« Les Méfaits de l’idéologie. Politique religion philosophie »: Entretien accordé par P.A. Taguieff à Front Populaire

Historien des idées et philosophe, Pierre-André Taguieff poursuit depuis plusieurs décennies une réflexion sur les passions idéologiques qui traversent les sociétés contemporaines. Dans cet entretien consacré à son dernier ouvrage, Les Méfaits de l’idéologie (Hermann), il propose une analyse sans concession de ces systèmes de pensée qui promettent le bonheur collectif mais peuvent conduire à la justification de la violence, de la domination et du fanatisme.

Pierre-André Taguieff – Les Méfaits de l’idéologie. Politique, religion, philosophie
(Paris, Hermann, 2026, 272 p.)

« En se réclamant de telle ou telle idéologie, les criminels se transforment en soldats de la vertu »

Pierre-André Taguieff : Entretien, 12 juillet 2026

ENTRETIEN. Communisme, nazisme, libéralisme… Les idéologies ont sculpté l’époque moderne, le plus souvent pour le pire. Dans son livre Les Méfaits de l’idéologie (éd. Hermann), le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff en dévoile les mécanismes.

Front populaire : Quelle définition de l’idéologie serait-elle la plus pertinente ?

Pierre-André Taguieff : J’hésite entre deux types de définition. D’une part, une définition neutre, énoncée sur un mode descriptif ou constatif, comme celle qui a été avancée par le sociologue Jean Baechler dans Qu’est-ce que l’idéologie ? (1976) : « L’idéologie est l’ensemble des représentations mentales qui apparaissent dès lors que des hommes nouent entre eux des liens. »  D’autre part, la définition plus restrictive donnée par Raymond Aron dans Les Désillusions du progrès (1969) : « Nous appelons idéologie une interprétation plus ou moins systématique de la société et de l’histoire, considérée par les militants comme la vérité suprême. »

      L’adepte d’une idéologie croit qu’il a accès à la vérité, ou du moins à l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour se situer dans le sens de l’Histoire. Mais, surtout, plus inquiétant, les idéologies fournissent de puissants modes de légitimation de la violence. C’est au nom d’une valeur suprême ou d’une cause immaculée que les pires crimes peuvent être commis en échappant au sentiment de culpabilité.  En se réclamant de telle ou telle idéologie, les criminels se transforment en soldats de la vertu.

Front populaire : Les idéologies ont-elles toujours existé ?

Pierre-André Taguieff : Au sens aussi vague que large du terme, incluant les mythes et les mythologies, les croyances religieuses, les représentations culturelles, les visions du monde et les doctrines politiques, sans oublier les conceptions philosophiques, on peut répondre positivement. Mais c’est là noyer le poisson. Et c’est négliger le fait essentiel : les idéologies sont des inventions du monde moderne, qu’elles ont contribué à orienter et à modeler. Les idéologies fonctionnent comme des machines à donner du sens et de la valeur, selon des critères variables, dans un nouvel âge du monde qui n’est plus éclairé ni sécurisé par des transcendances. Chaque idéologie implique à la fois un système d’interprétation de l’histoire, un dispositif d’évaluation du présent, une vision de l’avenir désirable et un programme d’action, de transformation ou de restauration.

      Leur émergence, dans le monde occidental, au tournant du XVIIIe siècle et du XIXe signe l’entrée dans la modernité comme âge de la sécularisation, dont les valeurs-normes principales sont la liberté et l’égalité. L’apparition des grandes idéologies (libéralisme, conservatisme ou traditionalisme, socialisme, communisme, nationalisme, fascisme) marque à la fois l’ébranlement des dogmes religieux et des formes héréditaires de l’autorité politique. À cet égard, les idéologies fonctionnent comme des substituts des systèmes traditionnels de représentations et de croyances, permettant à un groupe quelconque de juger qu’il a « raison d’être ce qu’il est » (Paul Ricœur) et qu’il a raison de faire ce qu’il fait. D’où leur caractérisation comme « religions séculières » (Raymond Aron), « religions politiques » ou « gnoses modernes » (Eric Voegelin). Ce qui définit la dimension gnostique des idéologies, c’est le fait qu’elles fonctionnent non seulement comme des modes de légitimation ou de délégitimation, mais aussi et surtout comme des savoirs qui sauvent. 

      Toutes les idéologies se distinguent en entrant en concurrence les unes avec les autres, chacune d’elles promettant ou faisant espérer la création d’un « monde meilleur », voire du « meilleur des mondes » possible. En quoi les idéologies sont inséparables de visées utopistes susceptibles de faire rêver, d’enthousiasmer, de pousser à l’action. Même les idéologies politiques qui se veulent les plus réalistes, comme le libéralisme ou le conservatisme, comportent des thèmes utopistes qui séduisent et mobilisent. En témoignent l’utopie libérale du Progrès indéfini par la liberté des échanges ou l’utopie conservatrice-traditionaliste (« réactionnaire », a-t-on coutume de dire) de la Restauration rédemptrice, célébrée comme le seul moyen d’en finir avec le déclin pu la décadence.     

Front populaire : À considérer, selon la formule de Karl Mannheim, que l’idéologie est « la pensée politique de l’autre », est-il possible d’échapper à l’idéologie ? Autrement dit, sommes-nous tous des idéologues, conscients ou inconscients ?

Pierre-André Taguieff : La définition donnée par Karl Mannheim privilégie la dimension polémique constitutive de toute idéologie. L’idéologie apparaît comme la pensée politique qu’on prête à l’autre, celui qu’on voit de haut, qu’on soupçonne ou qu’on rejette. Il s’ensuit, à nous en tenir à l’observation du discours social ordinaire, que l’idéologie est d’abord dans l’accusation d’idéologie visant un contradicteur, un adversaire ou un ennemi, qu’il s’agit de rabaisser, de tenir à distance ou de neutraliser. Cette définition présuppose les connotations négatives attachées au terme depuis l’approche marxiste, qui oscille entre la critique des illusions et celle des mystifications. Dans le même sens, Jean Baechler notait que « l’idéologie désigne la façon de penser de ceux avec qui l’on n’est pas d’accord », et que « les idéologues ce sont les autres ». Laisser entendre qu’on appelle « idéologie » la pensée politique de l’adversaire ou de l’ennemi, ainsi réduite à un système d’illusions, permet à la fois de subjectiviser et de relativiser l’usage du mot « idéologie » comme moyen de disqualification du sujet, individuel ou collectif, contre lequel on argumente. On ne saurait échapper à un tel étiquetage dicté par la subjectivité, ni le réfuter au moyen d’arguments rationnels. Les mots « idéologie » et « idéologues » fonctionnent dès lors comme des insultes. Ceux qui en sont les cibles peuvent certes s’en indigner. Mais ils ne peuvent guère que passer outre ou répliquer sur le même ton et dans le même registre, au risque d’entrer dans une relation de rivalité mimétique avec l’adversaire, sur le modèle infantilisant : « L’idéologue, ce n’est pas moi, c’est toi ! ».

      On peut supposer cependant l’existence d’un « besoin d’idéologie » chez les Modernes, se montreraient-ils critiques ou hypercritiques face à la production et à la consommation banalisées des nourritures idéologiques, qu’ils jugent toxiques en ce qu’elles sont chargées de préjugés, de clichés, de poncifs, de stéréotypes. La pensée critique peut se décrire et se comprendre comme un processus volontaire de désidéologisation sans fin : auto-désidéologisation en vue de penser par soi-même, désidéologisation de la pensée ordinaire, en commençant ce travail intellectuel au sein de l’institution scolaire et en le poursuivant dans l’organisation de libre débats ordonnés à la recherche de la vérité.    

Front populaire : Vous dites que l’écologisme, et plus encore sa variante « écologie profonde » (deep ecology), s’est transformée en idéocratie. Quelles différences entre idéologie et idéocratie ?  Quelles sont les particularités et quels sont les risques de l’écologisme ?

Pierre-André Taguieff : Les idéocraties sont des idéologies-utopies qui ont accédé au pouvoir politique ou sont en passe d’y accéder par l’action de minorités actives prêtes à tout, y compris à recourir à la violence, pour s’imposer et imposer leurs convictions.  Je suis ici Jean Baechler définissant l’idéocratie comme la « mise en œuvre d’un pouvoir total au service d’une utopie ». Si les questions écologiques sont de la plus haute importance, les usages idéologico-politiques des thèmes écologiques, qui sont des mésusages, relèvent soit des modes intellectuelles, soit des stratégies de prise du pouvoir, soit des utopies fabriquées par des illuminés sectaires. Les professionnels de l’écologisme militant se comportent comme des irresponsables : au lieu de s’efforcer d’élaborer des programmes d’action réalistes et efficaces contre le réchauffement climatique, ils se contentent d’accuser, de dénoncer et de diaboliser ceux qu’ils désignent comme responsables et coupables du phénomène.  Incapables d’identifier les véritables causes du dérèglement climatique, ils donnent dans la causalité diabolique, en construisant des coupables imaginaires sur la base de quelques « ismes » de mauvaise réputation :  capitalisme, industrialisme, productivisme, consumérisme, etc.

      Pour les écologistes radicaux, nous, humains, sommes tous coupables du catastrophique état des choses, qui tient à une série de phénomènes déplorables considérés comme scientifiquement établis : pollution des écosystèmes marins et côtiers, extinction des espèces et baisse de la biodiversité, épuisement des ressources énergétiques, réchauffement climatique. Lors de la journée de la Terre, organisée en avril 1970, un slogan résumait le sentiment commun des militants : « Nous avons trouvé l’ennemi, c’est nous. » D’où une entreprise de culpabilisation du genre humain, fondée sur une vision catastrophiste destinée à produire des paniques en permanence. L’égérie médiatique de l’écologisme Greta Thunberg lance à ses contemporains : « Je veux que vous paniquiez. » L’objectif militant est de faire vivre les humains à l’heure de la culpabilité en même temps que de diffuser les peurs.

      Les militants les plus fanatiques de l’utopisme écologiste s’adonnent à des actes de violence de style terroriste au nom de leur idée du Bien, supposée scientifiquement établie, les autres se montrant prêts à accepter un régime autoritaire pour « sauver la planète ». À considérer le comportement des militants de l’écologisme radical, on peut se convaincre que l’histoire des utopies révolutionnaires n’est pas terminée : elles consistent à sacraliser les fins et à justifier tous les moyens de les atteindre.

      La vieille misanthropie a trouvé un nouveau vecteur idéologique : l’écologisme gnostique. Ses adeptes les plus radicaux sont passés de la critique de l’anthropocentrisme, qui a ses lettres de noblesse philosophiques et scientifiques mais qu’ils ont radicalisée en phobie de l’humain, à la haine de l’espèce humaine, que j’appelle l’anthropomisie (terme que j’ai forgé). Ce passage de la peur à la haine est un signe des temps : l’anthropophobie s’est transformée en anthropomisie. La haine de soi de l’espèce humaine a désormais ses théoriciens, ses légitimateurs, ses porte-paroles et ses gardiens de la foi révolutionnaire.

Front populaire : L’islamisme est-il la dernière idéologie totalitaire ? Si oui, en quoi ? Et n’est-elle pas davantage sous-estimée que ses funestes devancières ?

Pierre-André Taguieff : Les deux premiers totalitarismes, le communiste et le national-socialiste, étaient fondés sur des mythes et des utopies appartenant à la civilisation occidentale. Et ils se sont incarnés historiquement dans des États, le soviétique-stalinien et l’hitlérien, qui ont eu des imitateurs dans diverses parties du monde. Si le nazisme est universellement condamné, bien que de plus en plus du bout des lèvres, ce n’est pas le cas pour le communisme, qu’il soit revendiqué comme tel ou non. Il continue à jouer le rôle d’un horizon d’attente et d’un motif d’espérer, le plus souvent sous d’autres noms. Le cas de l’islamisme est fort différent : sa provenance est extra-occidentale et explicitement anti-occidentale, ce qui le pose en rival et en ennemi de tout le monde occidental, qu’il ne peut tolérer provisoirement qu’en projetant de l’islamiser.

      Les islamistes, qui sont tous radicaux derrière leurs masques de « modérés », ont le même grand objectif : mondialiser l’application de la charia en recourant à telle ou telle forme de jihad.  Ils veulent soumettre tous les humains à l’ordre islamique. Bref, « l’islam est la solution ». On connaît le credo du co-fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Bannâ : « L’Islam est un système total, complet en lui-même, arbitre final de tous les aspects de la vie. » Cette conception « totaliste » est liée à une visée expansionniste clairement exprimée dans le point 5 du credo des Frères musulmans, entériné par le IIIe Congrès des frères, en mars 1935 : « La bannière de l’Islam doit couvrir le genre humain. »

     L’islamisme, en tant que phénomène idéologique et politico-religieux, peut être défini comme un mélange de fanatisme, d’expansionnisme, d’autoritarisme et de terrorisme, mis en musique par une démagogie mi-populiste (le peuple musulman-héros) mi-compassionnelle (le peuple musulman-victime, victime de l’« islamophobie »). Dans cette perspective, on croit volontiers qu’il peut donner naissance à une figure historiquement nouvelle du « fascisme » ou du « totalitarisme », incluant une légitimation religieuse de style « intégriste » ou « fondamentaliste ». D’où les catégorisations ordinairement proposées, qui se veulent évocatrices : « fascisme vert », « troisième totalitarisme », « nouveau totalitarisme », « totalitarisme vert », « totalitarisme islamiste », « islamisme révolutionnaire », « fondamentalisme révolutionnaire », « fascisme islamique », « islamonazisme » ou « islamofascisme ».

      Mais c’est là, avec une intention clairement polémique, ramener la nouveauté du phénomène islamiste à des processus ou des formes sociopolitiques du passé jugées condamnables, souvent étrangères au monde musulman, réduisant ainsi une émergence à une résurgence diagnostiquée sans rigueur, sur la base d’analogies et de ressemblances toutes contestables. La menace incarnée par l’islamisme est moins sous-estimée que mal comprise, notamment en ce que le phénomène tend à être réduit, par une criminalisation sommaire, à une forme de terrorisme, qu’on ne cherche pas à connaître ni à comprendre, mais seulement à combattre. On s’interdit ainsi de comprendre les raisons de sa force de séduction et de sa puissance de mobilisation. Il faut commencer par explorer l’imaginaire islamiste, en supposant qu’il satisfait des demandes idéologiques, qu’elles relèvent du besoin ou du désir.

Entretien  mis en ligne le 12 juillet 2026 ; https://frontpopulaire.fr/politique/contents/pierre-andre-taguieff-en-se-reclamant-de-telle-ou-telle-ideologie-les-crimi_tco_31826161

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