Des petits malins ont remarqué sur le web que quand on lit « mollahs » à l’envers, quand on les renverse en somme, ça donne « shalom », paix en hébreu. L’anagramme était presque parfait ! à un l près. Qui change tout, peut-être, si on est superstitieux… Bref, supposons qu’à la fin (et on ne sait pas quand aura lieu cette « fin ») les mollahs tombent : qu’est-ce qui suit ? Démocratie ? Monarchie ? Régime mixte ? Immédiatement, ou après une guerre civile ? On ne sait pas.
Mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que la situation d’Israël en sortirait renforcée, et même pacifiée. Entrerons-nous pour autant dans une ère de paix perpétuelle, un « shalom » à la Kant où la raison dominerait le monde dont la guerre serait bannie pour toujours, comme l’espérait aussi Hegel après lui, comme l’avaient cru les Bolchéviks s’ils avaient pu comme ils en rêvaient instaurer une pax communista mondiale, et comme Francis Fukuyama, enfin, avait cru pouvoir l’annoncer après la chute du mur – la raison s’incarnant pour cette « fin de l’Histoire »-là dans la démocratie libérale au plan politique et le capitalisme modéré au plan économique ? Rien n’est moins sûr, évidemment. Et Israël devrait se méfier de la suite de l’Histoire. Et pas seulement Israël : tout l’Occident, et donc, accessoirement, tous les Juifs en Occident.
Exemple récent de désillusion : dans sa guerre au « monde libre », l’Union soviétique, qui longtemps a inspiré le socialisme dictatorial de ce qu’on appelait le Tiers-Monde (et les prétendus « non-alignés »), s’est finalement effondrée sur elle-même. Et qu’est-ce qui restait après ça ? La Russie, la Russie seule. Fin de l’Histoire version Fukuyama ? Voyez vous-même : on avait une guerre froide, on a maintenant sur les bras une guerre chaude, une vraie guerre, avec des vrais morts et un Poutine qui brandit la menace de l’arme nucléaire à tout bout de champ (quoique sur ce point on dirait qu’il se soit un peu calmé), avec une Chine qui le soutient.
Un autre qui rêvait de paix universelle, c’est Albert Einstein. La Société Des Nations (SDN), qui en 1932 sentait la guerre venir, celle qui du reste allait l’emporter pour donner naissance à une autre utopie du même tonneau aujourd’hui également malade, l’ONU, a invité le grand esprit de l’époque Einstein à y réfléchir. Einstein écrivit donc une lettre angoissée à un autre grand esprit, Freud, dans laquelle il lui demandait benoîtement : « Existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre ? » Dans sa réponse*, Freud n’est pas d’un optimisme béat : « tant qu’il y aura des empires et des nations décidées à exterminer les autres sans pitié, ces autres-là doivent être équipés pour la guerre », note-t-il. Bien vu, et on voit qu’il voyait loin : un siècle plus tard, les « nations décidées à exterminer les autres » sont toujours là, même si elles ont changé de continent.
La nation, ou plutôt le régime, décidé à exterminer un autre, c’est aujourd’hui l’Iran. Le régime des mollahs iraniens, pourtant chiite, a insufflé pendant un demi-siècle l’islamisme à l’ensemble du monde musulman, consentant bien que majoritairement sunnite. S’il s’effondre sous les bombes, cet islamisme va-t-il disparaître ? Sans doute pas. Mais même s’il disparaissait, ce ne serait pas la fin de l’Histoire car il n’est qu’un symptôme. Le symptôme certes sanglant mais simple symptôme quand même d’un plus vaste phénomène, qui le dépasse : la haine revancharde de tout le Sud, musulman ou pas, pour la civilisation occidentale, haine dont le régime des mollahs est une des expressions, mais pas la seule.
Pourquoi tant de haine ? Parce que la « civilisation » occidentale a dominé et domine encore, quoique de plus en plus vaguement, le reste du monde depuis un demi-millénaire (au moins), militairement, par la colonisation, et intellectuellement, par la diffusion de ses courants de pensée divers, même opposés entre eux (par exemple, socialisme vs capitalisme). Un adjectif fait florès ces derniers temps : « civilisationnel ». On dit civilisationnel et on croit que tout est dit, et d’ailleurs ce n’est pas tout à fait faux. Ce qui est très « civilisationnel » en effet, ce ne sont pas les « valeurs », c’est cette domination passée de l’Occident sur le reste du monde. C’est pourquoi le clash des civilisations annoncé par Huntington sera, est déjà un clash entre l’Occident et le reste du monde.
Et qui y a-t-il au milieu ? Israël. Israël est aujourd’hui au milieu du monde comme les Juifs étaient hier au milieu de l’Europe : en danger perpétuel. Ce Sud qui mène une guerre sourde au Nord dont il n’a même pas encore clairement conscience, hormis ses leaders que sont la Chine et la Russie, aura besoin d’un ciment identitaire pour personnifier sa haine. Un ciment par la négative, un ciment repoussoir, un plus petit commun dénominateur car ce Sud est très divers : il est à craindre que l’anti-israélisme fasse l’affaire. D’ailleurs il fait déjà l’affaire, on l’a clairement vu après le 7 octobre, exactement comme l’antisémitisme avait fait office de ciment identitaire en Allemagne et, de manière moins victorieuse, dans d’autres pays d’Europe.
De même que les Juifs sont indissociablement et évidemment liés à l’Occident, pour le meilleur et aussi pour le pire, puisqu’ils en sont une des racines, Israël est également indissociablement lié à l’Occident pour les mêmes raisons, plus une, raison qu’il vaut peut-être mieux garder cachée, quoique si juste. La voici, exprimée par Herzl lui-même : « Pour l’Europe, nous formerions là-bas [en Palestine] un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie. » (L’État des Juifs, La Découverte, p. 47) À l’époque, qui disait « civilisation » sous-entendait « occidentale » : What else ? Après la barbarie du 7 octobre, cette phrase écrite en 1896 résonne étrangement à nos oreilles. Mais gardez-la secrète : le Sud, s’il la découvrait, en tirerait avantage pour exciter son désir de vengeance en le concentrant sur Israël !
Jouons les Cassandre : l’après-mollahs ne signera pas la fin de l’Histoire, et la paix qui vient (peut-être) sera fragile ; elle sera d’ailleurs fragile dans tous les cas, mollahs tombés ou pas tombés. Et si elle est fragile pour l’Occident, elle le sera plus encore pour Israël. Il faut donc d’ores et déjà se préparer au prochain affrontement, qui a d’ailleurs commencé : le Monde contre l’Occident, la revanche.
Pas facile de se battre contre une nébuleuse nommée « le Monde » (pas le journal, le vrai monde). Il n’y aura sans doute ni armée ni bombes. Ce sera d’abord, avant les armes, une guerre d’influence, ou plutôt d’influences au pluriel, aussi multiformes qu’insaisissables, et souvent déjà dans les murs. Ce sera d’autant moins facile que ce qu’on nomme l’Occident est en plus entravé par l’existence d’une puissante cinquième colonne en symbiose avec ses adversaires : vous avez reconnu le wokisme. Inutile de développer.
Pourquoi a-t-elle dominé le monde, « notre » civilisation occidentale, celle à laquelle appartiennent les Juifs, bon an mal an (et quel mal !) ? Pourquoi ce ne fut pas par exemple la civilisation chinoise, ou la musulmane, et leurs puissantes armées ? Parce qu’elle a disposé, et dispose encore, mais peut-être plus pour longtemps, des armes pour asseoir sa domination. Mais pourquoi a-t-elle ainsi disposé des armes qui lui ont permis de dominer les autres ? Parce que c’est une civilisation qui s’est construite sur la pensée. On y pense à tout, y compris aux armes (depuis Archimède et même avant…). La Chine a découvert la poudre à canon en faisant des mélanges alchimiques, mais ce sont les Européens, quelques siècles plus tard, qui, ayant reçu par des tours et détours cette poudre, ont pensé et fabriqué les canons qui sans poudre ne seraient rien que des tubes, tout comme la poudre sans les canons ne sert qu’à faire des feux d’artifice. Ces canons et les fusils ont tout changé dans les rapports de force, entre l’Europe et tous les autres.

Revenons à la réponse de Freud à Einstein. On a vu que Freud était d’un optimisme modéré. Sa lettre commence par un rapide panorama de l’histoire de l’humanité dominée par une question et une seule : qui commande ? Car qui commande dit le droit, et plus encore. Celui qui commande est le plus fort. Et de dresser une histoire sommaire de la violence, du poing aux armes. Ici vient une remarque qui nous intéresse : « la victoire revient à qui possède les meilleures armes ou en use avec le plus d’adresse. L’intervention de l’arme marque le moment où déjà la suprématie intellectuelle commence à prendre la place de la force musculaire ; le but dernier de la lutte reste le même : l’une des parties aux prises doit être contrainte, par le dommage qu’elle subit et par l’étranglement de ses forces, à abandonner ses revendications ou son opposition. »
Petite digression nécessaire : au fait, l’Occident existe-t-il ? D’abord, il existe dans l’esprit des « autres », ce qui suffit à forger un socle d’identité. Et il existe positivement, dans les consciences, tout au long de l’histoire, des mondes grec et romain au monde chrétien. Ce qui ne signifie évidemment pas l’absence de guerres internes. Au XIIe siècle par exemple, le concile de Latran tenta de réguler – réguler, pas interdire – ces guerres internes par un décret interdisant l’usage, entre chrétiens, de l’arbalète qui venait d’être mise au point : trop puissante (un peu comme le nucléaire). En revanche, l’arbalète contre les « autres », en dehors du monde chrétien, pas de problème. Du reste, cette interdiction ne fut évidemment pas respectée… mais elle a été formulée, ce qui suffit à définir un espace conscient de lui-même.
Que faire de la remarque de Freud ? S’armer de science. Il faut lire à cet égard le très intéressant article d’Yves Mamou**, « de Woodstock au Pentagone : les hippies ont pris le sentier de la guerre », ou comment « quelques sociétés [de la Silicon Valley] comme Palantir, Anduril … se sont réconciliées avec la nation américaine et ont mis leur intelligence et leurs produits [notamment d’intelligence artificielle] au service des institutions qui forment le cœur de l’État : le FBI, le Pentagone, la CIA, la NSA, la NASA. » L’intelligence, au sens français et non anglosaxon du terme, est depuis longtemps le nerf de la puissance et donc de la guerre. Mais il s’agit là d’intelligences existantes. Quid des intelligences futures ? Pour les aiguiser, et non arrondir leurs angles comme aujourd’hui, il conviendrait de modifier profondément les systèmes éducatifs dans l’ensemble du monde occidental, et les soubassements idéologiques qui les commandent.
Vaste programme. Bref : yaka faukon.
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* « Pourquoi la guerre ? » sur l’excellent site de l’université du Québec à Montréal, les classiques des sciences sociales.
** de Woodstock au Pentagone, par Yves Mamou
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© Julien Brünn
Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël
Dernier ouvrage paru :

L’origine démocratique des génocides. Peuples génocidaires, élites suicidaires. L’harmattan. 2024

l’Occident n’existait pas comme conscience collective avant l’époque moderne.
Aussi, parler de « l’Occident » comme d’un bloc dominateur est historiquement trompeur.
Ça n’est pas l’Occident qui a dominé le monde monsieur, ce sont certains pays… Ça n’a rien a voir.
Portugal, Espagne, Royaume-Uni, France, puis États Unis.
ET dans un contexte historique particulier et souvent en rivalité violente entre eux. Parler de « l’Occident » qui dominerait les autres civilisations simplifie donc énormément la réalité historique.
La domination occidentale n’est pas « civilisationnelle » ….la domination de certains pays européens n’est pas due au fait qu’ils seraient “plus civilisés” ou “plus pensants”.
L’idée que la Chine aurait découvert la poudre à canon mais n’aurait pas « pensé » les armes est également fausse car dès la dynastie Song, les Chinois utilisent bombes, roquettes, lances à feu et premiers canons.
« »Et il existe (l’Occident) positivement, dans les consciences, tout au long de l’histoire, des mondes grec et romain au monde chrétien. » »
Les Grecs ne pensaient pas en termes d’« Occident »… aucun texte antique ne parle d’« Occident » comme identité collective.
Les Romains ne se pensaient absolument pas comme “occidentaux”.
Le Portugal ne se pensait pas comme “occidental”…
L’Espagne ne pensait pas agir “au nom de l’Occident”, ou en Occidental …
L’Occident comme concept n’existait pas encore.
On commence à distinguer l’Europe de « l’Orient » dans le contexte des voyages et des contacts avec l’Asie et les Amériques. Mais « Occident » reste un concept flou, plus géographique que culturel ou politique.
Au XVIIᵉ‑XVIIIᵉ siècle l’idée d’« Occident » se précise avec l’Europe de l’Ouest (France, Angleterre, Pays-Bas), l’Europe de l’Est et du Sud considérée comme moins développée politiquement ou scientifiquement.
Les intellectuels commencent à parler d’une civilisation européenne distincte, mais ce n’est pas encore « Occident » au sens moderne.
C’est au XIXᵉ‑XXᵉ siècle que terme « Occident » prend sa signification moderne.
Vous projettez rétroactivement le concept d’Occident sur des époques et des peuples (Grecs, Romains, Portugais, Espagnols) qui ne se sont jamais considérés comme “occidentaux”.
A++
Suite de mon commentaire :
Au Moyen Âge, les chrétiens ne parlaient pas d’Occident comme d’une civilisation ou d’un bloc politique. Même géographiquement, parler d’« Occident » au Moyen Âge n’avait pas vraiment de sens ..L’Orient existait comme concept, mais souvent lié à Byzance ou aux terres de l’Islam, pas comme un continent ou une civilisation opposée.
Les Chinois ne se pensaient pas “en opposition à l’Occident” dans l’Antiquité ou le Moyen Âge.
Au Moyen Âge en europe aucun philosophe européen ne parle d’“Occident” comme d’une civilisation ou d’un bloc culturel, ou même géographiquement.
À la Renaissance, aucun philosophe européen ne dit “Nous faisons partie de l’Occident”.
Aussi, la Grande-Bretagne n’a jamais colonisé au “nom de l’Occident”, ses conquêtes et sa colonisation étaient motivées par ses propres intérêts politiques, économiques et stratégiques. La domination britannique était pragmatique et nationale, pas civilisationnelle.
La notion de mission civilisatrice sont des constructions plus tardives, utilisées pour justifier a posteriori l’impérialisme.
Pour se penser « Occidentaux », il faudrait avoir une conscience d’être un bloc distinct et une connaissance du reste du monde, en 1400/ 1500 les Européens ne connaissaient quasiment rien de l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Amérique, du reste du monde.
La plupart des sociétés extra-européennes étaient totalement inconnues ou mal comprises.
Il n’y avait aucune idée globale de “civilisations” en concurrence”, seulement des royaumes ou empires locaux.
Donc parler d’« Occident » à cette époque est une projection moderne sur un passé où ce concept n’existait pas et n’avait aucun sens pour ceux qui vivaient alors.
Il n’y avait aucune vision globale du monde, et encore moins de notion d’« Occident » en opposition à d’autres civilisations. Les cartes ne reflétaient que des régions connues, approximativement dessinées, souvent avec des monstres marins et des zones blanches « inexplorées
C’est bien a partir du XVIIᵉ‑XVIIIᵉ siècle qu’il y a émergence d’une idée d’Europe / Occident
Les intellectuels européens commencent à se définir comme un bloc distinct par rapport à d’autres régions.
A++
C’est moi, Nicolas Carras, qui vous ai posté ces commentaire. Mes commentaires ne passaient pas avec Carras et l’adresse mail que j’utilise normalement. Je ne sais pas pourquoi, un bug certainement.