Si l’alliance « américano-israélienne » a, depuis le 28 février dernier, engagé des moyens de guerre sans précédent contre le régime des Mollahs d’Iran, celui-ci, en dépit des éliminations successives, d’Ali Khameneï, Guide suprême, d’Ali Larijani, chef du conseil suprême de la sécurité intérieure et d’autres dirigeants militaires et civils influents, mobilise toutes ses forces de résistance, au travers de ses propres armes (bombes à fragmentation, drones Shahed…), d’un éclatement de ses centres de commandements et de l’activation des proxys de la région ou de diverses milices chiites, au sein même des pays du Golfe.
« Fureur épique », toujours en cours…
Comme nous l’avons déjà indiqué, la République islamique cherche d’abord, dans cette confrontation dite « asymétrique », à augmenter le « coût politique », au sens large, de cette guerre, en tentant de provoquer une crise énergétique mondiale, voire une récession économique globale (se traduisant, d’ores et déjà, par une explosion des prix du gaz européen, une envolée du cours du baril de Brent, qui dépasse, à ce jour, les 100 dollars et une utilisation forcée des « réserves stratégiques »).
Elle confirme, en effet, ses pressions militaires pour empêcher une libre circulation commerciale dans le golfe arabo-persique (par lequel transite 20 % de la consommation mondiale d’hydrocarbures), alors que 200 tankers seraient effectivement bloqués dans ce point de passage obligé. A bombardé, par ailleurs, un site gazier au Qatar, sur le complexe de Ras Laffan ainsi qu’une raffinerie de pétrole dans le nord d’Israël. Et menace déjà l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis – en représailles à l’incendie, attribuée à Israël, d’installations gazières de South Pars/North Dome Field, un des plus grands gisements au monde de gaz naturel que l’Iran et l’Irak exploitent en commun – de cibler, à grande échelle, leurs infrastructures énergétiques et leurs sites pétroliers et gaziers.
La France (qui a déjà déployé des moyens militaires dans le cadre d’une « mission défensive ») le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et le Japon ont condamné cette « escalade » dangereuse et sont disposés, désormais, à participer à la sécurisation du détroit d’Ormuz, supposant d’ailleurs, au préalable, de mieux contrôler les diverses armes disponibles (vedettes rapides, drones, mines…), le long de la cote iranienne.
Sans occulter que le trafic pétrolier, encore rendu possible dans le détroit, est principalement orienté vers la Chine et l’Inde….
Si Donald Trump annonce que la guerre est « gagnée », au regard des dommages causés (bombardements systématiques des sites de production de missiles balistiques, anéantissement de la marine et destruction, au moins partielle, des infrastructures d’enrichissement de l’uranium) qui ont fortement affaibli, objectivement, la République islamique, force est de reconnaître que les Mollahs entretiennent la terreur, dans le pays et chez leurs voisins « arabo-musulmans », au point, tels des martyrs déboussolés, de vouloir semer le chaos général…. De son côté, Israël, prêt à une guerre longue, s’impose en puissance régionale, décidée à transformer profondément, dans un proche avenir, le paysage politique et diplomatique du Moyen-Orient.
Dans ce contexte, encore bardé d’inconnues, les Etats-Unis n’excluent pas, cependant, une possible offensive terrestre Dans le même temps, les monarchies du Golfe, lourdement impactées économiquement par ce conflit, du fait des réelles menaces qui pèsent sur l’exportation des hydrocarbures – même si disposant d’oléoducs, solution alternative au passage par le détroit -, se disent prêtes à bâtir une nouvelle ère géopolitique régionale, en n’écartant pas la possibilité d’une entrée dans la confrontation militaire.
Liban, « pris en étau » …
Dans le « brouillard » de cette guerre en cours et dont l’issue demeure, en effet, incertaine, tous les acteurs du Moyen-Orient sont impliqués, dont le Liban, belligérant, malgré lui…. Ce pays, multiconfessionnel, en proie à de grandes difficultés politiques et économiques, est victime du Hezbollah, « proxy » iranien et auteur, depuis le 2 mars, de bombardements contre son ennemi juré, Israël – constituant ainsi un second front et un véritable tournant pour le Liban, qui voit sa souveraineté, une nouvelle fois, contestée … -.
Autant d’agressions répétées de cette organisation terroriste et de son unité al-Radwan, ayant fait du pays du cèdre, une cible « logique » d’attaques aériennes israéliennes, assorties d’interventions terrestres « ciblées » de Tsahal, au nom de la légitime défense.
Le bilan est lourd : selon les sources du Ministère libanais de la santé, le conflit aurait fait, à ce jour, près de 1 000 morts et 2 400 blessés ; et à ce décompte, s’ajoute le nombre de « déplacés », s’élevant à plus d’un million (un sixième de la population), dont environ 130 000 sont hébergés dans des centres d’accueil.
Le Liban, aspiré par cette guerre régionale, est « pris en étau », entre un mouvement pro-iranien qui cale sa stratégie sur celle des Mollahs et des frappes israéliennes, touchant le sud du pays, la Bekaa et Beyrouth, destinées à anéantir ces forces hostiles…
Si les capacités militaires et stratégiques du Hezbollah interrogent – notamment, depuis la disparition de son chef, Hassan Nasrallah en septembre 2024 et des différentes campagnes de bombardements israéliens qui ont suivi, causant la mort de milliers de combattants et la destruction de rampes de lancement de missiles – le mouvement réoccupe la scène libanaise, aidé en cela, idéologiquement et logistiquement, par les « gardiens de la révolution » iraniens.
Malgré les appels de l’État hébreu, invitant les habitants du sud Liban à gagner le nord du fleuve Litani, les Libanais refusent catégoriquement, de quitter leur village, persuadés de ne pas pouvoir retrouver, à leur retour, leurs terres de toujours. Plus encore, ceux-ci redoutent, en effet, – ravivant, de fait, les souvenirs de 1982 – l’installation d’une « zone tampon » sur cette partie du territoire libanais (représentant 15 à 20 % de la surface totale du pays), telle qu’annoncée par l’armée israélienne, décidée à démanteler définitivement les infrastructures du Hezbollah et ses partisans, au demeurant libanais…
Et pourtant, si Israël est dans l’obligation – en renforçant ses positions actuelles dans différents secteurs frontaliers d’affrontements (dont la ville de Khiam, Acled, Tell en Nhas, Houla et Aitaroun…) – d’envisager une nouvelle « occupation » du sud du pays et donc des « pertes territoriales » pour le Liban, Benjamin Netanyahou n’y voit malheureusement que la conséquence de « l’impuissance » de l’armée libanaise. Celle-ci devrait potentiellement se charger de désarmer le mouvement chiite. Ses soldats, mal rémunérés, n’ont manifestement pas les moyens d’assumer cette mission souveraine, sans compter d’ailleurs qu’une partie d’entre eux appartient à la communauté chiite.
Les « appels » à la diplomatie
La France, se positionnant en « médiateur » et d’autres pays, signataires d’une motion de soutien à la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), en appellent, à ce stade des hostilités, à la diplomatie et aux « discussions directes » entre israéliens et libanais. En attendant, l’homme de confiance du Premier ministre israélien, Ron Dermer, ex-négociateur sur le dossier des otages détenus par le Hamas à Gaza, a entamé une série de pourparlers secrets avec des responsables saoudiens.
L’enjeu serait alors d’aboutir à un éventuel accord de paix, préfigurant, après la disparition effective des troupes militaires du Hezbollah, des relations pacifiées entre le Liban et Israël et ceci, avec le soutien hypothétique, par ailleurs, de l’actuel pouvoir du voisin syrien, enclin à favoriser telle ou telle faction religieuse…
Le président Joseph Aoun, contesté au sein même du gouvernement, n’a pas une tâche facile, parce qu’agissant avec un pouvoir à « souveraineté limitée » et aujourd’hui, contraint de rassembler, autour de ce round diplomatique souhaitable, toutes les composantes de l’Etat libanais. Il faut ajouter qu’en application du traité signé en 1983, après l’occupation israélienne, que le Hezbollah, à travers sa branche, dite « politique » devrait être associé à cette démarche vers l’apaisement…
Il n’en demeure pas moins que le seul moyen, pour les autorités de Beyrouth, d’éviter une nouvelle incursion défensive d’Israël au sud du pays est bien d’éradiquer la « guérilla » meurtrière menée par le Hezbollah. La décision du gouvernement libanais d’interdire les activités militaires du proxy iranien intègre cette nécessité et positionne, de facto, les responsables du pays du cèdre comme des adversaires de l’Iran des Mollahs.
Restera, dans cette confusion politique ambiante, à connaître la position, à terme, de la communauté chiite libanaise, de plus en plus méfiante vis à vis du Hezbollah et alors que ce conflit semble à nouveau plonger le Liban dans un désordre communautaire et l’instabilité politique.
Que faire également de tous ces réfugiés, le plus souvent démunis et qui auront besoin de l’aide de la communauté internationale, de l’Europe mais aussi de la France, pays « ami » éternel ?
Notre pays ne peut être insensible à la situation des libanais, « nos frères aînés » et à celle des chrétiens d’Orient, « nos cousins germains », comme l’indique, très justement, Philippe de Villiers. Les liens entre la France du « Couchant » (la France) et la France du « Levant » (le Liban), sont, en effet, historiques : une histoire de huit siècles, sans discontinuité…, en référence au vœu de Saint Louis, celui « d’accorder aux maronites la même protection qu’à nos sujets de France ».
Quel avenir pour un Liban « souverain » ?
Le Liban craint, à juste titre, pour son avenir et surtout, pour sa propre liberté : inquiet de voir sa classe politique faire preuve de faiblesse et de constater que leur sort dépend, conséquence de cet état de fait, de forces extérieures…
Celui-ci, fruit de la longue histoire des ingérences extérieures (des ottomans à l’Iran, en passant par les Syriens et la cause palestinienne…) est confronté à une crise d’identité.
Rongé par le sectarisme, le repli communautaire, les guerres civiles, l’émigration de sa population ou encore, la venue massive de réfugiés, à l’instar des migrants syriens, fuyant la guerre dans leur pays, c’est son existence même qui est remise en cause.
Si le pays – suite aux conflits territoriaux successifs, entre 1975 et 1989 et depuis la fin, en 2005, de l’occupation syrienne et de l’assassinat, la même année, du Premier ministre Rafic Hariri, proche de Ryad – a su opérer certaines transformations socio-politiques et constitutionnelles, l’Etat de droit n’a pu s’imposer véritablement. Et alors que les « feuilles de route », de négociation en négociation, se sont empilées, jusqu’à l’accord de Taëf, signé le 22 octobre 1989, finalement inappliqué ou travesti…
Dans une certaine mesure, le sort du Moyen-Orient de demain définira aussi les futurs contours du Liban : un pays de cèdre, doté d’institutions solides, au-dessus des « confessions », tout en respectant la diversité des territoires et des communautés, grâce à l’adoption d’une loi électorale consensuelle, juste et équitable.
Il ne s’agit pas d’imaginer le Liban « idéal » mais de construire un avenir « désirable », fondé sur l’unité du pays et la reconnaissance des frontières, celles dessinées en 1920…issues du « mandat » français.
Plus globalement, cette guerre frontale ne résoudra pas, sans un réel effort politique et diplomatique, la question de la fragmentation du Liban et d’autres États de la région, minés par la présence d’organisations séparatistes, répondant à divers agendas idéologiques et religieux.
La nouvelle crise libanaise ne peut avoir de sens que si le Liban retrouve, dans un Moyen-Orient repensé, une stabilité, qui garantisse sa sécurité et sa souveraineté. Que l’État libanais conserve enfin le « monopole » de l’utilisation des armes, assurant la protection du peuple et l’instauration de relations « fraternelles », tant avec le monde arabe qu’avec Israël, condition absolue d’une paix durable.
Un autre bénéfice attendu de l’opération « Fureur épique »…. ?
© Philippe Mocellin
Docteur en Science Politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, Philippe Mocellin est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et de contributions géopolitiques concernant la situation au Moyen-Orient.
Auteur de L’Iran, enfin libre… ou la construction d’une nouvelle ère géopolitique ? (publié dans Tribune Juive, le 4 mars 2026) ; Moyen-Orient : quels buts de guerre ? (publié dans Tribune Juive du 8 mars 2026) et Le cri du peuple iranien ! (publié dans Tribune Juive du 14 mars 2026).

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