Ce que l’Espagne doit aux Juifs SUITE: Cervantes. Par Paul Germon (Français:Espagnol)

À la mémoire de Dominique Aubier



Il existe des questions qu’on évite non parce qu’elles seraient absurdes, mais parce qu’elles sont trop plausibles pour être confortables. Celle-ci en fait partie : Miguel de Cervantes était-il juif, converso, marrane ? La bonne société académique répond en toussotant. On nuance, on contextualise, on dilue. Bref, on enterre avec élégance. Et pourtant, la question est posée depuis longtemps, et elle ne bouge plus.

C’est Américo Castro qui, le premier, a eu la mauvaise idée de formuler proprement ce que beaucoup pressentaient confusément : Cervantes pourrait être d’origine converso. À partir de là, plus rien ne tient tout à fait droit. Car si Cervantes vacille, alors tout vacille. La liste des grands noms soupçonnés d’ascendance converso est trop longue pour être anecdotique : Juan Luis Vives, Fray Luis de León, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, Luis de Góngora, Fernando de Rojas. Ce n’est plus une coïncidence, c’est une structure. Et soudain, le Siècle d’Or espagnol change de couleur : il devient marrane. Camilo José Cela l’avait dit avec brutalité : après Israël, l’Espagne est sans doute le pays où vivent le plus de Juifs, simplement ils ont changé d’étiquette. On n’a pas vidé l’Espagne de ses Juifs. On les a absorbés.

Un siècle après les conversions, la famille Cervantes doit encore produire des certificats de limpieza de sangre. Autrement dit, prouver qu’elle n’est pas ce qu’elle a été, et devoir le prouver encore. La pureté du sang, en Espagne, n’est pas un état, c’est une obsession administrative. Les hommes travaillent mais restent sous surveillance, les femmes vivent mais hors marché matrimonial. On ne vous exclut plus, on vous rappelle.

Puis vient le texte, et là le malaise devient littéraire. Dans Don Quichotte, les détails s’accumulent avec une obstination suspecte. Le samedi, on mange des duelos y quebrantos, du porc presque pédagogique, destiné à prouver que l’on ne respecte plus la loi juive. Don Quichotte ne se dit jamais cristiano viejo, contrairement à Sancho, comme si le mot brûlait. Le pot-au-feu privilégie la vache et le porc en est curieusement absent. Des motifs juifs affleurent, discrets mais persistants, Souccot, des échos talmudiques, des résonances kabbalistiques. Ce n’est pas une preuve. C’est pire, une cohérence. Jean Canavaggio conclut sans conclure : Cervantes pourrait bien être un converso contraint au silence. Tout est dit, rien n’est avoué.

Et puis surgit Dominique Aubier. En 1966, elle publie Don Quichotte, prophète d’Israël. On change de registre. On passe du soupçon à la révélation. Pour elle, le roman est codé. Les fautes de l’édition de 1608 ne sont pas des erreurs mais un système. Cervantes aurait glissé sous la langue castillane une lecture inspirée de la mystique juive, une herméneutique clandestine introduite à la barbe de l’Inquisition. Les correspondances s’accumulent : Don Quichotte renverrait à qeshot, la vérité en araméen, Dulcinée à la Chekhina, El Toboso à tov et sod, le bien et le secret. Les moulins deviennent le souffle, et le chevalier à la Triste Figure une silhouette déplacée, presque exilée dans son propre pays.

Évidemment, l’université résiste. Trop spéculatif, trop ésotérique, trop audacieux. Mais le problème est ailleurs. Certains de ses arguments tiennent, et ils tiennent encore. Les duelos y quebrantos, le silence sur le cristiano viejo, les ambiguïtés alimentaires. Le reste se discute, mais depuis quand une intuition juste doit-elle être parfaite pour être dérangeante ? Aubier n’a pas convaincu, elle a contaminé.

Rien n’est prouvé, c’est entendu. Mais tout insiste, et c’est cela qui compte. Un écrivain sans pureté revendiquée, un pays obsédé par la pureté, un livre traversé de signes qui débordent son propre récit. Don Quichotte n’est peut-être pas seulement un fou admirable. C’est peut-être un homme qui joue au fou pour survivre, un homme qui sait dans un monde où savoir est dangereux.

Ce que l’Espagne doit aux Juifs est sans doute bien plus considérable qu’elle ne l’admet. Ce que la littérature doit aux marranes est peut-être une part de son double fond. Et sous l’armure dérisoire du chevalier à la Triste Figure, il n’y a peut-être pas seulement un rêve ridicule. Il y a peut-être une vérité que l’Espagne n’a jamais vraiment regardée en face.

Et qu’aujourd’hui encore, sous les discours lissés et les indignations sélectives, elle préfère ignorer avec cette élégance un peu lasse des puissances qui ne savent plus très bien d’où leur est venu leur propre éclat. À Madrid, on commémore, on subventionne, on déconstruit, mais on n’interroge pas.

Et pendant que Pedro Sánchez ajuste ses postures morales à géométrie variable, Don Quichotte, lui, continue d’avancer. Ridicule peut-être, mais infiniment moins que ceux qui, quatre siècles plus tard, n’ont toujours pas compris de quoi il parlait.

© Paul Germon


Lo que España debe a los judíos (continuación)

A la memoria de Dominique Aubier.

Existen preguntas que se evitan no porque sean absurdas, sino porque resultan demasiado plausibles como para resultar cómodas. Esta es una de ellas: ¿Miguel de Cervantes era judío, converso, marrano? La buena sociedad académica responde carraspeando. Se matiza, se contextualiza, se diluye. En suma, se entierra con elegancia. Y, sin embargo, la cuestión se plantea desde hace tiempo y ya no se mueve.

Fue Américo Castro quien, el primero, tuvo la mala idea de formular claramente lo que muchos presentían confusamente: Cervantes podría ser de origen converso. A partir de ahí, nada se mantiene del todo recto. Porque si Cervantes vacila, entonces todo vacila. La lista de grandes nombres sospechosos de ascendencia conversa es demasiado larga para ser anecdótica: Juan Luis Vives, fray Luis de León, Juan de la Cruz, Teresa de Ávila, Luis de Góngora, Fernando de Rojas. Ya no es una coincidencia, es una estructura. Y de repente, el Siglo de Oro español cambia de color: se vuelve marrano. Camilo José Cela lo había dicho con brutalidad: después de Israel, España es sin duda el país donde viven más judíos, simplemente han cambiado de etiqueta. No se vació España de sus judíos. Se los absorbió.

Un siglo después de las conversiones, la familia Cervantes debe seguir produciendo certificados de limpieza de sangre. Dicho de otro modo, probar que no es lo que fue, y tener que probarlo una y otra vez. La pureza de sangre, en España, no es un estado, es una obsesión administrativa. Los hombres trabajan pero permanecen bajo vigilancia; las mujeres viven, pero fuera del mercado matrimonial. Ya no te excluyen, te recuerdan.

Luego viene el texto, y ahí el malestar se vuelve literario. En Don Quijote, los detalles se acumulan con una obstinación sospechosa. El sábado se comen duelos y quebrantos, cerdo casi pedagógico destinado a demostrar que ya no se respeta la ley judía. Don Quijote nunca se dice cristiano viejo, a diferencia de Sancho, como si la palabra quemara. El cocido privilegia la vaca y el cerdo está curiosamente ausente. Asoman motivos judíos, discretos pero persistentes: Sucot, ecos talmúdicos, resonancias cabalísticas. No es una prueba. Es peor: es una coherencia. Jean Canavaggio concluye sin concluir: Cervantes podría ser un converso obligado al silencio. Todo está dicho, nada se confiesa.

Y luego surge Dominique Aubier. En 1966, publica Don Quijote, profeta de Israel. Cambiamos de registro. Se pasa de la sospecha a la revelación. Para ella, la novela está codificada. Los fallos de la edición de 1608 no son errores sino un sistema. Cervantes habría deslizado bajo el castellano una lectura inspirada en la mística judía, una hermenéutica clandestina introducida a las barbas de la Inquisición. Las correspondencias se acumulan: Don Quijote remitiría a qeshot, la verdad en arameo; Dulcinea a la Shejiná; El Toboso a tov y sod, el bien y el secreto. Los molinos se convierten en el aliento, y el caballero de la Triste Figura en una silueta desplazada, casi exiliada en su propio país.

Evidentemente, la universidad resiste. Demasiado especulativo, demasiado esotérico, demasiado audaz. Pero el problema está en otra parte. Algunos de sus argumentos se sostienen, y siguen sosteniéndose. Los duelos y quebrantos, el silencio sobre el cristiano viejo, las ambigüedades alimentarias. El resto se discute, pero ¿desde cuándo una intuición justa debe ser perfecta para resultar perturbadora? Aubier no convenció, contaminó.

Nada está probado, está entendido. Pero todo insiste, y eso es lo que cuenta. Un escritor sin pureza reivindicada, un país obsesionado por la pureza, un libro atravesado de signos que desbordan su propio relato. Don Quijote quizá no sea sólo un loco admirable. Quizá sea un hombre que juega a loco para sobrevivir, un hombre que sabe en un mundo donde saber es peligroso.

Lo que España debe a los judíos es sin duda mucho más considerable de lo que admite. Lo que la literatura debe a los marranos quizá sea una parte de su doble fondo. Y bajo la armadura irrisoria del caballero de la Triste Figura puede que no haya solamente un sueño ridículo. Puede que haya una verdad que España nunca ha querido mirar de frente.

Y que hoy todavía, bajo los discursos suavizados y las indignaciones selectivas, prefiere ignorar con esa elegancia un poco cansada de las potencias que ya no saben muy bien de dónde les vino su propio esplendor. En Madrid se conmemora, se subvenciona, se deconstruye, pero no se interroga.

Y mientras Pedro Sánchez ajusta sus posturas morales de geometría variable, Don Quijote, él, sigue avanzando. Ridículo quizá, pero infinitamente menos que aquellos que, cuatro siglos más tarde, todavía no han comprendido de qué hablaba.

Paul Germon

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*