Marc Bloch : un Français juif. Par Sarah Cattan

Simonne Vidal et Marc Bloch. France 3 Régions

L’entrée de Marc Bloch au Panthéon est un événement qui dépasse l’hommage rendu à un grand historien ou à un héros de la Résistance. Elle nous oblige à regarder en face une question que la France a parfois préféré contourner : que signifie être un Français juif ?

Marc Bloch n’était ni un militant communautaire ni une figure religieuse. Il était un universitaire de premier plan, un patriote, un officier décoré, un intellectuel profondément attaché à la République. Historien majeur du XXe siècle, cofondateur de l’école des Annales, résistant arrêté, torturé puis exécuté par la Gestapo en juin 1944, il incarne à lui seul une certaine idée de la France.

Et pourtant.

Lorsque le régime de Vichy entreprit d’exclure une partie des Français de la communauté nationale, c’est bien comme Juif que Marc Bloch fut désigné. Son mérite, son patriotisme, ses états de service, son œuvre immense ne le protégèrent pas. Aux yeux de ceux qui voulaient redéfinir la nation, il demeurait d’abord un Juif.

C’est pourquoi une phrase de son testament spirituel résonne aujourd’hui avec une force particulière :

« Je ne revendique mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »

Tout est là.

Marc Bloch ne demandait aucun privilège. Il ne revendiquait aucune identité particulière. Il demandait simplement à être reconnu comme Français. Et c’est précisément ce que les antisémites lui refusaient.

Pendant longtemps, la République a célébré Marc Bloch l’historien, Marc Bloch le résistant, Marc Bloch l’auteur de L’Étrange Défaite. Elle évoquait moins volontiers cette autre dimension pourtant essentielle : si Vichy l’a frappé, c’est aussi parce qu’il était juif.

Le discours d’Emmanuel Macron lors de sa panthéonisation s’inscrit dans cette continuité républicaine qui entend honorer à la fois le savant, le soldat et le résistant. Le chef de l’État avait annoncé cette décision « pour son œuvre, son enseignement et son courage ».

Mais au-delà de l’hommage officiel, quelque chose d’autre se joue.

À l’heure où les Juifs de France entendent à nouveau qu’ils seraient parfois trop visibles, trop liés à Israël, trop différents ou insuffisamment assimilés, la figure de Marc Bloch rappelle une vérité simple : on peut être totalement français et être malgré tout renvoyé à sa judéité par ceux qui vous refusent l’appartenance nationale.

Le Panthéon accueille aujourd’hui un homme qui fut historien, soldat, résistant et patriote.

Mais il accueille aussi un Juif français que l’on voulut exclure de la nation et que la nation choisit finalement d’honorer parmi ses plus grands enfants.

C’est peut-être la leçon la plus actuelle de cette cérémonie.

Marc Bloch n’était pas un Français malgré qu’il fût juif.

Marc Bloch était un Français. Juif.

Et c’est précisément cela que la République célèbre aujourd’hui.

© Sarah Cattan

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