

Les années, les décennies passent et le professeur Mark Cohen publie et republie pratiquement sans grandes modifications un article de 1986 démontrant la fausseté de mes interprétations [1]. Le professeur Mark Cohen s’érige en arbitre d’un conflit dont il n’est pas peu fier d’avoir défini les termes : le mythe et le contre-mythe. L’auteur qui m’enferme dans la case « contre-mythe et islamophobe » confond mes recherches sur la dhimmitude et l’islamophobie. Or les deux domaines sont totalement différents. Le premier étudie sur la base de documents juridiques et historiques l’histoire et le vécu des populations non musulmanes vaincues par le djihad et soumises à la législation de la charia établie sur leur pays suite à leur défaite. Le second implique des opinions fondées sur des préjugés. Prétendre que l’étude des institutions de la dhimmitude réglementées par la juridiction islamique inscrite dans des textes historiques est de l’islamophobie exprime la volonté raciste d’exclure du champ de l’histoire les populations qui y furent assujetties.
Le credo
Pour prouver son argument, Mark Cohen commet une autre fausse équivalence en assimilant l’accusation antisémite attribuant aux Juifs la volonté de contrôler le monde à l’idéologie djihadiste bien connue de conquête universelle fondée sur des versets coraniques, des hadiths, des faits et déclarations historiques et modernes dont celles d’un califat en Irak et au Levant sont les dernières illustrations.
Selon Mark Cohen, l’islam n’a jamais manifesté d’antisémitisme. C’est aussi l’opinion de son mentor, le très respecté professeur Bernard Lewis qui ayant d’abord reconnu le génocide des Arméniens, s’est ensuite rétracté et l’a qualifié de version arménienne des événements. L’antisémitisme, selon la version qu’en donne Cohen, n’existait qu’en chrétienté mais jamais en islam (p. 548). C’est le domaine réservé exclusif du judaïsme européen et les versions historiques larmoyantes des Juifs d’Islam ne sont que méprisables tentatives de se faire valoir en s’attribuant une histoire qui n’est pas la leur.
Mais laissons au professeur Cohen ce débat oiseux sur des tronçons d’histoire découpés artificiellement qu’il compare selon des définitions qu’il a lui-même structurées afin de prouver son raisonnement. Certes christianisme et islam diffèrent considérablement. Sur le plan théologique d’abord : le dogme de la crucifixion, où le juif joue un rôle démoniaque prépondérant, n’existe pas dans l’islam. Le thème du peuple déicide, déchu des Promesses, peuple aux attributs forcément sataniques, développé dans les homélies, la liturgie et la pensée religieuse chrétiennes, constitua dans le passé et jusqu’à présent le socle de l’antisémitisme. Dans l’islam, Jésus ne fut pas crucifié ; Dieu déjoua les ruses des Juifs et, l’élevant au ciel, lui substitua un autre homme. Mais cette version déplaît aux chrétiens car elle supprime la Résurrection et le dogme salvifique de la purification des péchés par la crucifixion du Christ. Par contre, le statut discriminatoire des Juifs et des chrétiens dans l’islam résulte d’une guerre religieuse obligatoire procédant d’un autre système de justifications absent de la doctrine chrétienne.
La question posée par le raisonnement de Cohen est de savoir : 1) si des préjugés et des lois suscitant des persécutions, des génocides, l’esclavagisme peuvent se développer dans des civilisations autres que chrétiennes ; 2) si les souffrances causées par ces épreuves ne sont ressenties que par les victimes du monde chrétien. Or ces expériences historiques de peuples divers constituent la trame de la dhimmitude mais sont totalement récusées par Cohen. Quant à l’opinion musulmane qui oppose à l’antisémitisme chrétien la parfaite tolérance de l’islam, elle juge que toute étude de la dhimmitude est synonyme d’islamophobie. Cette opinion se fonde sur la doctrine de la perfection de l’islam parce que révélé par un livre incréé émanant d’Allah. Toute critique serait, par conséquent, blasphématoire.
La dhimmitude
Le mot même de dhimmitude semble révulser Cohen, à l’instar d’un grand esprit de notre époque qui m’accusait de l’avoir intentionnellement construit avec le suffixe « tude » qui évoque servitude… Doit-on supprimer tous les mots construits avec ce suffixe : magnitude, certitude ? Cette brillante observation figure même dans Wikipedia dans la rubrique fantaisiste et peu flatteuse qui m’est consacrée. Sans craindre les contradictions, Cohen reconnaît toutefois que de nombreux versets du Coran attribuent aux Juifs des caractères sataniques et les condamnent à la malédiction divine et aux feux de l’enfer. Ils partagent d’ailleurs ce destin avec les chrétiens accusés d’associassionisme, c’est-à-dire d’associer d’autres dieux à la Divinité et de s’adonner au culte des idoles. Il observe même que certaines accusations antisémites occidentales reprises par le monde arabe semblent presque d’origine islamique car elles évoquent des thèmes du Coran et une littérature musulmane ancienne. Alors, l’antisémitisme existe-t-il dans la théologie et la littérature musulmanes ?
Décrivant les relations du Prophète avec les Juifs de Médine, Cohen passe discrètement sur le sort tragique qui leur fut réservé [2]. Il souligne les aspects tolérants de la politique de Mahomet, son pragmatisme, le pluralisme religieux de l’islam et compare l’attitude bienveillante et conciliante de Mahomet envers les Juifs à la polémique malveillante des Pères de l’Église. Notant une certaine ambivalence du Prophète envers les Juifs (et les chrétiens), Cohen ne parle pas du principe d’abrogation mentionné pourtant dans le Coran qui explique la contradiction entre certains versets par l’abrogation des premiers par les derniers.
La « dhimma », dit-il, ou « protection », exprime le côté indulgent du Prophète envers les Juifs et les chrétiens, et plus tard les scripturaires. Il affirme que la dhimma fut octroyée dans le contexte de sécurité et de liberté religieuse offertes aux non-musulmans en échange de leur soumission (il utilise le mot « non-belligerency » plutôt que soumission) assortie du paiement d’un tribut. Les horreurs du djihad, guerre génocidaire qui se terminait par des traités provisoires (dhimma, justement), ne sont pas évoquées. Ainsi, assure-t-il, grâce à la dhimma s’établit une politique pragmatique du vivre et laisser-vivre, une formule qu’il affectionne particulièrement, car il la répète. Dans une telle ambiance on ne peut s’étonner que les Juifs aient rarement souffert en Islam. Certes il y eut quelques épisodes tragiques mais ils furent exceptionnels, affirme-t-il.
Concernant précisément cette protection dont il loue la tolérance, Cohen ne questionne pas sa légitimité et sa raison d’être. Pourquoi et de qui les non-musulmans doivent-ils être protégés ? Le sens de cette protection se situe dans la conception des relations humaines et religieuses établie par le djihad. Selon cette idéologie les musulmans ont l’obligation de combattre toute autre religion que l’islam. Les non-musulmans qui refuseraient la conversion ont le choix entre la mort, l’esclavage ou la soumission avec le tribut. On peut dire que la guerre perpétuelle dans le but de convertir ou de soumettre les non-musulmans ne cadre pas exactement avec l’idée d’un pluralisme religieux. De même que l’obligation de devoir racheter constamment sa vie par le paiement d’une capitation (djizya). Le non-musulman doit être obligatoirement confronté à la guerre perpétuelle ou à la soumission. La relative sécurité qu’il obtient par la soumission, dhimma, n’est que provisoire car le djihad avec l’infidèle ne peut cesser. S’il manquait à ses obligations, le traité serait aboli et le djihad, suspendu sur sa tête comme une épée de Damoclès éternelle, reprendrait avec la mort ou l’esclavage. La protection ici s’entend comme une sauvegarde contre le djihad décrété par l’autorité islamique qui s’arroge le droit d’éliminer les autres religions et d’imposer le gouvernement de la charia sur l’ensemble des peuples.
Cohen ne manque pas une occasion de comparer l’islam favorablement à la chrétienté. Or à moins de jouir de connaissances encyclopédiques, dont sans doute Cohen a le privilège, il est impossible de juger tous les événements survenant durant treize siècles sur des continents. Mais on peut comparer les institutions et les lois qui déterminaient le statut des Juifs et des hérétiques dans l’Orient byzantin avec celles de la dhimma tout en notant que certaines coutumes sont locales et que ces deux statuts évoluèrent en fonction de guerres ou d’aléas circonstanciels.
L’essentiel du statut de la dhimma est déjà mentionné dès la fin du viiie siècle par les jurisconsultes des quatre écoles de droit musulman. On citera ici brièvement les équivalences [3].
Dans l’Empire byzantin, à une date indéterminée chants et prières dans les synagogues furent interdits s’ils parvenaient jusqu’aux églises voisines. Dans ce cas la synagogue était convertie en église, les Juifs pouvant en construire une autre plus loin [4]. Cette même mesure concernant les célébrations silencieuses du culte est imposée aux dhimmis, elle détermine l’interdiction des cloches, du shofar, des simandres et les constructions d’églises près des mosquées, encore en vigueur aujourd’hui. Une loi byzantine de 415 interdit aux Juifs la construction de nouvelles synagogues ; en cas d’infraction la synagogue est convertie en église et les constructeurs soumis à une amende. La même loi interdit l’embellissement ou les restaurations des synagogues à moins d’un danger d’effondrement ; la restauration est permise par un permis spécial [5]. Ces lois, adoptées par l’islam contre les Juifs et les chrétiens, entrent dans le cadre de la dhimma et sont appliquées aujourd’hui encore contre les chrétiens.
La Novelle de Théodose et le Code de Justinien contiennent de nombreuses lois excluant les Juifs de l’armée, des fonctions honorifiques, et à partir de 438 de toutes les fonctions publiques leur donnant une autorité sur un chrétien, car « ceux qui ne sont pas catholiques orthodoxes doivent être privés des honneurs pour que leur condition soit aussi basse qu’est leur âme [6] ». Ces mêmes exclusions avec les mêmes motivations furent appliquées aux dhimmis.
Il est interdit aux Juifs de posséder des esclaves chrétiens, d’attaquer la religion chrétienne sous peine de perdre leurs droits [7] ; les mariages avec les chrétiens des deux sexes sont punis de mort. Mêmes lois dans l’islam pour les dhimmis.
L’héritage du Juif converti au christianisme est privilégié par rapport aux autres héritiers, règle reprise dans l’islam. Les Juifs peuvent servir de témoins dans les testaments, même disposition dans le rite chaféite pour les dhimmis. Les Juifs ne peuvent témoigner si l’une des parties est chrétienne ; dans le traité de dhimma, le témoignage du Juif et du chrétien est refusé par les tribunaux islamiques. Les Juifs sont soumis à l’inégalité pénale dans les sanctions et à des impôts spéciaux, déchéances qui s’appliquent aussi dans l’islam aux dhimmis. En chrétienté, la séparation religieuse est imposée par les Pères de l’Église qui interdisent aux chrétiens de fréquenter les juifs, d’assister à leurs cérémonies religieuses ou de recourir à leurs médecins. Toutes ces lois et ces mesures, désormais justifiées par des hadiths, constituent la juridiction islamique appliquée aux dhimmis et qui subsistent encore aujourd’hui dans les pays musulmans.
Cependant dans l’islam des éléments particuliers et spécifiques aggravent ce statut. Ainsi la possession foncière est interdite aux dhimmis du fait de leur expropriation collective par le djihad alors que dans l’empire byzantin, seule la propriété des biens de l’Église leur était interdite. Le droit byzantin dispense les Juifs de corvées et de convocation au tribunal le samedi et les jours fériés, ce qui n’est pas le cas pour les dhimmis convoqués précisément les jours fériés (appliqué encore aujourd’hui en Égypte). Astreints aux corvées et aux travaux d’utilité publique tels que nettoyage des latrines, des égouts, enlèvement des ordures et des carcasses, les dhimmis devaient aussi exécuter les peines pénales telles que mutilations corporelles ou autres.
La différentiation vestimentaire, attribuée à Omar Ibn al-Khattab, fait très tôt l’objet de prescriptions minutieuses, alors qu’en chrétienté elle apparaît en 1215 (concile de Latran). Les réglementations vestimentaires sont prescrites par les fondateurs des quatre écoles juridiques islamiques de façon identique dès le viiie siècle. Elles assignent au dhimmi des étoffes grossières, des couleurs spécifiques pour chaque groupe religieux, des ceintures spéciales (zunnâr). Couleurs, tissus et formes des couvre-chefs sont réglementés ; les chrétiens devaient se raser le dessus du front. Dans un bain public – si ce lieu leur est permis, ce qui n’est pas toujours le cas – les dhimmis doivent porter les marques de leur servitude, clochette, anneau de fer ou de plomb au cou. Leurs épouses, leurs servantes et leurs esclaves sont soumises aux mêmes règles de différenciation. Ceux qui s’en abstenaient subissaient le fouet, l’incarcération ou même la mort instantanée [8]. Au Yémen ils étaient obligés de marcher pieds nus ; au Maghreb l’obligation de se déchausser étaient si pénible qu’ils marchaient pieds nus. Ils ne pouvaient monter un chameau ou un cheval, seul l’âne avec un bât et non une selle leur était permis dans certaines circonstances et à condition d’en descendre respectueusement devant chaque musulman.
Le port d’arme leur était interdit ainsi que le droit de se défendre contre des coups portés par un musulman. Ce dernier ne devait leur parler qu’avec le plus grand mépris. Des prescriptions coraniques interdisaient aux musulmans de se lier d’amitié avec eux, d’adopter leurs opinions et modes de vie [9], de discuter avec eux [10], car ils avaient l’obligation de les humilier [11].
Les dhimmis vivaient dans des quartiers réservés (ghettos), dont les portes étaient fermées et gardées chaque nuit, leurs maisons devaient être de couleur sombre, basses et délabrées. Ils devaient nourrir et loger dans leur demeure ou dans la synagogue ou l’église, pour trois nuits les hommes de troupe ou tout musulman de passage. Certaines villes, des rues ou des quartiers leur étaient interdits de crainte qu’ils ne les polluent par leur présence.
Les dhimmis devaient enterrer leurs morts en secret et sans se lamenter. La loi imposait de différencier les tombes musulmanes de celles des dhimmis. L’opprobre imposé au dhimmi représente un devoir religieux et constitue un élément essentiel de son statut de protégé. Aussi sont-ils obligés d’adopter un comportement d’humilité respectueuse envers le musulman, de passer à sa gauche, de lui céder le passage, de baisser les yeux devant lui.
Dans ce bref résumé, guère exhaustif, on ne parlera pas des rapts de femmes et d’enfants dhimmis, de viols, de réduction en esclavage dans certains cas prescrits par la loi, de massacres, de déportations, de conversions forcées – persécutions encore très actuelles, car précisément légalement inhérentes à la dhimmitude. Tel est le tableau de la dhimmitude dont Cohen ne peut même prononcer le nom, et qu’il remplace par un merveilleux âge d’or de convivienza et de tolérance bienveillante dans la justice de la charia. On peut alors se demander pourquoi les chrétiens du Moyen-Orient fuient les armées djihadistes qui, brandissant la bannière noire des Abbassides (750-1258), reproduisent sous nos yeux le chaos des guerres intermusulmanes séculaires dont les dhimmis furent les victimes de chaque parti. Ce que l’on voit aujourd’hui en Afghanistan avec les Talibans, au Soudan, en Somalie, au Nigeria avec Boko Haram et dans le nouveau Califat islamique d’Irak et du Levant que fuient chrétiens et musulmans est cet âge d’or du gouvernement de la charia des siècles passés. Les « Printemps arabes », impulsés par le gouvernement d’Obama et l’Europe, ont libéré les forces djihadistes avec leurs cohortes de réfugiés et de victimes, actualisant les milliers de chroniques qui nous décrivent de siècles en siècles des événements similaires. Les souffrances des mères dont les filles furent enlevées par Boko Haram, une histoire lacrymale ? Les victimes du terrorisme djihadiste, les morts, les mutilés, les réfugiés, sont-elles des êtres humains où un bétail dont on ne doit pas parler ?
Eurabia
L’opinion de Marc Cohen sur l’histoire des dhimmis met en œuvre le même traitement discriminatoire des chrétiens et des Juifs que pratique le courant islamophile qui s’est développé depuis une quarantaine d’années dans les milieux politiques et universitaires qui leur sont liés. Aussi, Mark Cohen, qui en est le plus grand propagateur, m’attribue l’invention d’un « complot extravagant », Eurabia, qu’il confond avec mon étude documentée sur la propagation de la dhimmitude en Europe. Marc Cohen, dont on ne peut admirer l’esprit de finesse, n’a apparemment jamais rien lu sur la politique méditerranéenne de l’Union européenne (UE) pourtant mentionnée dans les textes officiels de l’UE, et ne discerne aucune de leurs conséquences que personne aujourd’hui en Europe, à moins d’être aveugle, ne peut nier.
Précisons tout d’abord que le mot « Eurabia », qui semble tant choquer mes accusateurs, apparaît dans de nombreux textes, et même dans le titre d’un périodique politique. Quelle est l’identité d’Eurabia ? Nous l’apprenons dans un bulletin publié par le Groupe d’étude sur le Moyen-Orient dont le secrétaire général est Georges Vaucher [12]. Ce fascicule de 16 pages, couvertures comprises, est le porte-voix de la confrérie des Frères musulmans représentée à Genève par Saïd Ramadan, gendre de Hassan al-Bannah, fondateur de la confrérie. Ramadan fut lui-même cofondateur de la Ligue islamique mondiale. Voici ce que publie ce bulletin à la page 14 :
« Résolution finale du Colloque euro-arabe de Paris »
« L’Association de solidarité franco-arabe, que préside à Paris l’ancien ministre Louis Terrenoire et le Comité Eurabia (Europe-Pays arabes) qui groupe des associations d’amitié avec le monde arabe de dix pays européens) [souligné par BY], ont organisé, du 20 au 22 septembre 1977 un important colloque qui a adopté la résolution suivante :
« À l’initiative de l’Association de solidarité franco-arabe (ASFA) et du Comité européen de Coordination des Associations d’Amitié avec le monde arabe (EURABIA) [souligné par BY], un colloque euro-arabe s’est réuni à Paris avec la participation de représentants de douze pays européens (République fédérale d’Allemagne, Grande-Bretagne, Belgique, Luxembourg, Hollande, France, Suisse, Portugal, Italie, Suède, Irlande, Espagne), ainsi que des personnalités des pays membres de la Ligue arabe, et des personnalités européennes et américaines du monde politique, économique, universitaire et de la presse. »
Qui sont ces associations qui constituent le comité Eurabia ? Ici une brève récapitulation s’impose. Dans les années 1960, sur fond de prépondérance américaine et de menaces soviétiques en Méditerranée, le général de Gaulle, après la perte de l’Algérie (1962), envisagea de créer un troisième bloc par la construction d’une communauté des nations méditerranéennes [13]. Ce fut l’amorce de la politique arabe de la France dont l’instigateur et l’organisateur fut Maurice Couve de Murville, ancien haut fonctionnaire de Vichy [14]. Dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, le général mentionne ouvertement cette politique en déclarant que la coopération avec le monde arabe deviendra la base fondamentale de la politique française.
Dans ce but de Gaulle chargea son ancien ministre de l’Information, Louis Terrenoire, de construire un réseau de solidarité franco-arabe et de fonder une revue [15]. Ainsi fut fondée en 1967 l’Association de solidarité franco-arabe (ASFA) présidée par Lucien Bitterlin et financée par le Quai d’Orsay et des pays arabes. Grâce à ses réseaux d’amitié dans la classe dirigeante – écrit Frémeaux [16] – « cette association est l’organe le plus actif de la cause palestinienne ». Bitterlin, directeur de son mensuel France-Pays Arabes, le faisait éditer depuis 1968 chez Témoignage Chrétien, dont le directeur Georges Montaron (1921-1997) fut également vice-président de l’ASFA et ennemi intransigeant de l’État d’Israël.
En Angleterre une association sœur, the Council for the Advancement of Arab-British Understanding (CAABU), présidée par Michael Adam, se constitua en 1967 avec le soutien de parlementaires anglais et d’autres personnalités, dont Ian Gilmour, coprésident, Dennis Walters, Peter Mansfield, Anthony Nutting et Christopher Mahew. Michael Adam fut le premier président de Caabu et son directeur de presse de 1969 à 1977. Les députés hollandais et du Luxembourg refusèrent de se joindre au groupe européen pro-Arabe. Ces deux associations devinrent les noyaux de la dynamique économique, culturelle et politique qui élabora, programma et procréa en quelques décennies, Eurabia.
Le refroidissement franco-israélien s’ensuivit car le soutien à la Palestine et la diffamation d’Israël forgeait la condition sine qua non à tout rapprochement avec le monde arabe. Dès 1969, l’OLP ouvrit une représentation palestinienne à Paris.
La première manifestation transeuropéenne et coordonnée de l’idéologie eurabienne se constitua formellement lors de la seconde Conférence internationale de soutien aux peuples arabes tenue au Caire (25-28 janvier 1969). Elle réunit des centaines de délégués venus de trente-sept pays et de quinze organisations internationales. Dans son Appel, la conférence souligne que :
tous les médias d’informations devraient être mobilisés pour éclairer l’opinion publique mondiale, tenue dans l’ignorance et la confusion par la propagande mensongère d’Israël et ses alliés. Un devoir moral et politique incombe à tous les participants de cette conférence, de révéler la vérité et de la diffuser à travers la presse, la radio, la télévision, par des manifestations, des visites de délégations, et l’organisation de séminaires et de conférences en Occident et dans tous les continents.
La conférence émit vingt-trois résolutions. La quinzième est la plus importante, car elle fut à l’origine de la politique euro-arabe et détermina son évolution et ses options durant trente ans au niveau de la stratégie internationale de l’Europe, de ses politiques arabe et anti-israélienne, et de sa politique migratoire méditerranéenne avec l’accueil des immigrés musulmans dans la Communauté européenne. Cette résolution déclare que « La conférence décide de former des groupes parlementaires spéciaux là où ils sont inexistants, et d’utiliser la plate-forme parlementaire pour promouvoir le soutien au peuple arabe et à la résistance palestinienne » [souligné par B. Y.].
En dépit de ses efforts, la France n’avait pas encore réussi à coordonner une politique anti-israélienne au niveau de la Communauté européenne bien que le terrorisme palestinien ait quelque peu érodé cette fermeté. Ainsi durant la guerre d’Octobre 1973, aucun pays européen n’accepta de ravitailler des avions américains militaires transportant des armes en Israël attaqué simultanément par l’Égypte et la Syrie. Mais la défaite arabe et la punition de l’Occident par le boycott du pétrole décrété par la Ligue arabe déclenchèrent aussitôt l’union sacrée des États de la CEE contre Israël. Privés de pétrole, les Neuf reconnurent l’OLP et établirent avec les pays arabes une structure officieuse de collaboration à tous les niveaux. Ainsi le rêve français d’une union franco-arabe qui s’élargirait en une stratégie euro-arabe unissant l’Europe aux pays arabes prit forme. Elle fut inaugurée par une guerre larvée de la Communauté européenne contre Israël.
Très vite, car le terrain avait déjà été préparé par la France et les partisans européens de sa politique pro-arabe et anti-israélienne, tous les éléments du fonctionnement d’Eurabia se mirent en place. Il y eut d’abord la déclaration officielle franco-allemande de novembre 1973 et celle de la CEE le 15 décembre 1973 à Copenhague [17]. Puis la création d’organes institutionnels officieux chargés d’appliquer et de coordonner la politique eurabienne au niveau européen. Eurabia naquit de cette structure créée par le Comité Eurabia, Comité européen de coordination des associations d’amitié avec le monde arabe.
Les différentes étapes furent :
- Création de l’Association parlementaire pour la coopération euro-arabe (APCEA) fondée à Paris le 23-24 mars 1974 à l’initiative conjointe du député gaulliste Raymond Offroy (UDR), et du parlementaire travailliste Christopher Mayhew. Offroy fut le président du groupe parlementaire France-Pays Arabes créé en novembre 1973. Quant à Mahew, après avoir quitté en 1974 le parti travailliste présidé alors par Harold Wilson jugé trop pro-israélien, il rejoignit l’antisioniste Ernest Bevin. Mahew avait cofondé en 1967 avec Michael Adams le Council for Arab-British Understanding (CAABU).
L’APCEA publiait le fascicule Eurabia, dont le directeur fut Lucien Bitterlin et le rédacteur en chef Robert Swann. Qui est Robert Swann ? Nous l’apprenons par un article du 2 septembre 2009 signé Richard Eyre publié par CAABU, tiré de la rubrique nécrologique du Guardian (23 août 2001). Selon cet article, Robert Swann travailla pour une courte période à Amnesty International. Fils unique de parents allemands, il se convertit au catholicisme, et après un court passage au Foreign Office il fonde en 1974 avec le parlementaire travailliste Christopher Mayhew et le Français Raymond Offroy, membre de l’Assemblée nationale, l’Association parlementaire pour la coopération euro-arabe (APCEA). Posté à Paris, il en devint le premier secrétaire général, titre auquel il joignit celui de directeur du Fonds de l’amitié arabe-non arabe (Arab-Non Arab Friendship Fund : ANAF) situé en Suisse, et finançant les activités de cette organisation. Swann est crédité d’avoir convaincu les parlements européens d’adopter une position unifiée favorable aux Palestiniens et au monde arabe. - Création en juin 1974 d’une organisation arabe parallèle : Arab Interparliamentarian Union (AIU), qui rencontrait régulièrement l’APCEA en présence des représentants du président de la Commission européenne et du secrétaire général de la Ligue arabe. Ces deux groupes, l’APCEA, financée par la Commission européenne, et l’AIU, avaient constitué des commissions et sous-commissions spécialisées dans différents domaines pour formuler les stratégies officieuses euro-arabes concernant Israël, l’OLP, l’immigration musulmane en Europe et ses divers droits, les principes du multiculturalisme, la diffusion de la culture arabe et musulmane en Europe, la modification des cursus scolaires européens, les dialogues interreligieux et le remplacement des identités nationales européennes par une identité européenne déterritorialisée et adaptée à l’immigration et à la mondialisation [18]. Ensemble elles forgèrent la culture antisémite/antisioniste euro-islamique de l’Europe d’aujourd’hui. Ces buts apparaissent clairement dans leurs statuts, leurs politiques et leurs publications et dans d’innombrables documents, livres, archives, textes parlementaires et sur internet.
- Création du Dialogue euro-arabe (DEA), cadre institutionnel et officieux doté de divers organes, destiné à l’élaboration d’une politique commune euro-arabe dans les domaines économiques, politiques, culturels, médiatiques et universitaires. Les réunions de l’APCEA et de l’AIU s’effectuaient sous le chapeau du DEA.
Robert Swann constitue le lien entre le fascicule Eurabia dont il est le rédacteur en chef et l’APCEA, dont il est le secrétaire-général. Quel était le rôle de l’APCEA ? Cet organisme dont Swann gère les fonds par l’ANAF est chargé d’exécuter la politique du Dialogue euro-arabe comme on peut le lire sur le site de l’APCEA [19].« L’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe a été fondée en 1974 par des parlementaires des neuf pays que comptait alors la Communauté Européenne. Elle a pour buts principaux la contribution à la recherche de la paix au Moyen-Orient dans l’esprit des résolutions des Nations Unies et la promotion de la coopération politique, économique et culturelle entre l’Europe et le Monde Arabe.
Dans ce but, l’association documente ses membres et coordonne leurs actions afin d’améliorer les relations entre l’Europe et le Monde arabe, organise des rencontres régulières avec l’Union Interparlementaire Arabe, des visites au Moyen-Orient et dans les pays arabes en général, reçoit des délégations et est notamment en contact avec les gouvernements européens, la Présidence du Conseil des Ministres Européens et la Commission de l’UE. Elle a le statut d’observateur auprès de l’Union Inter-Parlementaire et auprès du Comité Économique et Social des Nations Unies.
« L’Association compte environ 600 membres dans 18 Parlements nationaux de pays membres du Conseil de l’Europe ainsi qu’au Parlement européen. Au sein de sa plus haute instance, le Comité Exécutif (qui se réunit deux fois par an), sont représentées toutes les grandes tendances politiques européennes. »
Sur le site de l’APCEA, on lit :
« La première réunion de ce Dialogue [DEA] s’est tenue en septembre 1974 à Damas. Elles ont depuis acquis une régularité quasi annuelle et se déroulent alternativement en Europe et dans le Monde Arabe. Après Damas en 1974, elles se sont tenues successivement dans les villes suivantes : Bonn 1975, Le Caire (février), Paris (mai) puis Dublin (septembre) 1976, Luxembourg 1977, Rome 1978, Strasbourg (avril, européens et CNP uniquement) puis La Haye (septembre, volet économique et culturel) 1980, Rabat 1981, Bonn 1982, Bagdad 1983, Madrid 1984, Rabat 1985, Vienne 1986, Rabat 1988, Dublin 1989, Lisbonne 1991, Paris 1994, Amman 1996, Malte 1997 et Damas 1998.
« Une centaine de parlementaires, en nombre à peu près égal de part et d’autre, y prennent normalement part, ainsi que des observateurs de la Commission des Communautés Européennes, de la Ligue des États Arabes et d’autres organisations internationales. »
Un document provenant des archives de l’APCEA et résumant ses activités de 1974 à 1994, nous présente ses origines :
« LES ORIGINES
C’est en novembre 1973 que Christopher MAYHEW, parlementaire britannique, et Raymond OFFROY, membre de l’Assemblée Nationale française, eurent l’idée de créer une association regroupant leurs collègues européens soucieux de favoriser au Moyen-Orient le rétablissement de la paix et, plus généralement, d’améliorer les relations entre l’Europe et le Monde Arabe.
« Les deux hommes, qui s’étaient côtoyés lors des réunions de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, organisèrent à Paris du 23 au 25 mars 1974 une conférence qui rassembla 33 parlementaires de 7 pays de l’Europe des Neuf (Allemagne Fédérale, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Italie, Irlande). C’est là que se place réellement la naissance de l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe (APCEA).
[…]
« Deux fois par an, l’Association réunit dans une capitale européenne son Comité Exécutif. Chaque section y envoie normalement un représentant de la majorité et un de l’opposition pour représenter au mieux les différentes tendances politiques de son pays. Ces réunions du Comité Exécutif permettent aux membres de mieux se connaître, d’apprécier les motivations ou les contraintes des uns et des autres, de définir ce qui devrait et pourrait être l’action de l’Association compte tenu de l’actualité. C’est le Comité Exécutif, organe décisionnel de l’Association, qui élit, généralement pour deux ans, ses deux coprésidents et ses deux vice-présidents. »
L’APCEA fonctionnait à l’intérieur d’un large système d’alliances et de coopérations des neuf États de la Communauté européenne et des pays de la Ligue arabe, appelé le Dialogue euro-arabe, formule créditée à Michel Jobert, né à Meknès (Maroc) et ministre français des Affaires étrangères (1971-1973). Soutenue par la Commission européenne, l’APCEA en était la cheville ouvrière, le cœur et l’organe. Ce fut elle qui détermina toute la structure de l’Europe actuelle, cette Eurabia vers laquelle elle tendait. Bien que ce dialogue ait couvert des domaines considérables : politique, culturel, économique, stratégique et l’immigration, son fondement demeurait le remplacement d’Israël par la Palestine et la délégitimation, la criminalisation et l’incitation à la haine de l’État hébreu. Cette structure et ses réseaux qui fédèrent tous les partis, sous l’impulsion de la Commission européenne, permet de comprendre l’uniformité anti-israélienne et immigrationiste de la culture eurabienne dans toute l’Europe. On peut donc affirmer que l’ensemble de la classe politique de la CEE/UE, les chefs de gouvernement et ceux dans l’opposition ainsi que la présidence de la Commission européenne conçurent, financèrent et menèrent cette politique axée sur le déni de la réalité, l’hallali de la haine et de la diffamation contre Israël pour l’acculer au suicide. La logique de ces absurdités illusionnistes et criminelles les a menés à instaurer une répression de leurs propres populations et à mettre eux-mêmes au pouvoir à l’instigation de la Maison Blanche les islamistes qui aujourd’hui sèment le chaos sur la planète. Et demain en Europe ?
La même brochure de l’APCEA donne la liste de ses présidents et vice-présidents. On y lit :
« PARLIAMENTARY ASSOCIATION FOR EURO-ARAB COOPERATION
ASSOCIATION PARLEMENTAIRE POUR LA COOPÉRATION EURO-ARABE
« Comité exécutif et présidence
Deux fois par an, l’Association réunit dans une capitale européenne son Comité Exécutif. Chaque section y envoie normalement un représentant de la majorité et un de l’opposition pour représenter au mieux les différentes tendances politiques de son pays. Ces réunions du Comité Exécutif permettent aux membres de mieux se connaître, d’apprécier les motivations ou les contraintes des uns et des autres, de définir ce qui devrait et pourrait être l’action de l’Association compte tenu de l’actualité. C’est le Comité Exécutif, organe décisionnel de l’Association, qui élit, généralement pour deux ans, ses deux coprésidents et ses deux Vice-Présidents.
Présidents et vice-présidents depuis 1974
1974 Raymond Offroy (F) et Hans Jürgen Wischnewski (D) (pas de vice-présidents) 1975-1976, Christopher Mayhew (UK) et Raymond Offroy (F), Lelio Basso (I) et Hans Jürgen Wischnewski (D) 1976-1977, Lenelotte von Bothmer (D) et Raymond Offroy (F), Lelio Basso (I) et Myles Staunton (IRL) 1978-1979, TijlDeclercq (B) et Dennis Walters (UK), Lelio Basso (I) et Myles Staunton (IRL), 1979-1981, Tijl Declercq (B) et Dennis Walters (UK), Michele Achüli (I) et Daniel Goulet (F) 1981-1982, Michele Achüli (I) et Klaas De Vries (NL), Daniel Goulet (F) et Jaak Henckens (B) 1983-1984, Michele Achüli (I) et Klaas De Vries (NL)
Antonio Lacerda De Quieroz (P) et Alain Mayoud (F) 1984-1985, Klaas De Vries (NL) et Alain Mayoud (F), Andrew Faulds (UK) et Antonio Lacerda De Quieroz (P) 1985-1986, Rafael Estrella (E) et Alain Mayoud (F) Andrew Faulds (UK) et Michael Lanigan (IRL) 1986-1987, Rafael Estrella (E) et Michael Lanigan (IRL), Wendelin Ettmayer (Aus) et Andrew Faulds (UK) 1987-1988, Tijl Declercq (B) et Michael Lanigan (IRL) Wendelin Ettmayer (Aus) et Andrew Faulds (UK) 1988-1989, Michele Achilli (I) et Michael Lanigan (IRL), Andrew Faulds (UK) et Joost Van lersel (NL) 1989-1990, Michele Achüli (I) et Rui Amaral (MEP, P) Jacques Roger-Machart (F) et Joost Van lersel (NL) 1990-1993, Rui Amaral (MEP, P) et Jacques Roger-Machart (F) Inger Lise Gjorv (N) et Robert Hicks (UK)
1993-1994, Robert Hicks (UK) et Pol Marck (MEP, B), Katrin Fuchs (D) et Jean de Lipkvowski (F). »
« Secrétariat général
Lors de la création de l’Association, fruit d’une initiative franco-britannique, c’est un ancien du Foreign Office, précédemment Secrétaire General d’Amnesty International, qui fut choisi pour devenir Secrétaire General de l’APCEA. Robert SWANN eut ainsi la tâche de faire vivre au jour le jour la nouvelle organisation. Et comme il était britannique, le bureau fut, dans un souci d’équilibre, installé à Paris. C’est lui qui, véritable pèlerin de la cause palestinienne dans les enceintes parlementaires, décupla rapidement le nombre des membres malgré les difficultés de l’époque. Assisté de Patrick LEZONGAR, il trouva progressivement les moyens de s’entourer d’une petite équipe de collaborateurs tant à Paris que dans d’autres capitales européennes. En 1983, Hans Peter KOTTHAUS, jusque-là coordinateur de la section allemande, fut appelé à Paris pour devenir Secrétaire General adjoint. L’année suivante, il fut transféré à Bruxelles où un bureau chargé des contacts avec les institutions européennes existait depuis deux ans, sous la direction de Jean-Michel DUMONT. Les circonstances ayant changé, l’Association eut de plus en plus pignon sur rue. Hans Peter KOTTHAUS succéda à Robert SWANN en 1988, et le Secrétariat Général fut déplacé à Bruxelles, tandis qu’un bureau était maintenu à Paris. Mais si le soulèvement palestinien avait rendu plus populaire une des causes essentielles défendues par l’Association, ce soulèvement draina également une partie des fonds qui avait permis son action. Et la guerre qui éclata le 2 août 1990 dans le Golfe, avec son cortège de souffrances pour les Palestiniens, limita plus encore ses moyens financiers. »
Au sujet du financement, voici ce que ce fascicule nous dit :
« FlNANCEMENT
Jusqu’en 1992, l’Association a été financée presqu’uniquement par une fondation suisse, l’ANAF Foundation, créée en 1969 et gérée par un conseil d’administration composé de personnalités politiques européennes. Ceci avait pour but d’éviter que des conditions particulières puissent éventuellement être attachées à certains dons- ce qui aurait été totalement incompatible avec l’indépendance d’action à laquelle l’association tient par-dessus tout. Ceci avait également l’avantage de décharger le Secrétariat General et la Présidence de ces préoccupations. À partir de 1987, l’ANAF a rencontré des problèmes croissants pour réunir les fonds nécessaires, lesquels avaient vraisemblablement pour origine principale des hommes d’affaires arabes, en grande partie palestiniens.
Depuis 1992, les Présidents ont pris la responsabilité de rechercher eux-mêmes les fonds et autres aides nécessaires. Diverses sociétés établies en Europe, au premier rang desquelles on peut citer AIRBUS Industrie, ainsi que certaines Chambres de Commerce et quelques Parlements de pays européens assurent aujourd’hui l’essentiel du budget de fonctionnement de l’association. Une partie de ses activités sont quant à elles financées grâce à des aides de la Commission des Communautés Européennes. »
L’APCEA fut l’organe déterminant du dialogue euro-arabe. Ce dernier constitua un instrument très précieux pour les États de la Ligue arabe et pour l’Organisation de la Conférence/Coopération islamique qui le mentionne et le recommande dans ses Conférences au sommet. Chedli Klibi, secrétaire-général de la Ligue des États arabes, souligne l’extrême importance du Dialogue dans une conférence de presse qu’il donna à Paris le 6 décembre 1979 [20]. On y apprend aussi de sa propre bouche comment le peuple palestinien fut inventé par la presse européenne et surtout française.
Klibi annonça tout d’abord la relance du dialogue euro-arabe interrompu par la paix séparée israélo-égyptienne. Puis il déclara « l’ouverture de l’action arabe sur l’information » conformément aux
« recommandations très précises du sommet du DEA à Tunis pour que des actions concertées soient entreprises en direction de tous les pays amis, et surtout vers l’Europe. Nous [la Ligue arabe] attachons une importance particulière à l’Europe, à l’Europe occidentale, parce que nous pensons que l’Europe occidentale peut et doit jouer un rôle important, pour elle-même d’abord, et pour influencer l’opinion internationale et particulièrement l’opinion américaine. »
À un journaliste qui déclarait : « L’autre jour M. Ibrahim Souss était notre invité et il nous a dit que si il y avait une résolution qui remplaçait les “réfugiés” par le peuple palestinien et son droit à un État, à une patrie, eh bien ! les Palestiniens reconsidéreraient le problème de reconnaître Israël », Kibli répondit qu’il fallait modifier la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU « qui fait état de « réfugiés » [21] et non pas de « peuple palestinien » ».
À la question : « Comment cette modification de la résolution 242 peut-elle intervenir ? », Klibi expliqua :
« C’est là où votre rôle d’Européens peut intervenir. Il faut commencer par remplacer la notion de “réfugiés” par celle de “peuple palestinien”. Et il faut également aboutir aux conséquences de cette modification de principe et faire que ce peuple soit en mesure d’avoir son État. C’est là où l’Europe peut jouer un rôle particulier, un rôle dynamique, un rôle moteur. Je ne peux pas vous dire dans quelles dispositions se trouvent les responsables français, mais j’ai souhaité devant eux, devant le Président de la République, et devant le ministre des Affaires étrangères [22], j’ai souhaité que la France joue un rôle dans ce sens et soit, à l’intérieur de la communauté européenne, une sorte de moteur, qu’elle assume un rôle de leader et que l’ensemble de la Communauté européenne joue un rôle dans ce sens. »
Six mois plus tard, le 13 juin 1980, les Neuf reconnaissaient officiellement l’existence d’un peuple palestinien dans la Déclaration de Venise. En préambule ils affirmaient que considérant l’importance du dialogue euro-arabe, ils voulaient en développer la dimension politique. Cette déclaration – disaient-ils – était une contribution au développement de la coopération et de la compréhension réciproque entre l’Europe et le monde arabe. Autrement dit, ils inventaient un nouveau peuple pour les besoins du dialogue.
Le général de Gaulle mourut en novembre 1970. Entre-temps il avait voulu réconcilier les Français, ses successeurs nommèrent certains fonctionnaires de Vichy habiles à gérer les affaires de l’État dans des postes administratifs et politiques. Cette situation ne fut pas particulière à la France, on la retrouve au lendemain de la guerre dans toute l’Europe où les cadres nazis et ceux de la collaboration sont récupérés par les nouveaux gouvernements. La guerre arabe contre Israël réveillait des anciennes ardeurs qui avaient dû se faire discrètes jusqu’en 1967. En 1973, l’Europe pour ne pas affronter le monde arabe, préféra lui céder et s’impliquer dans sa guerre contre Israël. Elle entra ainsi dans un processus monstrueux de reniement des valeurs qu’elle prétendait défendre, et de désintégration intérieure aux conséquences imprévisibles avec aujourd’hui, les résonances sur son sol d’un califat islamique en Irak et au Levant.
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Bat Ye’or
Notes
Notes
- [1]Mark R. Cohen, « Muslim Antisemitism : Old or New ? » in Meddeb, A. and Stora, B., eds. : A History of Jewish-Muslim Relations : From the Origin to the Present Day, Princeton University Press, 2013, (éd. française Albin Michel, Paris, 2013), p. 546-553. Pour l’article de 1986 voir Mark R. Cohen, « Myth, Counter-Myth, History », The Jerusalem Quarterly, 38, Spring 1986, p. 125-137, et ma réponse « Islam and the Dhimmis » in ib. n° 42, Spring 1987, p. 83-88, < http://www.dhimmitude.org/d_history_dhimmitude.html >.
- [2]« Islamic Policy toward Jews from the Prophet Muhammad to the Pact of ‘Umar », in ib., p. 58-73.
- [3]Cet aspect est examiné plus en détail dans mon livre Juifs et Chrétiens sous l’Islam, les dhimmis face au défi intégriste, Paris, Berg International, 1994, chap. III.
- [4]Jean Juster, Les Juifs dans l’Empire romain, leur condition juridique, économique et sociale, Paris, Geuthner, 1914, II, p. 175 ; voir aussi Marcel Simon, Verus Israël. Étude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’Empire romain (135-425), Paris, Boccard, 1964, p. 51.
- [5]Juster, I, p. 471.
- [6]Juster, ibid., p. 230, note 4.
- [7]Ibid., I, p. 230- 233.
- [8]Bat Ye’or, op. cit., p. 94.
- [9]Coran III, 27, 114 ; IV, 143 ; V, 56, 62 ; LX, 1, 2.
- [10]Coran, III, 18, 19.
- [11]Georges Vajda, « Juifs et Chrétiens selon le Hadith », JA, 229, 1937, p. 57-127.
- [12]Groupe d’étude sur le Moyen-Orient, Bulletin d’information n° 74 du 1er octobre 1977.
- [13]Jacques Frémeaux, Le Monde arabe et la sécurité de la France depuis 1958, Paris, Presses universitaires de France : 1995, p. 48.
- [14]Frémeaux, p. 280, Michael Curtis, Verdict on Vichy. Power and Prejudice in the Vichy France Regime, New York, Arcade Publishing : 2002, p. 257, 303, 350.
- [15]Ali Ouertatani « Les citadelles du lobby proarabe en France », Outre-Terre 4/2004 (no 9), p. 417-421.
- [16]Frémeaux, p. 280. Pour le passé antisémite et collaborationniste avec les nazis, voir Curtis, op. cit. ; Nicolas Beau, Paris, Capitale arabe, Paris, Seuil : 1995.
- [17]Voir Bat Ye’or, Eurabia, l’axe euro-arabe, Paris, Jean-Cyrille Godefroy, 2e éd. 2014, chap. 3.
- [18]Pour cet aspect voir la Conférence de Berlin, 17-19 nov. 2006, sur l’identité de l’Europe, mentionnée dans Bat Ye’or, L’Europe et le spectre du califat, Paris, Les Provinciales, 2010, p. 79-81.
- [19]< http://mephistope.homelinux.org/serveur/divers/liste-gens-monde-musulman/medea/www.medea.be/fr/index017.htm >. Ce site a été verrouillé.
- [20]Groupe d’Étude sur le Moyen-Orient. Bulletin d’information n° 80 de décembre 1979, Genève.
- [21]Le mot « réfugiés » de cette Résolution se réfère aux réfugiés arabes et aux juifs des pays arabes qui comprennent aussi les juifs palestiniens chassés des enclaves palestiniennes occupées par l’Égypte, la Syrie et la Transjordanie de 1948 à 1967.
- [22]De 1973 à 1981, Couve de Murville fut président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale.
Date de mise en ligne : 28/11/2014
https://doi.org/10.3917/parde.055.0255


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