Koufra : 31 janvier – 1er mars 1941.
Bir Hakeim : 26 mai – 11 juin 1942.
Quinze mois séparent les deux batailles. Même théâtre, même armée naissante — celle de la France Libre —, deux généraux qui ne se ressemblent en rien, sinon par l’obstination. Deux hommes que tout semblait opposer.

Philippe de Hauteclocque, qui prendra dans la clandestinité le nom de Leclerc, naît le 22 novembre 1902 à Belloy-Saint-Léonard, dans la Somme, au sein d’une vieille famille de la noblesse picarde.
Il entre à Saint-Cyr en 1922, dans la promotion « Metz et Strasbourg », puis poursuit sa formation à l’École de cavalerie de Saumur. Il sert en Allemagne et au Maroc, commande un goum et devient instructeur à Saint-Cyr. Officier d’état-major brillamment formé, marié et père de six enfants, il paraît promis, avant même 1940, aux plus hautes responsabilités militaires.

Pierre Kœnig appartient à un tout autre monde. Né le 10 octobre 1898 à Caen, dans une famille d’origine alsacienne, il est le fils d’un facteur d’orgues. Il n’est pas saint-cyrien. Baccalauréat en poche, il s’engage volontairement en avril 1917 au 36e régiment d’infanterie. Il gagne ses premiers galons dans les tranchées, reçoit la Médaille militaire et devient officier avant la fin de la Première Guerre mondiale. Sa carrière se construit ensuite dans l’infanterie, au Maroc puis dans la Légion étrangère : non par les grandes écoles, mais par le terrain, la troupe et les campagnes.
Leclerc est donc un aristocrate picard, cavalier, saint-cyrien et officier d’état-major ; Kœnig, un fils d’artisan normand, fantassin sorti du rang et façonné par la Grande Guerre.
Le premier possède la fulgurance, le goût du mouvement et de la manœuvre. Le second donne l’image d’un soldat plus massif, plus direct, capable de s’enraciner dans une position et de tenir jusqu’à l’extrême limite.
Il faut naturellement se méfier des portraits écrits après coup : Koufra ne pouvait revenir qu’à Leclerc, pas plus que Bir Hakeim ne pouvait revenir qu’à Kœnig. Mais les deux batailles semblent presque avoir choisi leur homme.
Koufra, la conquête
Leclerc attaque une garnison italienne isolée, au fin fond du Sahara libyen, avec quelques centaines d’hommes, des camions et des chameaux. Aucune intendance sérieuse, aucun appui aérien digne de ce nom.
Un mois de siège. La garnison capitule le 1er mars 1941. Leclerc y fait prêter à ses hommes le serment de ne pas déposer les armes avant Strasbourg.
C’est une bataille offensive. Leclerc choisit son objectif, choisit son moment, impose son rythme à un ennemi statique. Il gagne du terrain et gagne surtout un symbole : la France Libre peut prendre l’initiative.
Bir Hakeim, la résistance
Kœnig, lui, ne choisit rien. Il tient une position fixée par le commandement britannique, à l’extrémité sud de la ligne Gazala, avec 3 700 hommes.
Face aux forces de Rommel, fortes de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, la brigade française résiste pendant seize jours, du 26 mai au 11 juin 1942.
Pas de conquête à la clé, pas de territoire à prendre : juste tenir, le plus longtemps possible, pour retarder Rommel, permettre aux Britanniques de réorganiser leur dispositif et couvrir le repli allié après l’effondrement de la ligne de Gazala.
Kœnig évacue sur ordre dans la nuit du 10 au 11 juin, dans un désordre maîtrisé qui tient de l’exploit tactique autant que la résistance elle-même.
De Gaulle lui télégraphie aussitôt : « Sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. »
Ce que cela change
Koufra prouve que la France Libre sait attaquer. Bir Hakeim prouve qu’elle sait encaisser sans rompre.
L’une est une bataille de conquérant, l’autre une bataille de gardien de porte. Leclerc impose sa volonté à un ennemi immobile ; Kœnig impose sa volonté à un ennemi qui l’écrase en nombre et refuse de céder.
Les deux hommes convergent pourtant vers le même résultat : redonner à la France vaincue un crédit militaire qu’elle n’a plus depuis juin 1940.
Churchill lui-même salue Bir Hakeim comme la preuve que les Français savent encore se battre. Koufra l’avait déjà suggéré ; Bir Hakeim l’impose définitivement aux yeux des Alliés.
Deux généraux, deux tempéraments, un seul calendrier : 1941 pour l’offensive qui ouvre la voie, 1942 pour la résistance qui confirme.
Une asymétrie qui ne doit rien au hasard. Sur la question juive et sur Israël, l’Histoire ne traite pas les deux hommes à égalité.
Kœnig survit assez longtemps à la guerre pour voir naître l’État d’Israël et pour prendre publiquement position en sa faveur. Il le fera avec une constance qui finira par l’opposer à la politique arabe du général de Gaulle. Kœnig fut en effet l’un des soutiens français les plus constants d’Israël. Président de France-Israël, puis du Comité de solidarité française avec Israël en 1967, il s’opposa ainsi à la nouvelle orientation diplomatique du Général.
Cet engagement lui valut des pressions concrètes. Dès 1964, la Ligue arabe demanda à deux sociétés pétrolières françaises de le démettre de ses fonctions de président en raison de ses activités jugées « pro-sionistes ». Ancien ministre de la Défense et député gaulliste, Kœnig savait que son soutien à Israël pouvait lui coûter des responsabilités politiques et professionnelles. Il ne céda pas. On ne peut affirmer que cet engagement fut la seule cause de son effacement politique. Mais il l’éloigna durablement du premier cercle gaulliste et ferma probablement la voie à tout retour gouvernemental.
Leclerc, mort accidentellement le 28 novembre 1947, à la veille même du vote des Nations unies sur le partage de la Palestine, ne connaîtra ni la proclamation de l’État d’Israël ni la guerre qui suivra. Il n’a laissé aucune déclaration publique connue comparable à celles de Kœnig sur la cause juive ou sur la Palestine. Le silence surprend d’autant plus que ses troupes comptaient un nombre important de Juifs dans leurs rangs, aux côtés de chrétiens, de musulmans, d’étrangers et des républicains espagnols de la Nueve, dans une division qui revendiquait elle-même cette diversité comme sa marque de fabrique. Leclerc a donc commandé, encadré et conduit au combat des soldats juifs, sans qu’aucune archive connue à ce jour ne documente une déclaration personnelle de sa part sur la cause juive ou sur la Palestine.
La présence est réelle et reconnue ; la parole, elle, n’a jamais été prononcée — peut-être faute de temps, la mort l’ayant emporté avant que la question ne se pose à l’échelle d’un État.
© Paul Germon

C’est Felix Eboué, gyannais gouverneur du Tchad, qui a permis à Leclerc de vaincre les italiens en Lybie et de donner ainsi du poids à De Gaulle à Londres.
Jusqu’à ces victoires de la France Libre en Afrique du Nord, il ne représentait rien aux yeux des anglais.
A l’issue de la bataille de Koufra, le 2 mars 1941, le colonel Philippe de Hautecloque (dit Leclerc) prête avec ses hommes le « serment de Koufra » : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. ».
Tous ceux qui désormais se joindront à LECLERC se sentiront tenus d’accomplir ce serment.
A Strasbourg, un monument de guerre en forme de borne du serment de Koufra peut être vu 79, route du Rhin à Strasbourg et l’intégralité du serment de Koufra se trouve sur une obélisque place Broglie à Strasbourg, et est relu chaque année, le 23 novembre, par les généraux dans les commémorations de la Libération de Strasbourg, libérée par la 2èDB de Leclerc.
PS : A mon avis, le seul petit reproche à adresser à la fresque La Bataille de Gaulle est l’absence de cet épisode historique qui fait défaut.