Tahar Ben Jelloun – Costa-Gavras : une vie pleine sans ellipse

Le jeune cinéaste de 85 ans raconte sa vie, au gré de ses rencontres, dans une autobiographie qui ne fait l’impasse sur rien, pas même sur ses échecs.

Réaliste, Costa-Gavras a toujours demandé l’impossible. Il le raconte dans son autobiographie qui sort mercredi en librairie (Le Seuil). Se remémorant une phrase de son compatriote le grand écrivain Kazantzákis, il a passé sa vie à « aller là où il est impossible d’aller ». Depuis son arrivée un matin blême d’octobre 1955 à Paris, jusqu’à aujourd’hui, il n’a cessé de se battre contre les dictatures en faisant du cinéma, un cinéma réputé « engagé », c’est-à-dire concerné par la condition humaine et par la quête de dignité des peuples. Mais son cinéma n’est pas que politique.

Il fera l’Idhec (l’ancêtre de la Fémis) après avoir lu ce qu’il appelle « les fondamentaux de la culture grecque », Sophocle, Eschyle, Euripide, Ménandre et Aristophane. Mais auparavant, il aura fait de petits métiers pour vivre dans le Paris des Trente Glorieuses.

Rien n’a été facile. Mais il a vite compris que le travail et l’obstination sont essentiels pour accomplir ce qu’il désirait le plus au monde : faire des films. Il sera assistant de plusieurs réalisateurs, dont l’Arménien Henri Verneuil. Compartiment tueurs, son premier long-métrage, est un film noir d’une grande justesse, un film comparé par Robert Chazal dans France Soir au Detective Story de William Wyler. Mais c’est avec Z, l’adaptation du roman de Vassílis Vassilikós qu’il s’imposera dans le monde comme un grand cinéaste. Il faut dire que l’époque était propice pour ce genre de film, sorte de thriller politique inspiré d’un fait réel en Grèce durant la domination des Colonels. Le film est tourné dans des conditions difficiles en Algérie. Le 31 août 1968, fin du tournage et mariage avec Michèle Ray, devenue productrice.

Échec et déprime

Costa-Gavras raconte son itinéraire en suivant le cours de ses rencontres. Ainsi, il passera le réveillon de 1968 chez Françoise Arnoul, actrice qui le faisait rêver quand il vivait encore en Grèce. Il a eu la chance de travailler avec Jorge Semprún et Franco Solinas sur plusieurs films. L’immense succès de Z dans le monde lui ouvre les portes d’Hollywood. Mais auparavant, il tourne avec Yves Montand L’Aveu, l’histoire extraordinaire du militant tchécoslovaque Artur London. Ensuite, il y aura Missing, sur la disparition d’un jeune Américain dans le Chili de Pinochet. Palme d’or à Cannes.

Costa-Gavras, qui a fait plusieurs voyages au Proche-Orient, notamment en Jordanie, en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés, a envie de raconter quelque chose sur ce conflit. L’idée d’un jeune Palestinien qui cherche à récupérer sa maison occupée par des Israéliens le tente. La maison est la métaphore qui dit beaucoup sur ce conflit. Ce sera Hanna K. Reçu froidement à la Mostra de Venise, le film est aussi très mal accueilli par les amis de Costa, Semprún, Montand et Signoret, lui reprochant de faire mal à Israël. Il est très affecté par ces réactions. Le film est d’une facture rigoureuse et convaincante. Il aborde ce conflit par un cas individuel. Ce qui lui donne beaucoup de force. Le film est aussi un échec dans les salles. Costa-Gavras est déprimé : « Les jours, les semaines et les nuits qui suivent un échec, quelles que soient ses raisons, sont des espaces floutés. On est seul. De brefs déferlements de brouillard glacé viennent vous cerner, vous étouffer, sans que les personnes les plus proches et les plus attentives s’en aperçoivent. On n’aime personne dans ces moments, et encore moins soi-même. » Éric Rouleau, journaliste au Monde spécialiste du Proche-Orient, défend le film. L’ambassade d’Israël à Paris réagit vivement. Hanna K. disparaît assez vite des circuits. Heureusement qu’on le trouve aujourd’hui en DVD dans le coffret de l’ensemble des films de Gavras.

Anecdotes

Il voulait adapter le roman de Robert Merle La mort est mon métier, il fera à la place Amen, adapté du livre Le Vicaire de Rolf Hochhuth. Mathieu Kassovitz joue le rôle du jeune jésuite. Le producteur Claude Berri dit : « Il fait juif ! » « Heureusement que c’est toi qui le dis ! » lui répond Michèle, la femme de Costa. Il raconte à propos de Harvey Weinstein l’anecdote suivante. Alors qu’il lui a organisé une projection privée d’Amen, le producteur hollywoodien se met à sortir et rentrer sans cesse dans la salle. À la quatrième fois, Michèle lui interdit de revenir.

La filmographie de Costa-Gavras est une des plus réussies, montrant qu’il est capable de faire aussi bien des films engagés en collaborant avec des écrivains comme Semprún ou London que des films intimistes comme Clair de femme, d’après un roman de Romain Gary, Conseil de famille avec Johnny Halliday, ou Le Capital avec Gad Elmaleh.

Pékin et Shanghai organisent courant avril une rétrospective de l’ensemble de son œuvre. Il ne quitte pas de vue la Grèce. Il prépare un film d’après le livre de Yánis Varoufákis, éphémère ministre grec de l’Économie. Projet difficile, mais aucune difficulté ne décourage ce jeune cinéaste de quatre-vingt-cinq ans.

Va où il est impossible d’aller, de Costa-Gavras (Seuil, 528 p., 25 euros). Parution le 5 avril.

Tahar Ben Jelloun

Source lepoint

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