron, et c’est moi, s’écria en riant un grand barbu en sandales dont le badge disait « Je m’appelle Pierre ; Saint Pierre. »

Bien évidemment, il ne tarda pas à être hélé par la table où se tenaient, enlacées, accoudées, émues, brillantes et solidaires, les stars du 7° art, de ce monde qu’il avait, lui aussi, approché et tant aimé…La grande sauterelle faisait tourner Martin en bourrique en se moquant éhontément de son costume de « Cosmos 99 » qui, d’après elle, ressemblait trait pour trait à ses « pattes d’éph », mais en plus moche ; Jean-Christophe fourmillait d’anecdotes qu’il racontait dans un mélange de français et d’anglais à Mike, aussi élégant que son alter ego, Joe Mannix, tandis que Gisèle et Danielle se disputaient de délicats macarons en pouffant de rire devant les pitreries de Jean, qui, frisant sa moustache, tentait de dissuader Jeanne de chanter une fois encore son « tourbillon », qui lui semblait un peu déplacé, au vu des circonstances…Un peu pompette déjà, Victor essayait d’expliquer à John et Sam la signification du mot « brocante ».

L’heure tournait. Al et Prod’ étaient déjà au piano, enchaînant les cantiques en alternant leurs rythmes de soul et de rap sous les applaudissements des convives. Soudain, un autre grand type barbu, vêtu d’une sorte de djellaba, les mains bizarrement enrubannées, passa la tête par l’embrasure de la porte, hélant l’assemblée en souriant, expliquant que le stade était prêt. Marilyn, qui chaloupait vers lui en commençant à susurrer « Happy birthday Dji… », fut priée de se taire, il n’était pas minuit, et puis cette année, c’est la nouvelle vedette qui ouvrirait les festivités du 24 décembre…

Il suivit donc la petite foule et se retrouva comme par magie sur une scène magnifiquement éclairée, propulsé devant un micro tout décoré de gui et de houx, entouré de musicos en santiags. Il sourit. C’était facile, après tout. Oui, ça, il savait le faire, et mieux que personne. Certes, tout serait un peu différent, mais… après tout, il avait toujours su que sa croix lui indiquait le bon chemin…

Azzedine et Pierre, en grands pourparlers au sujet de sa tenue, lui expliquèrent brièvement que le concert serait dédié aux six petits anges tout récemment arrivés du sud-ouest, qui riaient comme des bossus, au premier rang, tout excités par leurs ailes, faisant cabrioles sur cabrioles pour épater les petites Anglaises qui, elles, avaient atterri ici après le concert d’Ariana Grande.

Il s’avança. Au loin, derrière le rideau, le barbu lui montra un briquet qu’il alluma brièvement, clignant de l’œil, comme pour lui signifier qu’il serait bien temps de s’occuper des cantiques plus tard. Elvis, assis au premier rang, s’impatientait en arrangeant sa banane. Juste derrière lui, un inconnu nommé Jacques Aussenac pensait qu’il aurait aimé que sa femme adorée soit là pour écouter Johnny avec lui, presqu’un an après son départ. Son petit cousin François ne perdait pas une miette de l’ambiance, souriant à sa chère Maggie, qui battait déjà la mesure en pensant à ses filles chéries …

Une guitare déchira la nuit, et Johnny, très droit dans ses santiags, le regard plein de la magie de Noël, une immense tendresse lui faisant exploser le cœur, pour toutes ces âmes qu’il voyait, rassemblées en cette nuit du 24 décembre 2017, les âmes de tous ces migrants qui s’étaient noyés en traversant la mort pour gagner ce qu’ils croyaient être la liberté, les âmes des stars et des inconnus, les âmes de ceux qui croyaient au ciel et de ceux qui n’y croyaient pas, les âmes des touristes de Barcelone qui avaient volé dans les Ramblas vers ce soleil fou de la destinée, les âmes de toutes celles et de tous ceux qui avaient tant aimé vivre et qui à présent attendaient ses chansons, Johnny, notre Johnny, entonna « Allumer, le feu » de sa voix de stentor, faisant vibrionner les étoiles et déborder les océans. Et l’Univers tout entier bascula dans le rock and roll.

Et tandis que le barbu tapait la mesure de ses mains bandées, devant Jean qui faisait valser Jeanne, pieds nus et plein de charme, devant la foule en délire et Saint-Pierre médusé, Johnny ouvrit donc le bal de son premier Noël au paradis.

Dédié à mon ami Serge…et à tous les disparus de 2017…

 

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2 Comments

  1. Dans les années 60, Johnny ( chrétien/catholique) était prêt à rejoindre Tsahal pour délivrer Jérusalem!! il y a un document sur le net de cet épisode courageux de sa vie.

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