J’ai été expert-comptable.
Et j’ai connu le Sentier à une époque où ce quartier de Paris n’était pas encore devenu ce qu’il est aujourd’hui.
C’était un monde.

Un monde de commerçants, de fabricants, de grossistes, de façonniers, d’ateliers. Un monde où l’on travaillait vite, beaucoup, parfois jour et nuit. Un monde d’entrepreneurs qui avaient compris avant beaucoup d’autres que, dans le vêtement, la vitesse était un avantage décisif.
En 1974, le Sentier représentait déjà entre 17 et 20 % de la confection féminine française, contre seulement 4 % six ans auparavant. Dans les années 1980, son système était devenu remarquable : un modèle pouvait être dessiné, fabriqué et livré en quelques jours.
Ce n’était pas une économie archaïque.
C’était une économie extraordinairement réactive.
Et c’est précisément ce qui m’a frappé lorsque j’ai commencé à travailler avec certains de ces entrepreneurs.
Au lieu de voir des hommes qui avaient créé des entreprises, employaient des salariés, faisaient travailler des ateliers et prenaient des risques, l’administration fiscale semblait souvent voir d’abord des suspects.
Je l’ai vécu.
Je l’ai vu.
Et je l’ai trouvé profondément injuste.
Je ne prétends évidemment pas que tous les commerçants du Sentier étaient des modèles de vertu fiscale. Il y eut des fraudes. Certaines furent considérables. Les affaires du Sentier ont révélé des systèmes de fausses factures, de blanchiment et de fraude à la TVA.
Mais c’est justement là que commence le problème.
Une administration intelligente doit savoir distinguer le fraudeur professionnel de l’entrepreneur qui travaille dans un environnement devenu presque impossible.
Or j’ai vu trop souvent l’inverse.
Le contrôle fiscal devenait une épreuve. Une véritable épreuve de survie.
Ces commerçants avaient déjà contre eux le coût du travail, les charges, les contraintes administratives, les loyers parisiens et une concurrence étrangère qui devenait chaque année plus redoutable.
Et que faisait-on ?
On contrôlait.
On redressait.
On sanctionnait.
On ajoutait de la complexité à la complexité.
Et parfois, on donnait à ces entrepreneurs le sentiment qu’ils étaient coupables avant même d’avoir été entendus.
Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est le contraste.
Je n’ai jamais compris pourquoi l’administration semblait capable de déployer une telle énergie pour traquer les irrégularités de petits commerçants et d’entrepreneurs qui, pour la plupart, travaillaient, employaient et respectaient les lois, alors que tant d’autres formes d’économie clandestine pouvaient prospérer sous nos yeux.
Je pense notamment aux trafics de drogue et à toutes les activités souterraines qui se développent dans certains quartiers.
Je ne dispose pas d’éléments permettant d’affirmer que l’administration fiscale, prise isolément, aurait consacré moins de moyens à ces trafics qu’au Sentier. Ce serait une comparaison statistique qu’il faudrait démontrer.
Mais comme citoyen et comme professionnel qui l’ai vécu, je peux poser la question.
Pourquoi cette extraordinaire énergie administrative contre des petits entrepreneurs identifiables, installés, connus, contrôlables, alors que l’économie clandestine, elle, sait parfaitement se cacher ?
Pourquoi tant d’acharnement contre celui qui tient une boutique, possède une comptabilité et une adresse ?
Pourquoi cette disproportion ressentie entre la pression exercée sur celui qui travaille au grand jour et la difficulté apparente à atteindre certains réseaux qui vivent précisément de l’illégalité ?
C’est une question que je continue de me poser.
Parce que le Sentier n’était pas une mafia.
C’était d’abord un extraordinaire vivier d’entrepreneurs.

Des hommes et des femmes qui travaillaient énormément. Qui prenaient des risques. Qui faisaient vivre des familles. Qui employaient des salariés. Qui créaient de la richesse.
Et la plupart d’entre eux étaient parfaitement respectueux des lois.
Ils avaient simplement le tort de travailler dans un secteur où la fraude de certains avait fini par jeter le soupçon sur tous les autres.
Et surtout, soyons lucides : pour l’administration, contrôler ces hommes ne présentait pratiquement aucun risque.
Ils avaient une adresse.
Une boutique.
Une entreprise.
Une comptabilité.
Des comptes bancaires.
Des salariés.
Un patrimoine.
Ils étaient là.
Ils ne se cachaient pas.
Ils ne menaçaient personne.
Ils ne tiraient sur personne.
Ils ne vivaient pas dans la clandestinité.
C’étaient, pour la plupart, des gens honnêtes, parfaitement identifiables et parfaitement accessibles à l’administration.
Il était donc facile de les contrôler.
Peut-être même trop facile.
Et c’est précisément ce qui me révolte encore aujourd’hui : on avait devant soi tout un ensemble d’hommes et de femmes dynamiques, travailleurs et pour la plupart honnêtes, sur lesquels l’administration pouvait exercer son pouvoir sans prendre le moindre risque.
Pendant ce temps, ceux qui vivaient réellement de la clandestinité, des trafics et de la violence étaient, par définition, beaucoup plus difficiles à atteindre.
Je ne dis pas que l’État devait fermer les yeux sur les fraudes du Sentier.
Je dis autre chose.
Il aurait dû savoir faire la différence entre la fraude et l’entrepreneuriat.
Et surtout comprendre qu’en enfonçant la tête sous l’eau à ceux qui travaillaient légalement, il ne combattait pas seulement la fraude.
Il affaiblissait une partie de l’économie française.
Le Sentier avait compris avant tout le monde la rapidité, la souplesse et la réactivité qui allaient devenir les armes de la nouvelle économie mondiale.
La France aurait dû protéger cette formidable énergie.
Elle l’a laissée disparaître et a peut-être même contribué à sa disparition.
Et nous nous étonnons aujourd’hui de ne plus avoir d’industrie textile.
Mais le véritable sujet dépasse largement le Sentier.
Ce quartier est le symbole d’une maladie française : nous savons parfaitement contrôler ce qui est visible, déclaré et accessible ; nous sommes beaucoup moins efficaces lorsqu’il s’agit de combattre ce qui est clandestin, mobile et véritablement dangereux.
Le petit entrepreneur a une adresse. Le délinquant n’en a pas toujours.
L’entrepreneur a des comptes. Le trafiquant utilise des circuits que l’administration ne voit pas.
L’entrepreneur peut être redressé demain matin. Le réseau clandestin demande des enquêtes, des moyens, du renseignement, du courage et du temps.
Alors, naturellement, il est tellement plus facile de s’en prendre à celui qui est là.
C’est cette facilité qui est dangereuse.
Car à force de considérer l’entrepreneur comme une source de recettes avant de le considérer comme une source de richesse, l’administration finit par décourager précisément ceux dont le pays a besoin.
Le drame du Sentier est là.
Nous n’avons pas seulement perdu des ateliers et des emplois.
Nous avons perdu une culture entrepreneuriale, un savoir-faire, un réseau, une capacité à produire vite et à prendre des risques.
Et personne n’a jamais fait une révolution administrative pour empêcher cette disparition.
On a laissé faire.
On a contrôlé.
On a réglementé.
On a taxé.
Et lorsque tout a disparu, on a découvert que la production était partie ailleurs.
Voilà le bilan politique que je tire de cette histoire : un État qui ne sait pas faire confiance à ceux qui travaillent finit par organiser lui-même une partie de leur départ.
Il ne suffit pas aujourd’hui de proclamer qu’il faut « réindustrialiser la France ».
Il faut commencer par se demander pourquoi tant d’entrepreneurs français ont cessé de produire en France.
Pourquoi ils ont délocalisé.
Pourquoi leurs enfants ont parfois préféré d’autres activités.
Pourquoi les ateliers ont fermé.
Pourquoi les petits patrons ont fini par considérer l’administration non plus comme un partenaire, mais comme une menace supplémentaire.
La réindustrialisation ne se décrète pas depuis un ministère.
Elle commence dans le rapport quotidien entre l’État et celui qui entreprend.
Si nous voulons reconstruire une industrie, il faudra changer de philosophie : moins de suspicion envers celui qui travaille, moins de bureaucratie, moins de contrôles absurdes, et davantage de confiance envers ceux qui prennent des risques avec leur argent, leur travail et parfois toute leur vie.
Le Sentier nous rappelle une vérité que la politique française semble avoir régulièrement oubliée :
on ne crée pas de richesse en traquant sans discernement ceux qui en créent.
Et surtout, on ne réindustrialise pas un pays avec ceux qui administrent l’économie.
On le réindustrialise avec ceux qui la font.
Paul Germon

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