Faire aimer Levinas. Par Aurelio Koskas

Si ma grand-mère était encore vivante, elle dirait de Julien Cohen qu’il est un « un bon juif tunisien ».

Ingénieur à Londres, marié, bel enfant ; ce lecteur assidu de Freud et de Flavius Joseph peut parler de science et de religion, de femmes et d’économie.

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Le gaillard m’a chargé d’une mission : lui faire aimer Lévinas. Il n’arrive pas à apprécier l’auteur de Totalité et infini. Pour lui, sa prose est trop lyrique. Ce matheux n’aime pas le style gras, il veut de l’épuré, du sec.

D’abord mon Julien, je veux que tu saches que tu n’es pas seul. Lévinas gonfle beaucoup de gens, mais c’est parce qu’il est trop souvent réduit à de banales considérations sur le visage (pas le sien hein, celui des autres). On doit cependant à Yann Moix (et au génial Marc-Antoine Le Bret) d’avoir réintroduit son nom.

 

Pour Lévinas, l’histoire de la philosophie est l’histoire de la lutte entre Athènes et Jérusalem.
Lutte ou plutôt massacre, le Logos a eu raison du Verbe et l’on a fait de la Thora un testament (ancien en plus !).

L’approche strictement exégétique du Talmud et la pensée déductive de Maïmonide ont cependant réduit les dégâts. La pensée juive a survécu en absorbant la logique grecque.

Mais voilà qu’un nouvel adversaire de taille s’annonce, et cette fois c’est Lévinas tout seul qui va devoir l’affronter. L’attaque vient de quelques chrétiens qui, à l’Instar de Claudel, affirment que l’Ancien Testament n’est que l’annonce du nouveau ; que « L’arche de Noé ne vaut que par le bois qui préfigure la future croix ».

Ainsi, les personnages de la Bible sont réduits au rang de figures annonciatrices. Leur individualité est sacrifiée sur l’autel de la Bonne Nouvelle.

Cette théorie réifiante n’est pas seulement anti-juive, elle est, suggère Lévinas, anti-chrétienne. Anti-chrétienne parce que son substrat idéologique repose sur l’idée selon laquelle l’histoire a ses raisons que le sujet ignore.

 

Anti-chrétienne aussi, parce que l’homme y perd sa dignité d’acteur. Il ne se déplace plus dans l’histoire, il est déplacé par elle. Anti-humanisme, donc anti-christianisme.

Mais surtout, dire qu’Abraham n’avait pas d’autre choix que celui de détruire les idoles de son père, que Jacob n’aurait jamais pu perdre sa bataille contre l’Ange ou que Moïse était quasi contraint de re-découvir son passé d’hébreu, c’est faire du destin juif une route froide et tracée d’avance.

A cette approche anticipatrice de l’histoire et des personnages bibliques, Lévinas oppose la Difficile Liberté. Les égyptiens auraient pu échapper aux plaies. La force morale d’Abraham, eût- elle été moins forte, l’Alliance ne se serait pas faite et des milliards de prépuces seraient encore à leur place.

L’histoire titube, elle oscille entre une paix précaire et un chaos ardent. C’est l’homme qui lui donne tout son sens et sa direction.

Mais si le libre-arbitre est absolu, si l’homme n’est contraint par aucun impératif historique, la Liberté qui en découle doit savoir se limiter, se craindre, et même se considérer comme débitrice des autres libertés. Chez Lévinas en effet, « l’intuition fondamentale de la morale consiste peut- être à s’apercevoir que je ne suis pas l’égal d’autrui ; et cela dans le sens très strict que voici : je me vois obligé à l’égard d’autrui et par conséquent je suis infiniment plus exigeant à l’égard de moi-même qu’à l’égard des autres ».

A une époque où les droits deviennent tous créances, les hiérarchies suspectes ; l’éloge Lévinassien de la dette de chacun pour tout le monde revêt un caractère absolument révolutionnaire.

Le philosophe juif paie lui aussi ses créances (surprenant, diront les canailles). Il peut bien en vouloir à quelques chrétiens, son hommage à Pie XI est remarquable. Il s’achève comme ça « Et dans un monde de plus en plus hostile, qui se remplit de swastika’s, c’est vers la Croix à branches droites et pures que nous levons souvent les yeux »

Rassure-toi mon Julien, il ne s’agit pas d’une conversion. C’est sa manière juive de dire merci.

Aurélio Koskas

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Publié dans culture
Un commentaire pour “Faire aimer Levinas. Par Aurelio Koskas
  1. Passepartout dit :

    Koskas devrait savoir que lorsqu’on veut expliquer Levinas, il faut éviter l’appellation « philosophe juif » ; par respect pour lui.

    Levinas récusait ça. Il se considérait comme philosophe qui se trouve aussi être Juif ; les deux indépendants, évoluant dans des sphères différentes.

    Normal : le philosophe, surtout celui-là, aspire à l’universel. L’épithète « Juif » (ou chrétien, hindou, que sais-je) est donc réductrice en l’occurrence.

    Levinas a certes publié aussi de textes spécifiquement juifs (surtout les « lectures talmudiques »). En ayant, c’est intéressant, pris soin d’en confier la diffusion à une maison d’édition différente de celle de ses écrits « généralistes ».

    Par ailleurs, à ceux qui présentent l’ancien testament comme simple précurseur du nouveau il suffit de citer Nietzsche, qui n’a pas de mots assez élogieux pour parler de l’Ancien Testament ; dans lequel :
    «…on trouve des hommes, des choses, des paroles d’un style si grandiose que les littératures de la Grèce et de l’Inde n’ont rien à lui opposer».

    Et du peuple juif :
    «..le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle», «auquel on doit l’homme le plus noble (le Christ), le sage le plus intègre (Spinoza), le livre le plus puissant et la loi morale la plus influente dans le monde».

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