Le Panthéon comme instrument : quand la République se sert des Juifs pour se donner bonne conscience. Par Richard Abitbol

Il est des cérémonies qui honorent. Il en est d’autres qui instrumentalisent. La panthéonisation de Marc Bloch, célébrée avec la grandiloquence habituelle d’Emmanuel Macron, appartient résolument à la seconde catégorie.

Marc Bloch méritait-il le Panthéon ? Sans doute. Historien de génie, résistant jusqu’au bout, mort sous la torture sans trahir un seul camarade — sa vie est un testament moral d’une rare élévation. Mais précisément parce qu’elle l’est, elle méritait mieux qu’une récupération politique cousue de fil blanc par un président dont le bilan sur la question juive est, pour le moins, accablant.

La mécanique de la récupération

Le mécanisme est connu, rodé, presque mécanique. Quand un pouvoir vacille, quand sa légitimité s’érode, quand ses échecs s’accumulent — économiques, sociaux, institutionnels — il cherche une élévation symbolique. Et quoi de plus élévateur, de plus inattaquable, que d’honorer un Juif mort en héros ? On se drape dans sa mémoire comme dans un manteau d’innocence. On prononce les mots justes sur la barbarie nazie et la complicité de Vichy. On cite Bloch, Zola, Dreyfus. Et l’on repart, lavé, ragaillardi, prêt à continuer.

Sauf que les morts ne donnent pas quitus aux vivants. Et Marc Bloch moins que tout autre — lui qui écrivait que l’historien a le devoir d’entrer dans l’action « au nom du passé », lui qui refusait toute accommodation avec la lâcheté.

La question qui dérange : à quel titre ?

Posons la question que personne n’ose formuler : à quel titre entre-t-on au Panthéon aujourd’hui ?

Simone Veil : femme courageuse, survivante de la Shoah, auteure de la loi sur l’IVG — un parcours remarquable. Mais le Panthéon ? Robert Badinter : grand juriste, adversaire de la peine de mort — incontestablement. Mais le Panthéon ? Gisèle Halimi : avocate militante, figure du féminisme — soit. Mais le Panthéon ?

Le Panthéon républicain était conçu pour les hommes et les femmes qui avaient changé le destin de la France — ses savants, ses résistants, ses fondateurs. Voltaire, Rousseau, Hugo, Jaurès, Moulin, Curie. Des destins qui avaient fait la France ou sauvé la République.

Quand on y entre désormais par décision présidentielle, au gré des agendas politiques et des équilibres communautaires supposés, on ne glorifie plus — on dévalue. Le Panthéon devient un instrument de communication, un panthéon de la diversité bien tempérée, où l’on entre moins pour ce qu’on a accompli que pour ce qu’on représente aux yeux du pouvoir du moment. Et cette dévaluation est d’autant plus grave quand elle concerne des personnalités juives — parce qu’elle transforme leur mémoire en monnaie d’échange politique.

L’imposture du discours de Macron

Le discours prononcé par Macron à l’occasion de la panthéonisation de Marc Bloch est, à cet égard, un modèle du genre. Grandiloquent, érudit en surface, il convoque « l’esprit de Vichy », la collaboration, la honte nationale — pour mieux désigner implicitement ses adversaires politiques comme héritiers de cette infamie.

Mais il omet soigneusement ce que l’historiographie sérieuse — et notamment les travaux de Simon Epstein dans Un paradoxe français — a pourtant établi : que la collaboration ne fut pas l’apanage de la droite. Que Pierre Laval était socialiste SFIO. Que Paul Baudouin, signataire du Statut des Juifs, venait de l’extrême gauche. Que 80% du gouvernement Vichy était composé d’hommes issus de la gauche républicaine, du radicalisme, du syndicalisme.

Cette omission n’est pas une erreur d’historien — Macron n’est pas historien. C’est un choix politique. On utilise la mémoire de Marc Bloch pour frapper la droite contemporaine, en occultant soigneusement que l’antisémitisme a des racines profondes et documentées dans la gauche française — de Proudhon à Mélenchon, en passant par la conférence de presse de novembre 1967 où De Gaulle parlait de « la haine que les Juifs suscitaient », de leur « double allégeance », de leurs « flux d’argent » et de leurs « appuis dans les médias ». Des formulations que les verbatims officiels ont d’ailleurs tenté de corriger après coup — aveu implicite que le général avait franchi une ligne.

Se servir des Juifs morts pour couvrir les Juifs vivants

Il y a quelque chose de profondément indécent à utiliser la mémoire des Juifs assassinés quand on est, par ses actes et ses silences, un catalyseur de l’antisémitisme contemporain.

Car c’est la réalité du bilan de Macron : président qui n’a pas condamné avec la vigueur requise Jean-Louis Bourlanges quand celui-ci réactivait le vieux cliché de la « double allégeance » des Juifs français. Président qui a refusé de participer à la grande marche contre l’antisémitisme, au prétexte qu’il devait « représenter tous les Français » — y compris donc les antisémites. Président qui a qualifié le 7 octobre de « massacre inacceptable », mettant sur le même plan le pogrom terroriste et la riposte légitime d’Israël. Président qui a reconnu un État palestinien sans frontières ni institutions, offrant un trophée symbolique au Hamas.

On avait coutume de dire que chaque antisémite avait « son bon Juif » pour se donner bonne conscience. Macron illustre le mécanisme inverse, tout aussi pervers : avoir son bon antisémite historique — Vichy, Pétain, les collaborateurs — pour éviter de regarder l’antisémitisme réel, contemporain, dominant, celui qui vient de la gauche radicale et de l’islamisme politique, et qu’il tolère, ménage, et parfois légitime par ses silences calculés.

Marc Bloch ne lui appartient pas

Marc Bloch, dans la prison de Montluc, torturé sept fois, ne donnant que les noms de ceux déjà en sécurité à Londres, encourageant ses compagnons de captivité, parlant de la France avec espoir — cet homme-là n’aurait pas accepté d’être l’instrument d’une opération de communication présidentielle.

Lui qui écrivait que l’historien doit « chercher la vérité et trouver la liberté ». Lui qui refusait toute accommodation avec la lâcheté des élites. Lui qui avait identifié dans L’Étrange Défaite « l’esprit de défaite » de ceux qui « préféraient admirer Hitler plutôt que le Front populaire » — et qui sont toujours, disait-il, « les premiers à trahir ».

La trahison aujourd’hui ne porte plus d’uniforme. Elle se présente en costume de cérémonie, sous les ors de la République, avec un discours soigneusement préparé sur la mémoire et la résistance.

Marc Bloch méritait le Panthéon. Il ne méritait pas ça.

© Richard Abitbol

Richard Abitbol est consultant en relations internationales, chercheur indépendant en histoire des systèmes géopolitiques, et auteur de plusieurs tribunes publiées dans Tribune Juive. Il prépare un essai sur l’antisémitisme structurel dans la Ve République.

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