Pourquoi tant de gens disent-ils publiquement des choses qu’ils ne pensent pas vraiment ?
Lors d’un conseil de classe, un proviseur fustige l’absence de conscience professionnelle d’un des professeurs, « même pas foutue d’assister à un conseil de classe » ! Madame M. est une enseignante très sérieuse, qui a prévenu longtemps à l’avance de son absence, ayant en outre transmis à l’administration tous les éléments nécessaires à la tenue du conseil. Tout le monde baisse le museau ; le proviseur, galvanisé et comme en transe, accentue sa diatribe.
J’interviens, m’adressant au proviseur (qui est une femme) : madame M. vous a prévenu de son absence, elle vous a aussi envoyé ses observations. Pourquoi, dès lors, l’accuser d’avoir tiré au flanc ? La dame, rouge de colère, m’envoie bouler : je n’ai pas à « défendre madame M. » Je ne sais plus comment s’est terminé ce conseil de classe, mais je me rappelle les “collègues” présents, qui, muets pendant l’échange, étaient, le lendemain, venus me féliciter pour mon “courage”.
Courage ? Objectivement, mon statut de fonctionnaire titulaire faisait que je n’allais certainement pas perdre mon poste. Et pour ce qui était des mesquineries vengeresses de l’administration, celle-ci ayant structurellement tendance à ne pas aller chatouiller ceux qu’elle n’impressionne pas, le fait d’avoir ouvert ma bouche pouvait même, a contrario, avoir constitué un avantage potentiel.
À ceux qui étaient venus me voir, je posai une question simple : pourquoi avoir laissé le proviseur dénigrer publiquement et de façon mensongère madame M., collègue qu’ils appréciaient par ailleurs ?
« C’est difficile… » fut, grosso modo, la seule réponse que j’obtins.
Pourquoi des gens se taisent face à un mensonge évident.
Pourquoi ces gens, qui savaient parfaitement que le proviseur mentait et qui, dans leur ensemble, étaient titulaires comme moi, s’étaient-ils tus ?
Plus tard, certains formulèrent des hypothèses, ayant toutes à voir avec l’intérêt personnel des concernés : une telle redoutait un mauvais emploi du temps l’année suivante, un autre craignait que soit compromis le voyage en Espagne qu’il organisait ; bref, tous avaient eu peur des « représailles » administratives.
Ces motifs, pour peu glamour qu’ils fussent, étaient objectivement compréhensibles. Néanmoins, ils n’épuisaient pas vraiment la question.
Car si l’intérêt personnel avait constitué l’explication essentielle du silence des « collègues » pendant le conseil de classe, ils m’en auraient parlé ensuite, en tête-à-tête, lorsque je leur avais posé la question. Or ce n’étaient pas ceux qui avaient assisté au conseil qui m’avaient fourni ces clés d’explication, mais d’autres, qui enseignaient aussi au lycée (ce qui, entre parenthèses, en dit long sur la solidarité entre profs…).
Quelque chose d’autre intervenait donc.
Timur Kuran et la falsification des préférences

C’est grâce à cette vidéo présentant les thèses de Timur Kuran, auteur notamment de Vérités privées, mensonges publics, politologue dont j’ignorais jusque-là l’existence (erreur que je vais réparer en le lisant), que le mécanisme en jeu m’est apparu de façon plus claire, m’inspirant ces quelques réflexions. L’attitude des profs lors du conseil de classe, dont on considèrerait couramment qu’elle relève de la « dissonance cognitive », participe en réalité d’un fonctionnement rationnel et conscient, mais dont l’enjeu n’est ni la connaissance, ni la recherche du vrai.
Kuran explique que nous arbitrons en permanence entre deux formes d’utilité, terme désignant en l’occurrence le calcul des gains et des coûts psychologiques, sociaux et politiques associés à l’expression publique de nos idées.
« L’utilité intrinsèque », ainsi, consiste à affirmer sincèrement ce que l’on pense. Elle est liée à la satisfaction morale d’être en accord avec ses convictions, mais aussi au plaisir psychologique de ne pas mentir publiquement, dimension spécifique que Kuran rattache à ce qu’il appelle “l’utilité expressive”.
Cette tendance entre cependant en conflit avec une autre forme d’utilité : « l’utilité réputationnelle » qui, elle, prend en compte les conséquences sociales de l’honnêteté discursive. Si je dis ce que je pense, et que ce que je pense va à contre courant de l’opinion dominante, je prends le risque d’être rejeté, marginalisé, mis au ban professionnellement ou socialement ; je risque de perdre davantage que ce que me rapporte moralement le fait d’être publiquement en cohérence avec mes idées.
L’utilité réputationnelle cherche donc, plutôt que la satisfaction personnelle à exprimer ce que l’on pense, l’approbation du groupe dominant. Pour l’obtenir, rien de plus simple : il suffit de rester strictement dans le cadre des opinions considérées comme socialement acceptables au moment où l’on parle.
Comment fonctionnent la doxa et le conformisme social.
Le minuscule épisode relaté ci-dessus repose sur des ressorts dont les effets s’observent partout en société.
Lors de rencontres faites hors de son cercle relationnel (où l’expression de ses opinions ne pose normalement pas problème), on se retrouve fréquemment confronté à la doxa dominante.
La doxa relève par nature d’un effet de connivence : idée reçue sans examen, répétée, puis confortée de façon circulaire. On répète ce qu’on a entendu, ajoutant ainsi un cran supplémentaire à la validité supposée de ce que l’on répète. Selon la doxa occidentale contemporaine, on pourrait ainsi ne “pas être né dans le bon corps”, l’immigration serait une chance, l’islam une religion de paix, et si on ne fait rien, nous mourrons tous sous dix ans (et dans d’atroces souffrances) à cause du “climat”.
Dès lors que certains interrogent les présupposés de cette doxa, et donc, in fine, sa valeur de vérité, la conversation vire immédiatement au persiflage. Celui-ci s’articule autour de phrases-clés, souvent formulées sur le mode ironique, valant essentiellement comme moyens de validation sociale :
“Un enfant, c’est un papa, une maman, hein, c’est ça ?” (ricanement).
”Le problème, c’est les Arabes, hein, c’est ça ?” (ricanement).
”Un trans, c’est pas une femme, hein, c’est ça ?” (ricanement).
”Okaaaayyyy, d’accord je vois, une climatosceptique… “ (soupir de dégoût, fin de la discussion)
En matière de contact social règnent donc des présupposés extraordinairement puissants, marqués par un binarisme axiologique qu’on croirait tout droit sorti d’une fable pour les petits enfants (il y a les gentils et il y a les méchants, il y a les gens de gauche et il y a les “fachos”). Devant ces présupposés simplets, faits et chiffres doivent s’incliner, réclamés puis récusés d’un simple ricanement.
Le péquin qui pense bien (je ne parle même pas ici du gauchiste) VEUT croire. Quoiqu’il prétende, savoir ne l’intéresse pas. Le fait que jamais ces gens ne donnent le moindre argument (tout ce qu’on peut en obtenir intellectuellement relève soit du psittacisme, soit du jugement circulaire) indique qu’il n’est pas tant question de rationalité argumentative que de conformité sociale.
Pour autant, toute rationalité n’est pas absente du processus. Elle intervient ailleurs : dans le calcul que chacun opère pour choisir entre sincérité et validation par le groupe.
Car dire ce que l’on pense, lorsque cela contrevient à la doxa, implique un coût social réel : désapprobation morale, bannissement silencieux ou bruyant, auxquels s’ajoutent désormais des sanctions pratiques pour mal-pensance : fermeture de comptes bancaires, mise au ban professionnelle, procès en “haine”, pressions sur l’employeur ou les clients, doxing, affichage public, etc.
En termes de discours, les choix publics d’un individu sont donc dictés par l’arbitrage qu’il opère entre utilité intrinsèque et utilité réputationnelle, qui impliquent chacune des avantages et des inconvénients.
Pourquoi la pression sociale modifie nos croyances.
En tant qu’animaux sociaux, la collectivité joue dans notre psyché un rôle essentiel : nous intégrons le regard et le jugement d’autrui, non pas en tant qu’individu, mais en tant que collectivité dont nous dépendons nécessairement.
L’opinion, qui par nature relève de l’idée reçue et répétée, sans être fondée en raison, possède, du fait de son enracinement collectif, une puissance bien supérieure à la pensée, qui elle s’enracine dans la conscience individuelle.
La falsification des préférences définie par Kuran (à savoir, le fait de taire ses idées pour acquiescer publiquement à l’opinion dominante, même fausse) constitue donc un mécanisme psycho-social parfaitement normal.
Mais ce mécanisme agit ensuite en retour sur la cognition elle-même : à force de répéter des éléments de propagande, nous finissons par les intégrer comme s’ils étaient vrais.
La machinerie totalitaire joue précisément sur ce ressort.
Propagande, conformisme et falsification des préférences
Lorsqu’on écoute les récits de gens ayant grandi en Union soviétique, en Pologne ou en Tchécoslovaquie, ils racontent la même chose : la propagande était partout, à l’école, dans les journaux, au travail, mais les gens, globalement, n’étaient pas dupes. Par prudence, ils se taisaient en public, mais pouvaient s’exprimer dans leur cercle familial ou amical. Et, si pour des raisons circonstancielles, tel n’était pas le cas, ils protégeaient leur pensée dans la forteresse intérieure de leur esprit.
Ces personnes, vivant aujourd’hui en Occident, soulignent une différence majeure avec ce qu’elles ont connu : ici, disent-elles, la propagande semble avoir été complètement intégrée, ayant comme envahi la totalité de l’espace psychique et intellectuel des individus. Ceux-ci croient réellement à l’existence d’un racisme structurel omniprésent, au patriarcat blanc, à l’oppression généralisée de genre ou de race ; ils croient réellement qu’un homme sous œstrogènes devient une femme, et ils sont sincèrement terrorisés par l’apocalypse climatique à venir.
L’Occidental contemporain, autrement dit, semble avoir perdu la distance mentale qui existait même sous le totalitarisme communiste, qui faisait que la propagande, si elle entraînait des effets de soumission, n’entachait pas nécessairement l’intériorité de la pensée individuelle.
Pour autant, est-il si certain que les gens soient entièrement dupes de l’idéologie aujourd’hui dominante en Occident ?
Quand quelques dissidents suffisent à faire basculer la doxa.
On peut couramment observer, en effet, un autre phénomène décrit par Kuran : il suffit qu’un nombre minimal d’individus ose dire publiquement ce qu’il pense, pour que d’autres se sentent autorisés à faire de même. En d’autres termes, il suffit que certains s’expriment ouvertement, battant en brèche l’opinion du groupe, privilégiant l’intimité intrinsèque à l’utilité réputationnelle, pour qu’un embryon de validation du groupe commence à exister ailleurs que dans la doxa du moment.
Concernant le combat qui nous occupe, nous, majorité quantitative, mise en minorité idéologique par l’hégémonie culturelle de la doxa, avons le devoir moral, à un moment ou à un autre, de dire ce que nous pensons.
De la façon qui convient à chacun, sans héroïsme suicidaire, et sans mettre sa vie professionnelle en danger, mais tout de même.
Comme disent mes amis apostats algériens, qui ont connu la décennie noire : plus nombreux sont les gens qui se lèvent pour parler, plus il sera difficile aux islamistes de gagner. Un principe qui vaut pour toute idéologie à visée totalitaire.
L’argument du nombre, ça marche dans les deux sens.
© Anne Sophie Nogaret
Source: Le Petit Minaret Illustré
mai 24, 2026

https://annesophienogaret.substack.com/p/timur-kuran-ou-pourquoi-tout-le-monde#:~:text=votre%20e%2Dmail…-,S%27abonner,-Partager
Pour aller plus loin:
Timur Kuran, Professor of Economics and Political Science and the Gorter Family Professor of Islamic Studies at Duke University and author of « Private Truths, Public Lies: The Social Consequences of Preference Falsification » and « Islam and Mammon: The Economic Predicaments of Islamism », discuss in this week’s conversation with Yascha Mounk how the phenomenon of people falsifying their preferences explains why revolutions are so unpredictable; how preference falsification operates in journalism and whether journalists get rewarded or punished for breaking taboos; and how we can move towards a society in which more people feel empowered to truthfully express their beliefs.

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