Les Grands entretiens de Tribune juive inaugurent un espace de dialogue avec celles et ceux qui pensent notre temps. Pour ce premier rendez-vous, Michel Ruimy répond aux questions de Sarah Cattan. Un échange exigeant où l’analyse prend le pas sur le commentaire, pour tenter d’éclairer les grands enjeux de notre époque.
1. Dans vos deux premiers articles pour Tribune juive, vous ne décrivez pas seulement des crises. Vous semblez dire que nous assistons à une transformation de la nature même des relations internationales.À partir de quel moment avez-vous compris que nous étions entrés dans une nouvelle époque ?
J’ai compris que nous avions changé d’époque le jour où les crises ont cessé d’être des événements exceptionnels pour devenir le paysage permanent des relations internationales. Pendant des décennies, nous avons cru traverser des turbulences successives : une crise financière, une pandémie, une guerre, une crise énergétique, etc. Aujourd’hui, nous comprenons qu’il ne s’agissait pas d’accidents de parcours mais de manifestations d’un même basculement historique.
Nous sommes passés d’un monde où les crises interrompaient la normalité à un monde où l’instabilité est devenue la norme. Ce changement est fondamental. Les certitudes sur lesquelles reposait l’ordre international depuis la fin de la « Guerre froide », comme la « mondialisation heureuse », la diffusion de la démocratie, l’interdépendance économique supposée pacificatrice, se sont progressivement fissurées.
Pendant trente ans, nous avons cru que l’économie allait dominer la politique. Nous découvrons aujourd’hui que c’est la politique qui redessine l’économie. Les chaînes de valeur deviennent des chaînes de sécurité, les matières premières redeviennent des instruments de puissance et les États reprennent le contrôle de secteurs qu’ils avaient abandonnés au Marché.
La véritable rupture est peut-être là. Nous pensions vivre la fin de l’Histoire. Nous redécouvrons brutalement le retour de la géographie, de la puissance et des rapports de force. Nous ne vivons pas une succession de crises indépendantes. Nous assistons à la quasi recomposition simultanée de tous les équilibres internationaux. Le chaos n’est plus une simple parenthèse. Il est devenu l’environnement stratégique dans lequel les États doivent désormais apprendre à évoluer.
2. Vous écrivez que « l’ordre international né de la fin de la guerre froide a déjà disparu ». Quel a été, selon vous, le véritable point de rupture ? 11 septembre 2001 ? Crimée 2014 ? Ukraine 2022 ? 7 octobre 2023 ?
Le 11 septembre a bouleversé la perception de la menace. La Crimée a révélé le retour assumé de la force militaire en Europe. Le 7 octobre a rappelé, avec une extrême violence, que le terrorisme, les conflits identitaires et les fractures du Moyen-Orient demeuraient au cœur des équilibres mondiaux. Il n’a pas marqué le début d’une nouvelle ère. Il a simplement révélé un monde déjà en mutation.
Selon moi, le véritable tournant reste l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Ce conflit marque la fin définitive de l’illusion selon laquelle les interdépendances économiques empêcheraient les guerres majeures entre États. Pendant des décennies, nous avons cru que le commerce remplacerait la géopolitique. Le conflit en Ukraine démontre exactement le contraire. Lorsque des intérêts stratégiques fondamentaux sont en jeu, la puissance reprend toujours ses droits.
Cette guerre n’est pas seulement européenne. Elle accélère la fragmentation du système international, rapproche Moscou et Pékin, pousse les pays émergents à développer leurs propres stratégies d’autonomie, et révèle que l’Occident n’a plus le monopole de la puissance politique, économique ou moral.
3. Vous opposez l’alliance à l’allégeance. Une alliance suppose-t-elle nécessairement la possibilité du désaccord ?
C’est même une condition sine qua non de son existence.
Une véritable alliance unit des partenaires souverains qui poursuivent des intérêts convergents tout en conservant la liberté de ne pas être d’accord sur tout. Si le désaccord devient impossible, l’alliance cesse alors d’être un partenariat pour devenir une relation de dépendance. L’Histoire montre d’ailleurs que les alliances les plus solides ne sont pas celles où chacun pense la même chose, mais celles où chacun accepte que l’autre défende ses propres intérêts sans remettre en cause l’ensemble de la relation.
Une alliance sans liberté de parole devient rapidement une forme d’allégeance. Elle se transforme en hiérarchie et exige l’obéissance plutôt que la confiance.
Cette distinction me paraît particulièrement importante aujourd’hui. Dans un monde plus conflictuel, les États seront tentés d’exiger davantage de loyauté de la part de leurs partenaires. Le risque est alors de remplacer le dialogue stratégique par un réflexe d’alignement. Or, une démocratie ne renforce jamais une alliance en cessant de réfléchir par elle-même.
4. Les Européens parlent beaucoup d’autonomie stratégique. S’agit-il d’un projet réaliste ou d’une formule politique qui masque une dépendance persistante ?
L’autonomie stratégique européenne n’est pas un slogan, mais une nécessité historique. Or, cette nécessité n’est pas encore une réalité.
Depuis trente ans, l’Europe a privilégié la prospérité à la puissance. Elle a externalisé une partie de sa sécurité aux États-Unis, une partie de son industrie en Asie et une partie de son approvisionnement énergétique à des fournisseurs dont elle a parfois sous-estimé les risques géopolitiques. Aujourd’hui, la facture de ces dépendances apparaît brutalement.
On ne bâtit pas une puissance uniquement avec des déclarations de principe ou des conclusions de Conseil européen. On ne devient pas une puissance en se déclarant souverain. On le devient lorsque les autres commencent à agir en tenant compte de vous. La souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit. Et surtout, elle se finance
Une puissance repose sur des capacités industrielles, technologiques, énergétiques, militaires, financières, démographiques, etc. Sur plusieurs de ces dimensions, l’Europe reste encore vulnérable. Pour autant, le mouvement est engagé. Réindustrialisation, souveraineté numérique, défense européenne, sécurisation des matières premières critiques… Tous ces sujets auraient paru secondaires il y a quinze ans. Ils sont désormais centraux. L’Europe ne manque ni d’intelligence, ni de richesse. Elle manque parfois d’une culture commune de la puissance.
5. Vous évoquez une « guerre froide généralisée ». En quoi cette nouvelle confrontation diffère-t-elle fondamentalement de celle qui opposait Washington et Moscou au XXème siècle ?
La Guerre froide du XXème siècle était relativement lisible. Deux blocs, deux idéologies, deux superpuissances, des règles implicites et un équilibre de la dissuasion nucléaire qui, paradoxalement, imposait une certaine stabilité.
Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une situation de bipolarité, mais dans une compétition multidimensionnelle. Les rivalités concernent les technologies, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, l’espace, les terres rares, les monnaies, les données, les infrastructures numériques, les routes maritimes et les chaînes logistiques.
Le monde actuel est infiniment plus complexe. Nous assistons à une hybridation permanente des rapports de force. La guerre ne commence plus nécessairement par des chars d’assaut. Elle peut débuter par une cyberattaque, une sanction financière, une campagne de désinformation ou une restriction sur les exportations de composants électroniques. La confrontation n’oppose plus seulement des armées. Elle mobilise les entreprises, les banques centrales, les plateformes numériques, les laboratoires de recherche, voire parfois les consommateurs.
La puissance ne se mesure plus seulement au nombre de divisions militaires. Elle se mesure également au nombre de brevets, de satellites, de puces électroniques et de dépendances que l’on contrôle.
6. Avons-nous changé de monde sans vouloir l’admettre ?
Oui. Et probablement plus longtemps que nous ne le voulons admettre aujourd’hui.
Les sociétés démocratiques ont souvent une qualité remarquable : elles débattent beaucoup. Mais elles ont aussi un défaut : elles mettent parfois du temps à accepter que le réel a changé. Le réel a toujours un temps d’avance sur notre vocabulaire. Et l’Histoire ne nous demande jamais si nous sommes prêts avant de changer les règles du jeu
Pendant plusieurs années, nous avons préféré adapter notre vocabulaire plutôt que notre diagnostic. Nous avons parlé de « ralentissement », de « tensions » et de « turbulences », alors que nous assistions à une transformation beaucoup plus profonde de l’ordre mondial.
Il est toujours plus confortable de croire à une crise passagère qu’à un changement d’époque. Reconnaître une rupture oblige à revoir ses politiques économiques, industrielles, diplomatiques et parfois même son récit collectif. Or, les faits sont têtus. Le retour de la puissance, la fragmentation du commerce mondial, la réindustrialisation, l’explosion des dépenses militaires, la compétition technologique et la remise en cause de nombreuses institutions internationales témoignent d’une transformation systémique.
7. Le droit international vous paraît-il encore une norme, ou devient-il progressivement un simple instrument utilisé lorsque cela sert les intérêts des États ?
Le droit international n’a pas disparu. Il demeure indispensable. Il est devenu le terrain sur lequel les puissances cherchent à légitimer leurs stratégies. Sans lui, les relations entre États basculeraient dans une logique de rapport de force permanente. Toutefois, il serait naïf de croire qu’il s’impose aujourd’hui avec la même autorité qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Il demeure une boussole, mais une boussole que certains consultent uniquement lorsque la direction leur convient. Nous assistons, en effet, à une forme de sélectivité juridique. Les États invoquent volontiers le droit lorsqu’il conforte leur position, mais découvrent soudain ses limites lorsqu’il devient contraignant. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux grandes puissances. Il concerne, à des degrés divers, la plupart des acteurs internationaux.
Cela ne signifie pas, pour autant, que le droit est devenu inutile. Il reste un cadre de référence, un langage commun et un instrument de légitimation. Cependant, son efficacité dépend toujours, en dernier ressort, de la volonté politique et du rapport de force. Depuis Thucydide, nous savons que le droit et la puissance entretiennent une relation complexe. Le premier tente d’encadrer la seconde, sans jamais pouvoir totalement s’y substituer.
L’illusion serait de croire que nous sommes entrés dans une ère post-politique où les normes remplaceraient les intérêts. L’Histoire montre exactement le contraire. Les périodes de fortes tensions géopolitiques remettent toujours la puissance au premier plan.
8. Vous avez travaillé à la Banque de France. L’économiste que vous êtes, observe-t-il aujourd’hui une militarisation progressive de l’économie mondiale ?
Oui, sans la moindre ambiguïté. Nous assistons à ce que j’appelle le retour de l’« économie stratégique ». Il s’agit probablement de l’une des mutations économiques les plus profondes depuis la fin de la Guerre froide.
Pendant plusieurs décennies, l’efficacité économique a constitué le principal critère de décision des entreprises comme des États. Les coûts de production, l’optimisation des chaînes logistiques et la mondialisation des échanges dominaient les décisions. Cette logique s’efface aujourd’hui devant une autre priorité : la sécurité.
Les États réindustrialisent, sécurisent leurs approvisionnements en minerais critiques, contrôlent davantage les investissements étrangers, limitent les transferts de technologies sensibles et augmentent massivement leurs dépenses militaires. Les entreprises elles-mêmes intègrent désormais le risque géopolitique dans leurs décisions d’investissement.
La guerre économique n’est plus une métaphore. Les sanctions financières, les restrictions à l’exportation de semi-conducteurs, les batailles autour des terres rares, de l’intelligence artificielle ou des infrastructures numériques montrent que l’économie est désormais un champ de confrontation à part entière.
Nous entrons dans une économie où la résilience compte parfois davantage que la rentabilité immédiate. Accepter un coût supérieur devient le prix de l’indépendance stratégique. Autrement dit, nous avons longtemps recherché le fournisseur le moins cher. Désormais, nous recherchons d’abord le fournisseur le plus fiable.
9. Les sanctions économiques remplacent-elles parfois les armes, ou préparent-elles les conflits futurs ?
Nous sommes passés d’un monde où les guerres interrompaient les échanges à un monde où les échanges, eux-mêmes, deviennent des armes. Les sanctions sont aujourd’hui l’un des principaux instruments de la puissance contemporaine. Elles permettent, en effet, d’exercer une pression considérable sans recourir immédiatement à la force militaire. Elles occupent ainsi une position intermédiaire entre la diplomatie traditionnelle et la guerre ouverte. Néanmoins, elles ne mettent pas nécessairement fin à un conflit. Elles peuvent parfois préparer le suivant.
Le problème est qu’elles produisent rarement les effets politiques escomptés. Elles affaiblissent les économies, modifient les circuits commerciaux et accélèrent parfois les innovations nationales, mais elles provoquent plus rarement le changement de comportement recherché.
Plus encore, elles contribuent à remodeler durablement l’économie mondiale. Elles incitent les États ciblés à mettre en place leurs propres systèmes de paiement, leurs chaînes industrielles ou leurs alliances financières alternatives. En cherchant à isoler certains acteurs, elles peuvent accélérer la fragmentation du système international. Elles deviennent alors un facteur de recomposition géopolitique. Elles déplacent les tensions plus qu’elles ne les résolvent.
10. Dans vos textes, la notion d’« erreur de calcul » revient. Craignez-vous davantage une guerre voulue… ou une guerre née d’un enchaînement d’erreurs ?
Je crains davantage les guerres que personne ne souhaite vraiment, mais que chacun croit pouvoir contrôler.
Les grandes tragédies de l’Histoire ne commencent pas toujours par une volonté délibérée de destruction. Elles naissent souvent d’une succession de mauvaises appréciations, de signaux mal interprétés, d’une confiance excessive ou d’un pari que l’on croit maîtriser. Elles apparaissent souvent à la suite d’un excès de confiance plutôt que d’un excès de haine
Les guerres commencent rarement parce que tout le monde les veut. Elles commencent souvent parce que chaque dirigeant est persuadé que l’autre reculera le premier. Lorsque chacun pense exactement la même chose, le risque d’escalade devient considérable. L’Histoire est pleine de responsables politiques convaincus qu’ils croyaient disposer encore de quelques semaines. Ils ont découvert trop tard qu’ils ne disposaient plus que de quelques heures.
Le monde actuel multiplie ces risques. Les centres de décision se sont diversifiés, les conflits sont imbriqués, les technologies accélèrent les réactions et les réseaux sociaux amplifient la pression politique. Le temps de la décision se raccourcit alors même que les conséquences deviennent plus lourdes.
11. Depuis le 7 octobre, Israël occupe une place centrale dans les équilibres internationaux. Considérez-vous que ce conflit soit régional… ou qu’il est devenu un révélateur du nouvel ordre mondial ?
Il est les deux.
Sur le plan géographique, il s’agit d’un conflit régional. Mais sur les plans politique, diplomatique, idéologique et médiatique, il est devenu un révélateur exceptionnel des fractures du système international.
Le 7 octobre a mis en lumière les limites du multilatéralisme, les ambiguïtés des grandes puissances, la fragmentation croissante du monde occidental et l’affirmation du « Sud global », qui revendique désormais une lecture différente des crises internationales.
Ce conflit révèle aussi une mutation profonde de la guerre contemporaine. Les combats se déroulent non seulement sur le terrain, mais aussi dans l’opinion publique, sur les plateformes numériques, devant les juridictions internationales et dans les enceintes diplomatiques. La bataille des récits est presque aussi importante que celle des opérations militaires.
Israël est ainsi devenu, malgré lui, le reflet des contradictions du monde contemporain. Ce conflit ne redessine pas seulement le Moyen-Orient. Il révèle la manière dont chaque puissance conçoit désormais le droit, la sécurité, la souveraineté et la légitimité.
12. Que vous inspirent les réactions occidentales depuis le 7 octobre ? Vous semblent-elles cohérentes avec les principes affichés depuis plusieurs décennies ?
Elles m’inspirent d’abord une profonde exigence de cohérence.
Les démocraties ont parfaitement le droit de défendre leurs intérêts et leurs alliés. Mais elles doivent être conscientes qu’elles seront désormais jugées autant sur la constance de leurs principes que sur la légitimité de leurs décisions.
Le monde est désormais beaucoup plus attentif aux écarts entre les discours et les actes. Les puissances occidentales ne détiennent plus le monopole du récit. Chaque contradiction est immédiatement observée, commentée et exploitée par leurs concurrents stratégiques. C’est pourquoi la crédibilité internationale est devenue une ressource stratégique. Elle ne repose pas seulement sur la puissance militaire ou économique. Elle dépend également de la capacité à appliquer des principes de manière continue.
L’Occident demeure une puissance majeure. Mais, il ne peut plus présumer que sa parole sera acceptée comme une évidence. Dans le monde qui s’ouvre, les doubles standards coûtent presque aussi cher que les doubles erreurs.
13. Les démocraties savent-elles encore défendre leurs intérêts sans renoncer à leurs valeurs ?
Oui, mais à une condition essentielle : qu’elles redécouvrent le sens de la puissance. Pendant longtemps, certaines démocraties occidentales ont cru que l’Histoire avançait naturellement dans leur direction, que le droit, le commerce et les institutions suffiraient à organiser un monde plus pacifié. Cette vision était profondément généreuse, mais elle a parfois conduit à sous-estimer la réalité des rapports de force.
Une démocratie qui ne sait plus défendre ses intérêts finit paradoxalement par fragiliser les valeurs qu’elle entend protéger. La liberté, l’État de droit, la souveraineté et la prospérité ne sont jamais des acquis définitifs. Ils reposent sur des capacités concrètes : économiques, industrielles, militaires, technologiques et diplomatiques. L’exemple de l’Ukraine nous rappelle brutalement qu’un ordre international fondé sur des règles ne peut survivre si ceux qui le défendent n’ont plus les moyens de les faire respecter.
Il faut cependant éviter une confusion dangereuse. Reprendre conscience de la puissance ne signifie pas céder à une logique de domination. La puissance n’est pas l’opposé des valeurs. Elle en est la condition de possibilité. Autrement dit, la morale ne se substitue pas à la puissance. Elle lui donne une direction. Sans puissance, les valeurs ne sont que des intentions. La puissance sans valeurs devient une menace.
La véritable question que les démocraties doivent se poser est donc la suivante : Comment redevenir puissantes sans renier ce qui les distingue ? Il s’agit probablement de l’un des grands défis stratégiques du XXIème siècle.
14. Les étudiants avec lesquels vous travaillez regardent-ils encore le monde comme le nôtre ?
Non, et c’est peut-être l’une des ruptures générationnelles les plus profondes auxquelles nous assistons. Les étudiants que je rencontre n’abordent plus le monde avec les mêmes lunettes que les générations précédentes. Ils grandissent dans un environnement marqué par des différentes crises : crise financière, pandémie, retour de la guerre en Europe, tensions géopolitiques, bouleversements technologiques, inquiétudes climatiques et fragilisation du modèle social.
Ils ne sont pas nécessairement plus pessimistes. Ils sont simplement moins naïfs. Alors que certaines générations ont pu croire en une mondialisation naturellement pacificatrice, en une convergence progressive des économies et en une marginalisation durable de la puissance militaire, ils observent un monde où la compétition entre nations revient au premier plan.
Ce qui m’interpelle chez eux, ce n’est pas une perte de valeurs, bien au contraire. Ils restent profondément attachés à la liberté, à la justice et à la dignité humaine. Mais ils comprennent que ces principes doivent désormais composer avec un monde plus conflictuel et plus fragmenté, dans lequel la bonne volonté ne suffit plus.
Ils n’ont pas perdu leurs repères. Ils ont perdu les illusions que nous avions parfois entretenues. Leur génération sait que l’avenir ne se jouera pas seulement sur les plans de l’innovation et de la croissance, mais aussi sur ceux de la résilience, de la souveraineté et de la capacité collective à affronter l’incertitude. C’est une génération qui demande moins des promesses que des preuves.
15. Après une carrière d’économiste, de consultant et d’enseignant, pourquoi éprouvez-vous aujourd’hui le besoin d’écrire des tribunes comme celles que vous publiez dans Tribune juive ?
Après avoir passé une grande partie de ma vie professionnelle à analyser les mécanismes économiques, les marchés, les institutions et les crises, j’ai acquis une conviction : le rôle de celui qui réfléchit n’est pas d’accompagner le confort intellectuel de son époque, mais de contribuer à sa lucidité. Vieillir consiste à ne plus accepter que le réel soit maquillé. Dire clairement ce que l’on voit est une manière d’être utile.
Nous vivons une période où les mots sont devenus un enjeu majeur. Les réalités complexes sont souvent recouvertes par des expressions rassurantes, les ruptures historiques sont présentées comme de simples ajustements et les fragilités structurelles sont transformées en difficultés passagères. Or, une société qui ne nomme plus correctement les problèmes finit par perdre sa capacité à les résoudre.
Écrire est donc pour moi une forme de responsabilité. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir, ni de distribuer des certitudes, mais d’essayer de regarder le réel sans filtre, avec ses contradictions, ses tensions et parfois ses vérités dérangeantes. Je reste convaincu qu’une analyse rigoureuse est d’abord un exercice de lucidité.
Mais l’écriture a aussi une dimension plus personnelle. Avec le temps, on se désintéresse des postures et l’on se concentre davantage sur la transmission. On écrit moins pour avoir raison que pour partager ce que l’expérience permet de comprendre. Il y a aussi, naturellement, cette touche d’humour juif qui me tient à cœur : une manière de rappeler que l’ironie est parfois une forme supérieure de résistance, et que l’on peut regarder les tragédies du monde sans perdre totalement le goût de la vie.
Cette exigence trouve un écho particulier dans Tribune juive. Ce qui m’y attire n’est pas la recherche du consensus, mais la liberté intellectuelle que le magazine offre. Sa ligne éditoriale repose sur une idée simple mais devenue rare : on peut accueillir des sensibilités très différentes, voire des désaccords profonds, à condition qu’ils soient portés par la rigueur de la pensée. Avant d’affirmer, il faut réfléchir. Avant de conclure, il faut argumenter. Avant de convaincre, il faut respecter l’intelligence du lecteur. C’est cette conception du débat qui me paraît essentielle dans une démocratie.
Je reprendrai une formule qui résume admirablement cet esprit d’ouverture. Lorsqu’un auteur demande : « Puis-je entrer dans votre maison ? », la réponse est : « Entrez. Nous parlerons ensuite de la disposition des meubles ». Tout est là. D’abord accueillir les idées, puis les discuter. Une revue n’est pas un lieu où l’on exige l’uniformité. C’est un espace où l’on cultive la confrontation des intelligences. À mes yeux, c’est précisément ce dont notre époque a le plus besoin, et Tribune Juive y contribue grâce à vous.
16. Si vous deviez résumer en une seule phrase le monde dans lequel nos enfants vont vivre, quelle serait-elle ?
Nos enfants vivront dans un monde où l’innocence aura un prix, où la naïveté stratégique sera sanctionnée, et où la capacité d’anticipation sera l’une des grandes qualités humaines et politiques.
Mais ce monde ne doit pas être regardé uniquement avec inquiétude. Les périodes de transformation sont également celles où se révèlent les capacités d’adaptation, d’innovation et de dépassement des sociétés humaines. La question sera de savoir si nos enfants disposeront des outils intellectuels, économiques et moraux pour les traverser.
Car l’histoire ne récompense pas toujours les plus puissants. Elle récompense souvent ceux qui comprennent le mieux leur époque et qui savent s’y préparer.
© Michel Ruimy
Ancien Senior économiste à la banque de France, Michel Ruimy est aujourd’hui consultant international, Professeur à Sciences Po Paris, l’ESCP Business School, Dauphine…) et au Maghreb, en Afrique subsaharienne, au Moyen Orient. Il est enfin sollicité par les médias français et internationaux pour livrer son analyse conjoncturelle.

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