Une question qui peut déranger : voulons-nous encore faire société ?

Chronique : Jean-Luc Scemama

La France ne manque ni de talents ni de ressources, mais sait-elle encore transformer ses différences en ambition collective ?

Dette publique, décrochage scolaire, insécurité, fractures sociales, défiance politique, révolution technologique…

À chaque problème, son diagnostic, ses experts et ses propositions, mais à force de traiter nos crises séparément, ne passons-nous pas à côté de l’essentiel ? préservons-nous notre capacité à faire nation ?

1. Le présent contre l’avenir : nous hypothéquons demain !

Nous avons une vraie difficulté à préparer le temps long. Vieillissement, transition climatique, financement du modèle social : nous connaissons les défis, mais nos décisions restent prisonnières des échéances électorales.

Proposition : fixer cinq priorités nationales à dix et vingt-cinq ans, financées et évaluées indépendamment.

2. L’individu contre le collectif : plus de libertés, moins de liens ?

L’émancipation individuelle dans notre société s’accompagne d’un affaiblissement des appartenances collectives.

Proposition : développer dès l’école les projets collectifs, l’engagement associatif et les rencontres intergénérationnelles.

3. La richesse privée contre la richesse collective : cessons de les opposer !

Deux nécessités complémentaires s’imposent à nous : produire davantage de richesse et préserver les solidarités.

Sans création de valeur, pas de modèle social durable ; sans cohésion, pas de prospérité partagée.

Proposition : encourager l’investissement, l’innovation et l’emploi, tout en évaluant l’efficacité des dépenses publiques.

4. La liberté contre les nouveaux pouvoirs : qui influence nos choix ?

Le pouvoir technologique est concentré. Or, l’IA offre des perspectives considérables, mais accentue les risques de manipulation, de surveillance et de dépendance.

Proposition : renforcer la souveraineté numérique, la transparence des algorithmes et l’éducation à l’esprit critique.

5. La sécurité contre l’impuissance institutionnelle : protéger avant de promettre !

Les enjeux de protection de l’enfance et de lutte contre l’économie criminelle sont très conséquents.

La CIIVISE estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France.

Proposition : mieux coordonner les institutions, clarifier les responsabilités et mesurer les résultats plutôt que multiplier les dispositifs.

6. La mémoire contre les ruptures de transmission : que transmettons-nous encore ?

Interrogeons-nous sur notre capacité à transmettre l’histoire, les savoirs et les repères communs.
Lorsque la transmission s’affaiblit, les récits idéologiques et les manipulations peuvent prospérer.
Proposition : renforcer l’histoire, les valeurs républicaines et la formation au discernement.

7. La connaissance contre la manipulation : trop d’informations, pas assez de vérité ?

Réseaux sociaux, désinformation et contenus générés par l’IA brouillent les frontières entre faits, opinions et manipulations.

Proposition : développer l’éducation aux médias, la vérification des sources et la culture du débat contradictoire.

Sept fractures, mais un même risque : la fragmentation de notre société

Ces fractures s’alimentent mutuellement.

Une école affaiblie fragilise l’esprit critique ; la désinformation nourrit la défiance ; la défiance complique les réformes et l’immobilisme aggrave les difficultés économiques, qui peuvent accentuer les divisions.

Chaque crise risque ainsi d’affaiblir notre capacité à résoudre les autres.

Pour inverser cette dynamique, trois exigences :

➡️ Retrouver notre capacité d’agir : produire, investir, protéger, simplifier et évaluer.

➡️ Retrouver notre capacité de comprendre : instruire, expliquer, développer l’esprit critique et accepter le désaccord.

➡️ Retrouver notre capacité de transmettre : la dignité, la mémoire, le savoir, la liberté, la responsabilité, la fraternité et l’espérance.

Faire société, ce n’est pas penser tous de la même manière !

La France n’a pas besoin d’une unanimité artificielle. Elle a besoin d’institutions crédibles, de responsabilités partagées et d’un projet collectif.

Notre défi n’est pas seulement de réduire ces sept fractures, mais de reconstruire ce qui les traverse toutes : la confiance, la responsabilité et la volonté de partager un avenir.

Et si nous changions notre manière de poser le problème ?

Au lieu de demander uniquement ce que la société nous doit, demandons-nous aussi ce que nous sommes prêts à lui apporter.

Faire nation, ce n’est pas effacer nos différences ; c’est refuser qu’elles nous empêchent de construire ensemble.

Jean-Luc Scemama
 

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