Hamid Enayat est politologue, spécialiste de l’Iran. Il collabore avec l’opposition démocratique iranienne (Conseil national de la Résistance iranienne). Dans une tribune qu’il publie dans « La Dépêche », il décrypte la situation en Iran et notamment l’éventuel accord de paix entre Washington et Téhéran.
Alors que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré lors d’un entretien accordé à la télévision d’État iranienne, le vendredi 12 juin, ne pas exclure une signature électronique de l’accord dès dimanche ou dans les jours suivants, une manifestation organisée par une faction rivale du régime s’est tenue hier soir devant le ministère des Affaires étrangères à Téhéran. Les participants, hostiles à l’accord, ont scandé : « Mort à Araghchi ! »
Les attaques de la faction rivale, proche de Saïd Jalili, candidat malheureux à la dernière élection présidentielle, témoignent de la conviction, au sein d’une partie du pouvoir, qu’un accord de paix pourrait provoquer de profondes fractures dans le noyau dur du régime et ouvrir la voie à de nouveaux soulèvements populaires. Elles révèlent également les difficultés du régime à absorber politiquement les conséquences d’un tel accord.
La raison en est simple : pendant des décennies, le régime de Téhéran a mobilisé ses forces autour du slogan « Mort à l’Amérique ». En concluant un accord avec Washington, il prive une partie de son appareil idéologique de sa principale justification. Cette évolution pourrait affaiblir à la fois la motivation de ses partisans et l’efficacité de son appareil de répression.
Par ailleurs, très affaibli sur le plan sécuritaire et militaire après deux guerres, à cela s’ajoutent le blocus des ports du sud du pays et l’effondrement des exportations pétrolières, qui accentuent la pression économique. Dans ce contexte, de nombreux économistes iraniens estiment que les ressources financières du régime pourraient être soumises à de très fortes tensions dans les deux à trois mois à venir.
Alors que de nombreux observateurs estiment qu’un accord entre les États-Unis et la République islamique pourrait offrir à Téhéran un répit économique et politique, une autre lecture se dessine au sein de l’opposition iranienne, surtout si un accord sur l’épineuse question nucléaire du régime devait être inclus. Maryam Rajavi, dirigeante du Conseil national de la résistance iranienne, principale entité d’opposition iranienne, a réaffirmé à plusieurs reprises qu’elle se félicitait des reculs du régime iranien, car ceux-ci contribuaient à créer des foyers de rébellion et de soulèvement national en Iran.
L’analyse repose sur une idée simple : lorsqu’un régime est contraint d’abandonner un projet qu’il a présenté pendant des décennies comme un symbole de sa puissance, de sa légitimité et de son identité politique, le coût de ce recul peut être aussi important, voire fatal, que les bénéfices économiques attendus de l’accord lui-même.
Avant d’être tué lors d’un bombardement américain, Ali Khamenei répétait souvent : « On ne se suicide pas par peur de la mort. » Il considérait l’abandon du programme nucléaire comme une forme de suicide politique. Selon un ancien directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, ce projet aurait coûté plus de 2 000 milliards de dollars, ainsi qu’au prix de la pauvreté de millions d’Iraniens.
L’histoire de la République islamique offre un précédent remarquable. En 1988, lorsque l’ayatollah Khomeini accepta un cessez-le-feu avec l’Irak après huit années de guerre, il qualifia cette décision de « calice de poison ». Cette expression traduisait la difficulté pour le régime d’assumer une décision contraire à des années de mobilisation idéologique en faveur de la poursuite du conflit. Khomeini lui-même avait affirmé à plusieurs reprises que l’Iran poursuivrait la guerre jusqu’au dernier foyer. La guerre faisait alors partie intégrante de l’identité politique du régime.
Toutefois, ce recul fut suivi par l’exécution de quelque trente mille prisonniers politiques et par l’instauration d’un climat de terreur au sein de la société, afin de compenser les conséquences négatives.
Pour les responsables du Conseil national de la résistance iranienne, la question nucléaire occupe aujourd’hui une place comparable à celle qu’occupait la guerre sous l’ayatollah Khomeini. Depuis des décennies, les autorités iraniennes présentent ce programme comme un symbole de souveraineté nationale et de puissance stratégique. Il est ainsi devenu un élément constitutif de l’identité du régime. Le nouveau dirigeant, Mojtaba Khamenei, sera-t-il en mesure de compenser un tel revers par une répression de grande ampleur ? C’est l’une des questions qui se posent aujourd’hui à propos de l’avenir de la République islamique.
Dans ces conditions, y renoncer, même partiellement, ne serait pas perçu comme une simple concession diplomatique. Pour l’opposition iranienne, un éventuel abandon du programme nucléaire constituerait pour le régime un nouveau « calice de poison », comparable, par sa portée politique, à l’acceptation du cessez-le-feu de 1988 par l’ayatollah Khomeini.
Une telle décision pourrait avoir des conséquences profondes sur la cohésion politique du système et accentuer les fractures déjà existantes au sein du pouvoir. Une division au sommet de l’État pourrait, selon cette analyse, créer des conditions favorables à l’émergence d’un nouveau mouvement de contestation d’ampleur, face auquel le régime se trouve de plus en plus vulnérable.
© Hamid Enayat

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