Au Kurdistan irakien, la difficile renaissance du judaïsme (1/2), par Ines Gil

En 597 avant notre ère, après la destruction du premier temple à Jérusalem, l’exil à Babylone commence pour les juifs. Au bord de l’Euphrate, sur les terres de l’actuel Irak, la diaspora juive voit le jour et certaines lois constitutives du judaïsme sont édictées.

Depuis, les terres mésopotamiennes, devenues irakiennes, résonnent comme un symbole douloureux mais constitutif de l’histoire du judaïsme. Près de 2500 ans plus tard, les juifs d’Irak connaissent un nouveau bouleversement : Au début des années 1950, suite à la création de l’Etat d’Israël, l’antisémitisme explose en Irak et pousse une centaine de millier de juifs à fuir le pays. Bagdad perd une communauté qui faisait partie intégrante de sa culture et de son histoire. Les juifs restés sur place doivent faire face à un climat d’hostilité. Les derniers d’entre eux fuiront en 1990. Après la chute de Saddam Hussein en 2003 et avec l’autonomisation du Kurdistan irakien adoptée le 15 octobre 2005, la communauté kurde juive irakienne semble renaitre de ses cendres. Nous avons rencontré certaines de ses figures. Reportage, à Erbil (Kurdistan irakien).

Dans le quartier chrétien d’Ankawa, à Erbil, une femme nous accueille, le sourire aux lèvres. Ses longs cheveux noirs tombent le long d’un chemisier blanc, dont les premiers boutons ouverts laissent entrevoir une étoile à six branches. C’est un pendentif représentant l’étoile de David. Sara Avraham a quarante ans. Vendeuse de cosmétiques, la jeune femme est Kurde, Irakienne, et juive. Depuis une dizaine d’années, poussée par l’autonomisation du Kurdistan irakien, une petite communauté juive s’est constituée à Erbil, la capitale administrative. Ses membres organisent leurs activités autour d’un centre appelé le Kurdish Jewish Community. Sara en fait partie : « Nous organisons les Shabbat au Kurdish Jewish Community, et nous nous rencontrons pour célébrer certaines fêtes, comme la fête de Pessah ». Sara tente au mieux de respecter la loi juive, comme les règles d’alimentation Casher. Mais au Kurdistan irakien, les juifs doivent composer avec certaines contraintes au quotidien, comme elle nous l’explique : « nous n’avons pas de Rabbin. Un Rabbin vient parfois d’Israël, mais c’est assez rare ». Pour les cérémonies religieuses, la communauté s’organise avec le minimum : « C’est Sherzad Mamzani, le leader de la communauté, qui organise l’office du Shabbat ».

Pour Sara, être juive au Kurdistan irakien « ne pose pas de problème », car « les Kurdes acceptent toutes les communautés, quelles que soient les différences ». Mais elle préfère tout de même rester discrète sur ses origines. Le pays reste imprégné de la « présence de Saddam Hussein, hostile envers les juifs ». Les kurdes juifs doivent donc se battre pour exister.

Sara, 40 ans, à Ankawa, Erbil (Kurdistan irakien)

Lutter pour faire revivre la culture juive

Plus tard dans la soirée, nous retrouvons Sherzad Mamzani, le leader de la communauté juive au Kurdistan irakien. Il nous attend au Kurdish Jewish Community. Dans l’appartement composé d’un lieu de vie principal et de trois petites pièces, la communauté a recréé un univers marqué par l’histoire et la culture juive. Se mêlant aux livres religieux, une ménorah trône fièrement sur les étagères. Dans cette petite pièce sobre, un des murs est recouvert d’images de la Shoah. Face à ce triste défilé de photos, les membres du Kurdish Jewish Community ont accroché un drapeau bleu et blanc, un lion fier dessiné au centre : « C’est le drapeau de Jérusalem ! » nous indique Sherzad. Sur un bureau, des rouleaux de la Torah se mêlent à quelques kippas, dont l’une d’elles porte les couleurs du drapeau kurde irakien : « Une kippa kurde ! C’est ma mère qui me l’a spécialement tricotée ! » affirme Sherzad, le sourire aux lèvres.

Dans ce centre, la communauté organise le Shabbat chaque vendredi soir : « En l’absence de Rabbin, c’est moi qui organise l’office pour les Shabbat ». « Des dizaines de familles sont présentes chaque semaines » nous affirme-t-il. « Le centre permet d’organiser la vie de la communauté, de mobiliser les membres, mais aussi de faire connaître la culture juive aux familles qui ont oublié leurs racines ». Car au sein de la communauté, une grande méconnaissance du judaïsme prédomine. Trois hommes entrent, eux aussi kurdes juifs. En sortant des Shawarma de son sac, l’un d’eux, Musa, explique qu’il vient dans le centre pour « se retrouver avec ses amis », mais qu’il « ne connait pas le judaïsme ». « Je sais que je suis juif, mais cela ne signifie rien pour moi ». Je lui demande s’il a déjà célébré une fête juive, comme Yom Kippour. L’air dubitatif, il me répond : « Yom Kippour ? Qu’est-ce que c’est ? ». A côté de lui, Taha, 30 ans, suit la conversation, une limonade à la main. Sur son bras, il laisse entrevoir une étoile de David tatouée : « Je peux m’afficher avec une étoile de David au Kurdistan, cela ne pose pas de problème ! ». Taha ressent pourtant le même détachement à l’égard du judaïsme : « ça ne fait aucune différence dans ma vie, mais je suis content de pouvoir dire que je suis juif ».

Taha, 30 ans : « ça ne fait aucune différence dans ma vie, mais je suis content de pouvoir dire que je suis juif »
Musa, kurde irakien, juif, mais aussi britannique : « Yom Kippour ? Qu’est-ce que c’est ? », au Kurdish Jewish Community, Erbil (Kurdistan irakien)

Sherzad Mamzani, qui n’est pas seulement leader de la communauté, mais aussi représentant de la communauté juive auprès du Ministère des religions du Kurdistan irakien, nous explique la situation : « les gens ne connaissent pas leur religion. Ils ont appris à se cacher sous Saddam Hussein, ils ont oublié leur culture. Certains se sont convertis, mais ils sont toujours d’origine juive. Avec le Jewish Kurdish Community, on essaye de faire comprendre ce qu’est le judaïsme aux membres de la communauté. Mais c’est très difficile ». Il tente lui-même d’observer une certaine pratique du judaïsme : « je fais Shabbat, chaque semaine, je n’allume pas la lumière évidemment. J’essaye aussi de manger Cacher, j’ai d’ailleurs ouvert le premier restaurant Cacher à Erbil ».

Ines Gil

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2 Comments

  1. Il faut préciser quErbil, autrefois Arbélia, était la capitale du royaume d’Adiabène dont la famille royale se convertit au judaïsme à l’époque du second Temple.

  2. Si seulement on pouvait reunir toutes les communautes Juives de part le monde , en asie , il y a encore beaucoup de Juifs dans des provinces parfois difficiles d acces .
    La reunion de toutes ces communautes renforcera le caractere Juif d Israel , et dans de bonnes conditions .

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