TRIBUNE – AOÛT 2026

Éducation, implication, sanction : face à la banalisation de l’antisémitisme, nous avons tous une
responsabilité.
Un phénomène insidieux et délétère est en train de s’installer en France. Et le plus inquiétant est
peut-être que nous commençons à nous y habituer.
Des artistes boycottés. Des chanteurs pris pour cible. Des influenceurs harcelés. Des chefs
cuisiniers attaqués. Des étudiants, des enseignants, des entrepreneurs désignés ou mis à l’écart.
Parce qu’ils sont juifs. Parce qu’ils sont israéliens. Parce qu’ils sont supposés « sionistes ». Ou
simplement parce qu’on leur prête une opinion sur Israël.
Et chaque fois, les mêmes campagnes sur TikTok et les réseaux sociaux. Les mêmes appels au
boycott. Les mêmes torrents de commentaires haineux.
Puis, trop souvent, le même silence assourdissant.
LE PLUS DANGEREUX ? QUE CELA DEVIENNE NORMAL
Ce qui nous inquiète aujourd’hui, ce n’est pas seulement la progression de l’antisémitisme. C’est sa banalisation.
Nous nous habituons à des situations qui, il y a encore quelques années, auraient provoqué un
scandale immédiat.
On trouve presque normal qu’une personne puisse être prise à partie dans un café parce qu’elle est juive ou israélienne.
Alors imaginons autre chose.
Demain, vous entrez dans ce même café. On vous « repère » et on vous demande : « Vous votez
pour qui ? » Ou : « Quelle est votre orientation sexuelle ? » Et en fonction de votre réponse, on
décide de vous servir ou non.
Là, tout le monde comprendrait immédiatement que quelque chose de très grave s’est installé.
Pourtant, nous sommes sur ce chemin.
C’est aussi pour cela que l’antisémitisme n’est jamais seulement l’affaire des Juifs.
TIKTOK NE PEUT PAS DEVENIR LE PROFESSEUR D’HISTOIRE DE NOS ENFANTS
Il y a derrière cette banalisation une urgence immense : l’éducation.
Une génération entière grandit aujourd’hui avec un accès presque illimité à l’information… et à la
désinformation.
Avoir accès à l’information ne signifie pas avoir accès à la connaissance.
Nos enfants peuvent regarder en quelques minutes des dizaines de vidéos sur Israël, Gaza, la
Shoah, le judaïsme ou le conflit israélo-palestinien.
Des sujets qui demandent de l’Histoire, du contexte et de la nuance sont parfois résumés en trente secondes. Et ce sont les algorithmes qui choisissent la vidéo suivante.
TikTok n’est évidemment pas seul en cause. Instagram, YouTube, X et les autres plateformes
participent au même bouleversement de notre rapport à l’information. Mais TikTok est devenu, pour une partie de la jeunesse, l’un des symboles les plus puissants de cette information immédiate, émotionnelle et algorithmique.
Nous ne pouvons pas laisser les plateformes et leurs algorithmes devenir les professeurs d’Histoire et de géopolitique de toute une génération.
Un algorithme n’enseigne pas. Il ne contextualise pas. Il ne transmet ni la complexité d’un
événement ni la profondeur de l’Histoire. Il sélectionne d’abord ce qui retient l’attention, provoque
une réaction, suscite de l’émotion et sera partagé.
Lorsqu’un adolescent voit passer dix fois, vingt fois, cent fois la même affirmation, la même
caricature ou la même erreur, la répétition finit par se donner l’apparence de la vérité.
À force d’être répétés, partagés et banalisés, les préjugés finissent parfois par prendre l’apparence de vérités.
Et la haine peut finir par devenir une opinion comme une autre.
ÉDUQUER, S’IMPLIQUER, SANCTIONNER
Face à cela, nous avons besoin de trois choses : éduquer, s’impliquer et sanctionner.
Éduquer, d’abord.
Nous devons continuer à enseigner la Shoah et l’Histoire de l’antisémitisme. Mais cela ne suffit plus.
Il faut apprendre à nos enfants à reconnaître l’antisémitisme d’aujourd’hui : celui qui circule dans une
vidéo, celui qui se cache derrière une théorie complotiste, celui qui transforme tous les Juifs en
responsables des décisions d’un gouvernement étranger.
Il faut leur apprendre à se demander : qui parle ? Quelle est la source ? Est-ce un fait ou une opinion ? Pourquoi cette vidéo m’est-elle proposée ?
Parce que si l’école et les familles abandonnent cet espace, les algorithmes l’occuperont.
S’impliquer, ensuite.
L’école ne peut pas tout faire.
Les parents, les enseignants, les médias, les plateformes, les artistes, les influenceurs, les dirigeants d’entreprise, les associations et les responsables politiques ont tous une responsabilité.
Lorsqu’une personne est boycottée ou harcelée parce qu’elle est juive, le silence de ceux qui
l’entourent compte. Le silence de ceux qui ont une voix compte. Le silence de ceux qui pourraient
simplement dire « non » compte.
La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas être uniquement le combat des Juifs.
Et enfin, sanctionner.
À quoi servent les grands discours si ceux qui menacent, harcèlent, discriminent ou appellent à la
haine ont la certitude qu’il ne leur arrivera rien ?
Lorsqu’un acte est illégal, il doit être poursuivi et sanctionné. Lorsqu’une discrimination est établie, elle doit avoir des conséquences.
Et lorsqu’un établissement scolaire est confronté à des actes antisémites, ils ne doivent jamais être minimisés sous prétexte qu’il ne s’agirait que « d’histoires entre élèves ».
Éduquer sans sanctionner ne suffit pas. Sanctionner sans éduquer ne suffira pas davantage. Et
aucune de ces deux réponses ne fonctionnera sans l’implication de toute la société.
Éducation. Implication. Sanction. C’est sur ces trois fronts qu’il faut agir.
ET LES ADULTES, OÙ SONT-ILS ?
Nous demandons beaucoup à nos enfants. Mais quel exemple leur donnons-nous ?
Lorsqu’un artiste est boycotté parce qu’il est juif ou israélien, où sont les autres artistes ?
Lorsqu’un chanteur est empêché de se produire, où sont les autres chanteurs ?
Lorsqu’un chef cuisinier est victime d’une campagne de haine, où sont les autres grands noms de la gastronomie ?
Où sont les influenceurs ? Les intellectuels ? Les enseignants ? Les universitaires ? Les magistrats ? Les grandes voix de l’antiracisme ?
Et bien sûr : où sont nos responsables politiques ?
Certains parlent et agissent. Il faut le reconnaître. Mais beaucoup trop se taisent.
C’est un mauvais signal envoyé aux jeunes.
Ils voient ce qui provoque une indignation nationale. Mais ils prennent acte aussi de ce qui n’en
provoque plus.
Le silence des adultes participe lui aussi à la banalisation.
LA RÉPUBLIQUE NE PEUT PAS SE TAIRE
À l’approche de nouvelles échéances politiques, nous entendrons beaucoup parler de République,
de fraternité et de lutte contre le racisme.
Alors posons une question simple à tous les responsables publics : où êtes-vous ?
Où êtes-vous face aux boycotts et aux campagnes de harcèlement ?
Où êtes-vous lorsque des Français juifs sont montrés du doigt sur TikTok et les réseaux sociaux et transformés en cibles ?
La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas dépendre des circonstances, des élections ou de l’identité de celui qui en est victime.
On ne défend pas une République à géométrie variable.
NOUS NE DEVONS PAS NOUS HABITUER
Le véritable danger est là : nous habituer.
Aux insultes. Aux boycotts. Aux listes. Aux campagnes de harcèlement.
À voir des Français sommés de se justifier sur Israël parce qu’ils sont juifs.
À considérer qu’après tout, « ce n’est pas si grave ».
Si. C’est grave.
Le problème n’est finalement pas de savoir s’il y a environ 440 000 Juifs en France, soit moins de 1% de la population.
Le problème, c’est qu’en France, en 2026, quelqu’un puisse encore considérer qu’un seul Juif puisse être « un Juif de trop ».
Et c’est précisément cela que nous ne devons jamais laisser devenir banal.
À force de se taire, on banalise. À force de banaliser, on laisse faire. Et à force de laisser faire, ceux qui propagent la haine comprennent qu’ils peuvent aller plus loin.
Le silence face à l’antisémitisme n’est plus de la prudence. Il devient un signal.
Alors, parents, enseignants, artistes, chanteurs, influenceurs, chefs cuisiniers, journalistes,
intellectuels, magistrats, responsables associatifs et politiques : nous avons besoin de vous
entendre.
Pas demain. Maintenant.
Ne laissons pas les algorithmes apprendre à nos enfants qui ils doivent détester.
Ne laissons pas s’installer l’idée qu’il serait acceptable de choisir qui mérite d’entrer dans un café, de monter sur une scène, de travailler ou d’être entendu en fonction de son origine, de sa religion ou des opinions qu’on lui prête.
Une société qui commence à trier les gens selon ce qu’ils sont finit toujours par les trier selon ce
qu’ils pensent.
Nous savons que nos compatriotes chrétiens, musulmans, et plus largement tous ceux qui sont
attachés à notre pays et à ses valeurs, partagent ce combat.
Lorsque des Français juifs commencent à se demander s’ils ont encore leur place dans leur
propre pays, ce n’est plus seulement le problème des Juifs.
C’est le problème de toute la France.
Sandra Ifrah
Tribune par Women United for Peace.

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