Valeureux comme un Juif en France. Méditation sur « L’Étrange défaite » de Marc Bloch. Par Pierre Cormary

Magnifique idée de panthéoniser Marc Bloch (et, comme il est de coutume de le faire aujourd’hui, avec lui son épouse, Simonne Vidal – va pour Philémon et Baucis), ce grand historien résistant torturé puis fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944. Et occasion de découvrir ou redécouvrir L’Étrange défaite, un livre qui, si on le lit vraiment, en défrisera plus d’un, à droite comme à gauche. Car l’homme à la « lucidité cinglante », comme l’a dit très justement de lui Emmanuel Macron, savait ce que c’était qu’une époque à côté de ses pompes, qui ne comprend plus rien à ce qui se passe, qui ne voit que le bout de son nez national et finit par vendre son âme à l’ennemi au nom de sa haine du « système ».

« Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite », écrivait Marc Bloch au début de Présentation du témoin, premier chapitre de L’Étrange défaite, l’un des livres les plus aimants et les plus sévères jamais écrits sur la France. Un texte qui tient autant du témoignage, de la chronique, de l’essai et à la fin de la prophétie hébraïque. Un texte qui vaut autant pour son époque que pour la nôtre et c’est en ce sens que nous le lirons ici, n’hésitant pas à faire des rapprochements que d’aucuns trouveront osés mais qui relèvent de la méthode blochienne elle-même. Rares sont en effet les livres que l’on peut relire à l’aune du présent, qui apprennent à penser contre soi-même sans pour autant se renier, qui rendent grâce à la nation hors de tout soufre mystique.

 « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante ».

Éloge de la raison, donc, cette « spécialité » française (Descartes, Bergson, Cavaillès) et non de la race – cette aberration souchienne. Éloge de cette assimilation heureuse propre aux Juifs. Éloge de cette France presque trop aimée « dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, [mais qui] demeurera, quoiqu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour de la défendre de mon mieux. »

Valeureux comme un Juif en France. On se rappelle son mot réconfortant à un adolescent de 16 ans qui allait être fusillé avec lui et qui tremblait : « Ça va faire mal ». Bloch le prit affectueusement par le bras et dit seulement : « Mais non, mon petit, cela ne fait pas mal » et avant de tomber le premier en criant « Vive la France ! ».

Rien que pour cela, Marc Bloch, ce « Juif romain », dont la personne rappelle Caton et l’œuvre Tacite, mérite sa panthéonisation.

« Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé »

Et d’abord comprendre que c’est grâce au présent que l’on comprend le passé – et non l’inverse comme on le croit habituellement. C’est grâce à ce qui se passe aujourd’hui en France, montée des extrêmes, hystérisation des clivages, instrumentalisation factieuse de problèmes assurément réels (immigration, islamisme, terrorisme) mais vécus par beaucoup sur le mode du trouble obsessionnel compulsif (les Arabes, les Arabes, les Arabes…), idéologie de l’huile bouillante brune ou rouge, que l’on voit mieux ce qui a pu se passer dans les années trente. Comment nos tentations illibérales d’aujourd’hui sont en écho avec leurs tentations fascistes d’hier. Et il faut comprendre ces tentations qui ne viennent pas de nulle part. Il faut comprendre, par exemple, pourquoi les Juifs de France votent de plus en plus à droite, et comme le rappelait Noémie Halioua dans un fameux article du Figaro[1]. Il faut comprendre comment l’on a de mauvaises bonnes raisons de devenir réactionnaire. Avec leur « palestinisme », leur antisionisme (qui n’est rien d’autre que la volonté de refuser à Israël le droit d’être un peuple, une nation, un État et une terre – autrement dit qui est bien un programme de liquidation), leur entrisme à Science Po, leur Lady Gaza, leur « Nouvelle France » anti-Marseillaise, les forcenés de LFI (qui est le vrai danger de l’an prochain) auront tout fait pour que l’on se radicalise à notre corps défendant – et cela bien plus par instinct de protection que par passion idéologique (comme eux). Ce que la gauche ne voudra jamais admettre est que le populisme a toujours été le produit du progressisme. Que la réaction est souvent de son fait. Que lorsqu’on veut nous « forcer à être libres », ou égalitaire, ou vertueux, on risque de devenir très con et de voter encore plus con. Que l’homme moyen à la Houellebecq préfère l’ordre injuste au désordre juste. Que la « fascisation » des braves gens n’est qu’une réaction au braquage des nouveaux justiciers, totalitaires et antisémites qui plus est. Et qu’on préfèrera toujours Bonaparte à Robespierre, c’est ainsi.

Voilà pour la gauche.

La droite n’en est pas moins en reste et c’est à elle, en majeure partie, que s’adresse l’Étrange défaite. La droite et son défaitisme morbide[2]. La droite et son chauvinisme fin de race. La droite et son obsession de la décadence (tout ça, c’est la faute des Juifs, des Francs-macs, des gays, des femmes adultères, du divorce, des marchands d’alcool et de tabac, du cinéma, du jazz, de Joséphine Baker, etc.). La droite et sa propension punitive qui va des bagnes d’enfants qui faisaient si peur à Michel Leiris dans L’Âge d’homme à l’affaire Bétharram[3].  La droite et son ressentiment historique qui la conduit à soutenir le pire. La droite et sa fascination pour la force brute. La droite qui se couche toujours devant le plus fort – hier, Hitler et Mussolini ; aujourd’hui, Trump et Poutine. La droite nationale-collabo que l’on a déjà traité ici[4].

Et sans même aller jusqu’à ces extrêmes, la droite figée dans son passéisme fallacieusement identitaire, son obsession sécuritaire – « telle une concierge entièrement vouée à la propreté de son immeuble et qui a la certitude que le problème de la violence consiste à balayer devant sa porte », comme le dit l’excellent David Di Nota dans un texte lui-même consacré à Marc Bloch[5] et qui inspire le nôtre. Sans parler de l’Église catholique figée depuis l’éternité dans ses péchés sexuels (et même si Léon XIV vient de rappeler que le sexuel devait passer après le social[6] au grand dam des bigots).  Et encore moins de l’État-Major qui, à l’époque de Bloch, était figé dans ses sentiers de la gloire, ses croix d’honneur et ses retards stratégico-techniques. Si nos soldats ont été vaincus, écrit-il, et peut-être même se sont laissé vaincre aussi facilement, c’est parce que « nous pensions en retard. » Ravages de la technophobie – cette déficience bien française incarnée par exemple par un Georges Bernanos dans son pamphlet très vieux schnock France contre les robots. L’idée qu’on soit asservi par la technique est la plus vieille et la plus fausse du monde. C’est grâce aux robots que l’on a, plus que naguère, une vie intérieure. C’est grâce aux robots que la vie devient de plus en plus vivable – et que l’on sera de plus en plus tourné vers l’esprit. Et c’est parce que les Allemands étaient mieux « robotisés » que nous en 14 comme en 39 qu’ils l’ont emporté. Honte à Foch qui déclarait que « pour l’Armée, l’avion, c’est zéro » ou à Pétain qui se fendait d’une préface sur « les dangers de la motorisation ». Et sans parler de ce cornichon de Raphaël Gluksmann qui vient récemment de déclarer que notre ennemi, c’est Elon Musk ! Lourdes sottises qui traversent les temps. Et rapprochements pas si incongrus que ça, comme nous avions prévenu.

« L’entreprise difficile est de devenir son propre contemporain. » (Marcel Gauchet)

Non, « l’homme avant tout a besoin de s’adapter au neuf », affirme Bloch, qu’il soit technologique, politique ou métaphysique. Devenir son contemporain, telle est notre tâche à tous – en fait, la plus difficile. C’est que, comme le disait Marcel Gauchet au début de sa Condition historique : « Nous ne sommes pas spontanément présents à notre temps. Nous tendons à vivre ailleurs, en arrière, à côté, nous le traversons en somnambules. L’entreprise difficile est de devenir son propre contemporain. Que d’énergies et de talents dépensés en vain, à chaque époque, au service de causes mortes ou à la poursuite d’objets qui n’en sont pas !»[7]

Considérer notre époque comme aussi intéressante que les époques passées – pour beaucoup d’entre nous qui la méprisons systématiquement, c’est mission impossible. Se mettre au niveau de ce qui se passe. Respecter le réel. Se garder d’être un athée de l’événement, un sceptique de l’actualité, un douteux qui parfois vire conspi. C’est le rôle de l’Histoire, qui, « par essence, est science du changement », de nous initier à cela. À voir ce qui persiste et ce qui mute – et dans le bon sens ! À prendre conscience que le beau souvenir héroïque ne saurait être un programme. Tout génial qu’il ait été en son temps, Napoléon n’est plus de saison. Même De Gaulle ne saurait être déifié. Gare à la gloire d’antan, à « l’envoûtement du passé », aux vieilles ganaches ! « Notre commandement était un commandement de vieillards. » Tu m’étonnes qu’on se soit ramassé !

Et Bloch d’être conscient que ce travail de libre examen ne sera pas simple et que les indignations seront vives.

« Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu’en bien ; il est dur de devoir découvrir les faiblesses d’une mère douloureuse. » 

C’est que les braves gens aussi ont leur part de responsabilité dans la défaite. Le peuple a failli autant que les élites – quoique sans doute à cause d’elles. Trahison des clercs, etc. Mais aussi paresse du bon peuple. Mesquinerie du bon peuple. Le peuple qui, bien souvent, n’a pas conscience d’être une nation – et qui, du coup, est rarement solidaire de ceux qui en ont une et le prouvent, comme les Ukrainiens ou les Israëliens, les deux peuples « modèles » du moment, si j’ose dire. Le peuple qui ne comprend pas pourquoi il lui faudrait mourir pour Belgrade en 14, pour Dantzig en 39, pour Kiev aujourd’hui. Le peuple qui ne comprend pas que les intérêts nationaux, sinon la noblesse nationale, passent aussi par les internationaux. « Ils ne nous attaquent pas » – pour l’instant. Le peuple toujours prêt à tomber dans le piège de la terre qui ne ment pas, de la mystique du bourricot, de l’illusion rustique et qui constituent autant de renoncements moraux et historiques. Bien sûr, et Bloch le précise, « tout pourtant, dans cette apologie de la France rurale, n’est pas faux. » Il y a une beauté de la campagne et un droit d’aimer les foins et clochers. Nostalgie de l’Angélus. Mais à condition de ne pas en faire un sermon de soumis, de vaincus, de pétainistes, de villiéristes et au nom d’une vision frelatée de la France qui relève du « musée d’antiquailles », celle-là même où nous réduisent nos ennemis. Pour vivre, il faut vaincre. Et nous nous conduisons hier comme aujourd’hui comme des vaincus. Des fins de races. Des racistes. « Je vous rappelle que Kiev n’est pas la France », beuglait Philippe de Villiers sur CNews. Je vous rappelle qu’Auschwitz n’est pas la France, aurait-il pu rajouter dans son élan mortifère. Le suicide français, c’est lui.

« Et comme si, dans une vieille collectivité cimentée par des siècles de civilisation commune, le plus humble n’était pas toujours, bon gré mal gré, solidaire du plus fort ».

À ce nationalisme replié sur lui-même, lâchement « pacifiste » et bientôt collabo répond l’internationalisme prolétaire, tout aussi « pacifiste », qui lui aussi n’en a rien à foutre des libertés d’autrui et d’ailleurs. Pour le gauchiste thorezien ou mélenchoniste, l’ennemi n’a jamais été Staline (bien au contraire – « le petit père des peuples » !), ni même Hitler, allié du premier – mais « l’américanisme », « le capitalisme », la « bourgeoisie », en fait la démocratie libérale. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », faux bon mot d’ordre par excellence, qui d’ailleurs n’a jamais convaincu les intéressés. C’est que la classe n’abolit pas l’appartenance. Le social n’est pas antinomique avec le patriotique. Et « c’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. »  On peut être socialiste, catholique et terrien (Péguy). On peut surtout prendre conscience que les dictatures asservissent les ouvriers encore plus. Hélas ! Le marxisme ignore le nazisme, comme il ignore l’islamisme aujourd’hui – et pire, comme il croit que ces derniers peuvent le servir à renverser « le système ». L’essentiel, pour lui, est de tout conflictualiser, de cliver jusqu’à la guerre civile, riches et pauvre, dominants et dominés, « petit blancs » et « diversité » – et « comme si, dans une vieille collectivité [comme la France], cimentée par des siècles de civilisation commune, le plus humble n’était pas toujours, bon gré mal gré, solidaire du plus fort », la phrase la plus humaniste et la plus antirévolutionnaire qui soit et qui vous ferait lyncher à LFI – et mépriser à droite. Chez les rouges comme chez les cols blancs, on n’est pas apte à la réconciliation. De quel côté qu’on se trouve, on lui préfère le massacre des Innocents. « Ayant perdu l’habitude de regarder en face leur pensée, se laissaient-ils eux-mêmes prendre dans les filets de leurs propres équivoques ». Jusqu’à chuchoter que « les hitlériens n’étaient pas, en somme, si méchants qu’on affectait de les peindre » et qu’ « on s’épargnerait sans doute plus de souffrances en leur ouvrant toutes grandes les portes qu’en s’opposant, par la violence, à l’invasion. » Et c’est ainsi que bourges et communistes (pas tous, pas tous !) se sont retrouvés dans leur refus commun de désigner l’ennemi et surtout de le combattre. La collaboration ou l’intersectionnalité réalisée.

« C’est Hitler qui avait raison »

Et c’est pourquoi « contre les hommes d’extrême gauche, comme contre les états-majors – car il arrive que, dans une nation, les pires adversaires respirent, sans s’en douter, la même atmosphère mentale – c’était, il faut l’avouer, Hitler qui avait raison. Non pas le Hitler des grandes harangues aux foules. Celui des confidences, qui disait un jour à Rauschning, à propos, précisément, du marxisme : “Nous savons, nous, qu’il n’y a pas d’état définitif…. Qu’il y a une évolution perpétuelle. L’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une création toujours nouvelle“. »

Hitler héraclitéen. Hitler bien plus au fait des choses que les clercs. Hitler, du côté des jeunes, de l’action, de la nouveauté ! Il faut oser le dire.

« J’abhorre le nazisme. Mais comme la Révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’Etat, des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre “le surprenant et le nouveau“ »

« Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger ».

Encore une fois, être au niveau de ce qui se passe. Comprendre les combats culturels qui se mènent. Approuver leur dialectique sans pour autant épouser leur cause.

« Il est bon, il est sain que, dans un pays libre, les philosophies sociales contraires se combattent librement (…) Le malheur de la patrie commence quand la légitimité de ces heurts n’est pas comprise. »

Et par-dessus tout, se demander ce qui a merdé. « Dira-t-on assez le mal que nous a causé la proverbiale avarice française ? Là, encore, l’esprit de petite ville n’a pas cessé de triompher. » Il est clair que la bourgeoisie paniqua devant le Front Populaire. « Quiconque avait quatre sous crut sentir passer le vent du désastre et l’épouvante des ménagères dépassa, s’il était possible, celle de leurs époux. » On prit le poing levé des prolos pour de la violence sociale alors qu’il était surtout de la candeur. On s’indigna que les ouvriers allassent au cinéma comme les patrons – et qu’ils eussent bientôt des congés payés ! On se sentit en insécurité sociale, c’est-à-dire en perte de privilèges. Pas sûr que l’auteur de ces lignes, qui quelques lignes plus haut prétendait que LFI est le premier danger aujourd’hui, serait resté serein à cette époque. C’est à cela que Marc Bloch nous exhorte : à penser contre soi-même (mais n’est-ce pas un pléonasme ?), à voir ce qui ce qui rate le coche en nous ou qui s’affole d’un rien.

Et là-dessus soyons honnêtes, nous, « bourgeois » : si nous vibrons naturellement au souvenir du sacre de Reims, lisons-nous avec la même émotion le récit de la fête de la Fédération ? Pas sûr du tout – et tout comme un marxiste aura beaucoup de mal à vibrer au premier. Il faut admettre ses limites en tentant de ne pas s’y enfermer. Surtout, il faut se garder d’exagérer sa haine idéologique – la chose du monde la mieux partagée. C’est qu’à force d’être contre le « système », qu’on le considère de droite ou de gauche, on en vient à être contre la France elle-même – et à se tourner vers ceux qui veulent vraiment notre perte. Poutine et Trump plutôt que Macron. Orban (grâce à Dieu, battu aux dernières élections) plutôt qu’« Ursula von La Hyène ». Chavez et Maduro plutôt que le FMI ou l’OTAN. En attendant Xi Jinping – et même Erdogan et Khamenei Jr pour les plus enragés de la Nouvelle Droite et de l’ultra-gauche qui communient dans leur saint antisionisme. N’oublions jamais que « ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger ».

« L’atmosphère propice à la défaite »

 On ne le dira jamais assez : la radicalité est une dégénérescence. Tout comme la pureté (identitaire ou sociale) un instinct de mort. Des deux côtés, on devient fou et quiconque est soupçonné de pactiser avec le camp adverse est immédiatement suspect – habitude bien française qui date de la Terreur. Aux yeux de la droite dure, même Roosevelt était un « bolchéviste ». À ceux de la gauche, ne pas être antimilitariste était fatal. La « courte orthodoxie », comme dit Bloch, régnait en maîtresse et le besoin d’expiation explosait comme jamais. Si on a été battu, c’est qu’on le méritait. Ne nous reste plus qu’à accepter le châtiment divin (l’Occupation) et espérer, grâce au maréchal rédempteur, que l’ancien régime parlementaire honni aura au moins été définitivement écrasé sous les ruines de la France, sinon grâce à elles. Atroce consolation.

En vérité, cet esprit de ressentiment remonte loin – sans doute à la Révolution française où une minorité, certes touchée dans sa chair par la Terreur, ne s’est jamais remise de ce bouleversement « satanique » du monde, ne cessant depuis de collectionner déceptions et déconvenues, d’avaler couleuvres sur couleuvres, et par réaction, de sombrer dans un esprit de vengeance permanent et qui revient à comploter contre la nation.

« Ainsi se formait en France un parti hostile à tout le cours de l’histoire de France, parti sans cesse vaincu et qui, aigri par ses défaites, prenait peu à peu l’habitude de penser et de sentir contre la nation, au point de ne plus attendre d’autres succès que les désastres de la France. »

Toute invasion étrangère fut alors saluée comme une possibilité de restauration de la France éternelle : 1814, 1815 et 1870 – avec l’apparition de ce personnage emblématique de la droite française la plus grotesque : le comte de Chambord, Imbécile 1er, aujourd’hui réincarné en Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan ou Florian Philippot. L’appel à l’étranger pour régénérer la « Fronce », l’attente de la débâcle pour se purger de nos péchés, « l’atmosphère propice à la défaite », le goût de la tutelle, ç’a toujours été eux.

C’est contre ce masochisme agressif et sacrificiel que Bloch s’est élevé et c’est de celui auquel nous cédons tous les jours que L’Étrange défaite peut nous réveiller. Livre prophétique en ce sens, livre « juif » qui veut ressourcer la France, livre d’espoir et d’extra-lucidité, de conscience et de combat, d’intelligence et de réconciliation nationale.  

« Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? »

Mazel Tov, Marc Bloch ! Ce n’est pas le panthéon qui vous honore. C’est vous qui honorez le panthéon !

Pierre Cormary


Notes

[1] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/ceux-qui-confondent-jean-marie-et-marine-le-pen-n-y-comprennent-rien-pourquoi-les-francais-juifs-sont-de-plus-en-plus-a-droite-20250314

[2] « A vrai dire, que les partis qualifiés de droite soient si prompts aujourd’hui à s’incliner devant la défaite, un historien ne saurait en éprouver une bien vive surprise. Telle a été presque tout au long de notre destin leur constante tradition : depuis la Restauration jusqu’à l’Assemblée de Versailles. Les malentendus de l’affaire Dreyfus avaient bien pu, un moment, paraître brouiller le jeu, en confondant militarisme avec patriotisme. Il est naturel que les instincts profonds aient repris le dessus ; et cela va très bien ainsi. Pourtant, que les mêmes hommes aient pu, tour à tour, manifester la plus absurde germanophobie et nous engager à entrer, en vassaux, dans le système continental allemand, s’ériger en défenseurs de la diplomatie à la Poincaré et vitupérer contre le « bellicisme » prétendu  de leurs adversaires électoraux, ces palinodies supposent, chez ceux  des chefs qui étaient sincères, une étrange instabilité mentale ; chers leurs fidèles, une insensibilité non moins choquante aux pires antinomies de la pensée ». (L’étrange défaite, Folio, page 183)

[3] Car comme le disait François Bégaudeau, il faut avoir une sacrée disponibilité au sadisme de l’éducation « à la dure » pour envoyer ses enfants dans des établissements où l’on sait qu’ils seront maltraités, battus, humiliés, et au nom du Christ.

[4] https://www.tribunejuive.info/2025/12/07/droite-decombres-ou-deni-de-droite-par-pierre-cormary/

[5] https://daviddinota.com/2026/04/10/perles-du-bac/ Marc Bloch et nous

[6] https://www.la-croix.com/a-vif/la-justice-avant-la-sexualite-leon-xiv-a-rouvert-la-question-de-la-hierarchie-des-peches-20260507

[7] Marcel Gauchet, La condition historique (Folio, 2003, page 18)


Pierre Cormary est critique littéraire chez « Zone Critique », « Causeur » et « La Revue des deux mondes ». Il a notamment participé aux « Cahiers de l’Herne » de Michel Houellebecq et de Pierre Michon, ainsi qu’à « Faire effraction dans le réel », ouvrage collectif consacré à Emmanuel Carrère, publié chez P.O.L en octobre 2018.

Il est aussi l’auteur de deux récits autobiographiques : « Aurora Cornu » (2022) et « Trolls » (2025), publiés tous les deux aux Editions Unicité. Il prépare actuellement son troisième ouvrage, « Mes Aimées », pour 2028


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