À Damas, c’est la Syrie qui a reconnu la France. Par Fundji Benedict

Le 25 juillet 1920, l’armée du Levant entrait dans Damas au lendemain de Maysaloun pour y apporter, disait-on, l’État. Le 6 juillet 2026, Emmanuel Macron y est entré à la nuit tombée, sans annonce préalable, pour y demander l’inverse : qu’un pouvoir issu du djihadisme organisé confère à la France un rôle. Entre ces deux dates, un mandat s’est retourné comme un gant — et ce ne sont plus les puissances qui certifient les États naissants, mais les États naissants qui certifient les puissances qui doutent.

On mesure la solidité d’une souveraineté au protocole qu’elle impose. Celle que Paris est venu consacrer à Damas — première visite d’un chef d’État de l’Union européenne depuis la chute de Bachar el-Assad — exigeait que le président de la République voyage comme on exfiltre : itinéraire tu jusqu’à l’atterrissage, programme scellé, hôtel transformé en périmètre. Quelques jours plus tôt, une bombe avait tué dix personnes dans un café du centre-ville ; au matin suivant l’arrivée du président Macron, deux engins artisanaux — l’un dans une benne, l’autre dans un véhicule — explosaient à quelques dizaines de mètres du Four Seasons, blessant dix-huit personnes dont quatre policiers. L’Élysée fit savoir que le président n’avait rien entendu. La formule se voulait rassurante ; elle est le résumé exact de cette diplomatie : à Damas, la France n’entend pas.

« Ma visite se poursuit », écrivit Emmanuel Macron sur X. On a lu dans cette sobriété du sang-froid, et le président syrien a salué le « courage » de son hôte. Il faut y lire autre chose : l’impossibilité liturgique de s’arrêter. Car ce qui s’accomplissait à Damas les 6 et 7 juillet n’était pas une visite d’État au sens où les chancelleries l’entendent — examen, vérification, contrepartie — mais un rite d’agrégation, au sens précis que l’anthropologie donne à ce mot depuis Van Gennep : le moment où un homme, séparé de son ancien statut puis maintenu dans une longue phase de marge, est solennellement réintroduit dans l’ordre dont il fut exclu. Ahmed al-Charaa, chef d’une organisation née du Front al-Nosra, radié des listes de sanctions des Nations unies le 6 novembre 2025 — la résolution 2799 du Conseil de sécurité levant d’un même geste interdictions de voyager, gels d’avoirs et embargos, dans un vote acquis non sans réticences —, sortait de sa marge ; restait à accomplir l’agrégation, et un rite interrompu est un rite manqué. Voilà pourquoi la visite ne pouvait pas s’arrêter : non que le courage l’exigeât, mais parce qu’un officiant qui quitte l’autel invalide le sacrement. Les dix-huit blessés furent versés au chapitre des frais de liturgie.

La scène avait d’ailleurs tout du cérémonial et rien de l’examen : le dîner dans le vieux Damas, la mosquée des Omeyyades visitée en bras de chemise, la poignée de main au Palais du Peuple, le forum de la reconstruction, les mots consacrés — « unité », « pluralité », « une Syrie souveraine, unie dans sa pluralité et en paix avec ses voisins ». Rien de tout cela ne conditionne ; tout cela acclame. Et l’on aurait tort de n’y voir qu’une naïveté française de plus, une pièce au dossier déjà épais des illusions diplomatiques. Le geste est plus profond, et plus grave : il rejoue, en l’inversant terme à terme, la scène fondatrice de la présence française en Syrie.

Car la France n’arrive pas à Damas en étrangère ; elle y revient en ancienne puissance mandataire, la seule que la Syrie ait connue sous ce statut. Le mandat que la Société des Nations lui confia reposait sur trois fonctions : la tutelle, c’est-à-dire l’encadrement administratif et militaire d’un État jugé inachevé ; la protection, c’est-à-dire la garantie donnée aux minorités contre le pouvoir central ; la légitimation, c’est-à-dire le pouvoir de dire qui, dans le Levant, avait ou non titre à gouverner. En 1946, la France rendit le territoire. Elle ne se demanda jamais ce qu’étaient devenues les fonctions.

Or elles n’ont pas disparu : elles ont changé de mains, et c’est cela, très exactement, que la visite de juillet est venue entériner sans jamais le nommer. La tutelle est aujourd’hui exercée par Ankara, qui n’a pas eu besoin d’occuper toute la Syrie pour peser sur la fabrication du nouvel État — quinze ans de pénétration patiente, encadrement des factions, contrôle des frontières, formation militaire, dépendances économiques, relais administratifs, laminage de l’autonomie kurde. Ce laminage n’est pas un acquis définitif : les Forces démocratiques syriennes tiennent encore l’essentiel du nord-est, et la question kurde demeure la variable muette de toute négociation sur la « pluralité » syrienne — celle que Paris célèbre dans ses discours sans jamais l’articuler dans ses exigences. La Turquie n’est pas aux portes de la souveraineté syrienne ; elle est entrée dans sa fabrique. La protection, elle, a été ramassée là où elle gisait, au sud, par le seul acteur qui en eût à la fois l’intérêt et les moyens : Israël, qui surveille Soueïda, tient les abords du Golan et ne confie pas la sécurité des Druzes aux communiqués. Quant à la légitimation — la troisième fonction, la plus immatérielle, la seule qui n’exige ni divisions ni milliards —, elle est tout ce qui reste à la France. Emmanuel Macron est venu à Damas exercer le dernier attribut du mandat de 1920 : le sacre.

Damas 2026 n’est pas le contraire de Maysaloun, mais son inversion

Fundji Benedict

C’est en cela que Damas 2026 n’est pas le contraire de Maysaloun, mais son inversion. En 1920, la France entrait dans la ville pour conférer l’État à des populations qu’elle jugeait inaptes à se gouverner seules. En 2026, elle y retourne pour demander à un pouvoir dont elle sait l’inachèvement — puisqu’elle en fait l’argument même de sa reconnaissance — de lui conférer, à elle, une place. « Nous voulons que la France soit notre premier partenaire », a dit Ahmed al-Charaa. La phrase a été reçue comme un hommage. C’est un brevet. Le mandataire de 1920 délivrait des certificats d’aptitude étatique ; en 2026, c’est lui qui en sollicite un ; et ce renversement dit l’époque avec une brutalité que tous les sommets dissimulent : l’absolution, désormais, se donne dans les deux sens.

Il y a plus troublant encore, et c’est un anniversaire qu’aucune note de l’Élysée n’a semblé apercevoir. Le 9 juillet 1860 — cent soixante-six ans, presque jour pour jour, avant que la délégation française ne s’installe au Four Seasons — commençait le sac des quartiers chrétiens de Damas, dont les habitants furent massacrés par milliers sous l’œil d’autorités qui laissèrent faire. Napoléon III envoya un corps expéditionnaire au Levant. Cette expédition de 1860, que les juristes tiennent pour la matrice des interventions dites humanitaires, fonda le titre français dans la région pour un siècle : la France serait la puissance qui protège les minorités d’Orient contre les défaillances — ou les complaisances — du pouvoir central. Cette fonction protectrice se prolongea jusque dans l’architecture du mandat : une autonomie alaouite fut instaurée dès 1920 et, l’année suivante, la France donna au Djebel druze la forme territoriale et administrative d’un État.

Et voici qu’en 2026 la grammaire diplomatique française range parmi les « ingérences » l’action du seul État qui, autour de Soueïda, fasse aujourd’hui ce que la France fit au Mont-Liban et à Damas après 1860 : interposer une capacité militaire entre une minorité et les forces qui la menacent. Les cadres juridiques, les rapports de puissance et les modalités militaires ne sont évidemment pas assimilables ; la comparaison porte sur la fonction politique du geste : interposer une puissance entre une minorité menacée et un pouvoir central incapable, ou peu désireux, de la protéger. Qu’Israël y trouve son intérêt stratégique — profondeur du Golan, délai d’alerte, solidarité avec ses propres citoyens druzes — ne change rien à cette structure ; l’expédition de Napoléon III non plus n’était pas désintéressée, et nul ne songea à lui en faire grief au point de préférer les massacres. La France ne critique donc pas Israël : elle se renie en lui. Elle condamne chez l’héritier la fonction dont elle fut le testateur, et elle exige de surcroît que l’héritage soit restitué — à qui ? Au pouvoir central de Damas, c’est-à-dire à la figure même contre laquelle la protection fut inventée.

Reste à comprendre la hâte. Pourquoi juillet 2026 ? Pourquoi cette précipitation à consacrer un État dont Paris reconnaît lui-même, en creux de chaque discours sur la « transition », qu’il ne contrôle encore ni toutes ses forces ni tout son territoire ? La réponse a été donnée en conférence de presse, et elle ne doit rien à la morale. Depuis que Téhéran a verrouillé le détroit d’Ormuz, la Syrie est présentée comme le futur point de suture entre l’Orient et la Méditerranée, le nœud de corridors logistiques, énergétiques et numériques appelés à réorganiser des chaînes d’approvisionnement devenues vulnérables. Ahmed al-Charaa l’a dit sans détour ; la composition de la délégation française l’a confirmé mieux qu’un discours : Rodolphe Saadé, président de CMA CGM, comptait parmi les dirigeants du voyage. Sa présence n’est pas anecdotique.

CMA CGM est l’un des tout premiers armateurs mondiaux, et le réacheminement des flux commerciaux depuis la fermeture du détroit d’Ormuz constitue l’arrière-plan économique réel de la visite. Huit Airbus annoncés, une déclaration d’intention sur les avoirs gelés, des commissions économiques conjointes : l’absolution, désormais, se facture au conteneur. La Syrie n’est plus seulement envisagée comme un État à reconstruire, mais comme un territoire à remettre en circulation, un itinéraire de contournement dont la stabilisation devient fonction de son utilité. On ne reconnaît plus seulement une souveraineté : on l’équipe, on la raccorde, on la rend praticable afin que les marchandises passent. Et c’est peut-être la leçon la plus crue de ce voyage : l’Europe d’après Ormuz ne raisonne plus en principes, ni même tout à fait en intérêts ; elle raisonne en itinéraires, et se montre prête à fabriquer de la souveraineté comme on perce un canal.

On objectera que la realpolitik a ses droits, et qu’entre un pouvoir islamiste qui se stabilise et un chaos qui métastase, le choix n’existe pas. Soit. Mais alors qu’on aille au bout de la logique : la realpolitik examine, elle ne célèbre pas. Elle aurait conditionné chaque étape — l’échange d’ambassadeurs, les avoirs, les antiquités restituées — à des vérifications datées : unification effective des commandements, désarmement des factions, protection démontrée des Alaouites, des Druzes et des chrétiens, distance mesurable à l’égard d’Ankara. Aucune de ces attentes n’a toutefois été convertie publiquement en conditionnalité datée, vérifiable et assortie de conséquences. Jérusalem examine les chaînes de commandement ; Paris a photographié les pupitres. La différence n’est pas morale, elle est géographique : l’erreur d’analyse se paie à la frontière, jamais à la tribune. C’est pourquoi Israël raisonne en délais d’alerte quand la France raisonne en communiqués — non par vertu, mais par exposition.

La légende prête au vainqueur de 1920, devant le tombeau de Saladin, une apostrophe que les historiens contestent et que la mémoire arabe a retenue quand même — preuve qu’un geste symbolique n’a pas besoin d’être vrai pour être opérant. De juillet 2026, la mémoire retiendra une autre image, authentique celle-là : deux présidents en bras de chemise dans la cour des Omeyyades, pendant qu’à quelques centaines de mètres, le lendemain, les secours compteraient les blessés. Chaque époque a la scène inaugurale qu’elle mérite. Celle de 1920 ouvrait vingt-six ans de tutelle ; celle de 2026 inaugure autre chose, qu’il faudra bien finir par nommer — un mandat inversé, où l’ancienne puissance vient chercher auprès de sa pupille d’hier le titre qui lui manque, et paie ce titre en absolutions. Reste le Djebel, au sud : celui que la France dessina en 1921 et dont elle détourne aujourd’hui le regard. C’est là, et non dans les fora de la reconstruction, que l’on apprendra ce que valait le sacre de Damas.

© Fundji Benedict


Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.


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