Gaza d’un côté. Bolloré de l’autre. Même posture. Même mécanique. Même absence de risque.
Sur les Palestiniens, elle pleure. Sur Canal+, elle s’indigne. L’ennemi désigné est le même — Israël là-bas, la droite ici. La question symétrique ne se pose jamais.
Parce que la question symétrique, elle dérange.
Les Palestiniens de Gaza votent Hamas en 2006. Ils reconduisent leurs bourreaux. Ils laissent — ou subissent, c’est selon — une organisation terroriste transformer leur territoire en rampe de lancement. Leurs enfants servent de boucliers. Leurs hôpitaux abritent des commandements militaires. Leurs tunnels avalent les milliards de l’aide internationale pendant que la population crève.
Ça, Binoche ne le dit pas. Ça complique l’image. Ça abîme la narrative.
Le 7 octobre a été un test. Raté. Pas de communiqué dans les 48 heures. Pas de larmes pour les bébés de Kfar Aza. Pas d’hommage à Cannes pour les otages qui pourrissent dans les tunnels depuis vingt mois. Une minute de silence pour une photojournaliste — aussi tragique soit sa mort — instrumentalisée aussitôt en réquisitoire contre Israël.
L’indignation sélective a une géographie précise. Gaza : génocide. Les Ouïghours dans les camps chinois : silence. Les femmes afghanes cloîtrées depuis 2021 : silence. Le Congo et son million de morts : silence. Les femmes lapidées en Iran — ah si, là elle s’est réveillée, en 2022. Parce que c’était photogénique. Parce que c’était sans risque.
La règle est simple. On s’indigne là où l’indignation est gratuite socialement et coûteuse pour Israël uniquement.
Sur Canal+, même schéma. Bolloré est le diable. CNews est la fachosphère. Pétitions, tribunes, front républicain culturel. Le rituel est rôdé.
Mais ces gens ont la mémoire courte. Canal+ a financé pendant quarante ans une part considérable du cinéma français. Sans Canal+, pas de préachats. Sans préachats, pas de films. Des centaines de longs métrages qui n’auraient jamais existé sans ce diffuseur — y compris, très probablement, certains de ceux qui ont construit la carrière de Binoche elle-même. L’ingratitude est totale. Elle est même revendiquée.
Et la liberté d’expression sur cette même chaîne ? Quarante ans de Guignols de l’info. Quarante ans de caricatures, de marionnettes au latex, de présidents ridiculisés, de patrons raillés. Pas une plainte. Pas un procès gagné. La parole était libre, la caricature assumée. Bolloré arrive, change de ligne éditoriale — soudain c’est la dictature. La même chaîne. Le même écran. Une autre sensibilité politique.
Insupportable pour eux. Pas parce que la liberté est menacée. Parce que ce n’est plus leur liberté à eux.
Les chaînes publiques qui financent pendant quarante ans le relativisme culturel, la culpabilisation systématique d’Israël — ça, c’est du pluralisme. BFMTV qui traite le 7 octobre comme un fait divers pendant que les corps sont encore chauds — ça, c’est du journalisme.
Le deux poids deux mesures n’est même plus dissimulé. Il est revendiqué. Habillé en éthique.
Et puis cette question. Posée franchement. Au nom de quoi parle-t-elle ?
Savoir jouer la comédie est un talent. Technique, corporel, exigeant. Personne ne le nie. Mais ce talent-là ne confère aucun magistère politique. Aucun. Il n’ouvre pas l’accès à une vérité cachée sur le Proche-Orient. Il ne remplace pas vingt ans de lecture, d’analyse, de terrain.
En ce moment précis, des milliers de gens pensent avec rigueur, argumentent avec honnêteté, connaissent leurs dossiers sur le bout des doigts — et n’ont accès à aucun micro, à aucun tapis rouge, à aucune une de journal. Ils existent dans le silence de ceux qui ne sont pas célèbres.
Binoche a un micro parce qu’elle a un visage connu. C’est tout. Ce n’est pas rien dans ce monde-là. Mais ce n’est pas une qualification.
La notoriété n’est pas la compétence. La célébrité n’est pas la pensée. Le tapis rouge n’est pas une chaire.
Bolloré finance des idées — certaines dérangent, quelques-unes choquent, une poignée franchissent une ligne. Mais l’homme n’est pas Goebbels. CNews n’est pas Radio Mille Collines. Et si CNews prospère, si elle cartonne — c’est en partie parce que les Binoche de service ont tenu l’antenne publique et les festivals pendant des décennies sans jamais laisser entrer l’air du dehors. Le peuple qui ne se retrouvait pas dans leurs pétitions, dans leurs larmes de tapis rouge — ce peuple-là a changé de chaîne.
Bolloré a rempli un vide. Un vide que l’entre-soi culturel avait creusé lui-même. Consciencieusement. Année après année.
Le Qatar finance le Hamas, finance Al-Jazeera, finance Sciences Po en sous-main : silence poli. Parce que le Qatar ne s’appelle pas Bolloré. Parce que le Qatar a d’autres relais.
La cohérence exigerait de choisir son camp une bonne fois. Contre les milliardaires qui manipulent l’information — tous les milliardaires, y compris ceux qui portent la keffieh en or. Contre les organisations qui massacrent des civils — toutes les organisations, y compris celles dont les victimes ne sont pas photogéniques à Cannes.
Mais la cohérence fatigue. Les larmes, ça repose.
Alors quand Binoche s’indigne de CNews, elle s’indigne de son propre reflet. Déformé, grossi, vulgaire peut-être. Mais son reflet quand même.
L’intolérance appelle l’intolérance. Le monopole de la vertu engendre le monopole de la colère.
Elle a semé. Elle récolte. Et elle trouve ça injuste.
© Paul Germon

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