
Il faudrait tout de même se réveiller.
Depuis la publication de Haaretz, certains semblent avoir déjà rendu leur verdict : Netanyahou aurait été prévenu, il aurait ignoré l’avertissement, et la responsabilité du 7 octobre serait donc établie. Voilà une belle histoire. Le problème est qu’elle n’est pas encore une vérité établie.
Reprenons les faits.
Haaretz affirme que Mohammed ben Zayed aurait appelé personnellement Netanyahou avant le 7 octobre pour lui transmettre un avertissement extrêmement grave concernant une opération préparée par Yahya Sinwar. L’entretien aurait duré quarante-cinq minutes. Netanyahou aurait ensuite gardé cette information pour lui et ne l’aurait pas communiquée aux responsables de la sécurité israélienne.
Si cela est exact, c’est énorme.
Mais précisément : si.
Car la prétendue confirmation émiratie qui circule n’est pas une confirmation officielle des Émirats arabes unis. C’est une source anonyme interrogée par le Times of Israel, présentée comme ayant connaissance de la conversation. Pas de nom. Pas de document. Pas de compte rendu publié. Pas de déclaration du gouvernement émirati confirmant que l’appel a eu lieu.
Abou Dhabi ne confirme pas.
Netanyahou nie.
Et entre les deux, nous avons Haaretz et une source anonyme.
Cela ne signifie pas que Haaretz ment. Cela signifie qu’il faut avoir la décence de ne pas présenter une enquête journalistique comme une décision de justice.
Il y a ensuite Naftali Bennett.
Bennett affirme que le récit de Haaretz est vrai. Très bien. Mais Bennett n’est pas un arbitre indépendant. C’est un adversaire politique de Netanyahou, un ancien Premier ministre qui a tout intérêt à démontrer que celui qu’il entend remplacer a personnellement failli.
Son témoignage mérite donc d’être entendu. Il ne mérite pas d’être transformé automatiquement en preuve.
Même problème avec Yoav Gallant. Gallant affirme ne pas savoir si l’appel a eu lieu. Et Gallant n’est pas davantage un observateur neutre : il a été limogé par Netanyahou en novembre 2024 après des affrontements politiques répétés avec lui.
Là encore, cela ne rend pas sa parole fausse. Cela impose simplement de savoir qui parle, dans quel contexte et avec quels intérêts.
C’est pourtant exactement ce que certains commentaires évitent soigneusement.
Car il existe une question beaucoup plus dérangeante : pourquoi cette affaire est-elle en train de devenir le moyen privilégié de raconter le 7 octobre à travers la seule responsabilité de Netanyahou ?
Le 7 octobre n’a pas été commis dans le bureau de Netanyahou.
Il y avait un appareil militaire. Un renseignement militaire. Le Shin Bet. Des états-majors. Des informations qui circulaient. Des alertes. Des analyses. Des décisions. Des erreurs de jugement. Des erreurs de commandement.
Et il faudra bien un jour demander des comptes à tout le monde.
Pas seulement au Premier ministre.
Si Netanyahou a reçu cet avertissement et l’a enterré, qu’il réponde de ses actes.
Mais si les services de renseignement avaient eux-mêmes reçu des signaux, s’ils avaient connaissance de préparatifs du Hamas, s’ils avaient mal évalué ces informations, s’ils avaient recommandé ou non certaines mesures, alors ces responsabilités doivent être établies avec la même rigueur.
On ne peut pas remplacer une commission d’enquête par un article de journal.
Et surtout pas une commission d’enquête indépendante par un récit politique.
Il y a une autre faiblesse dans le récit actuellement diffusé : recevoir un avertissement sur une « opération majeure » ne signifie pas connaître le plan du 7 octobre. Cela ne signifie pas connaître la date. Cela ne signifie pas connaître l’heure. Cela ne signifie pas connaître l’ampleur de l’attaque ni son mode opératoire.
Entre « Sinwar prépare quelque chose de très important » et « le Hamas va franchir la frontière le 7 octobre à l’aube », il y a un gouffre.
Ce gouffre doit être rempli par des preuves.
Et c’est précisément là que l’on attend Haaretz.
S’il existe une trace téléphonique de cet appel, qu’elle soit examinée.
S’il existe un compte rendu diplomatique, qu’il soit produit.
S’il existe des témoins directs identifiables, qu’ils soient entendus.
S’il existe des documents contemporains à l’événement, qu’une commission indépendante puisse les consulter.
C’est cela, une enquête.
Le reste est de la politique.
Il serait tout aussi absurde de prendre pour argent comptant le démenti de Netanyahou. Il a évidemment un intérêt politique majeur à nier avoir reçu cet avertissement. Il doit donc être soumis au même examen que ses adversaires.
Mais la charge de la preuve ne disparaît pas parce que l’accusé est politiquement détesté.
Il y a enfin quelque chose de profondément malsain dans la manière dont certains médias et responsables politiques semblent vouloir instrumentaliser cette affaire.
Depuis le 7 octobre, une partie du débat politique israélien consiste à déterminer qui portera la responsabilité de la catastrophe. C’est légitime. Mais cette bataille ne doit pas devenir une compétition pour savoir qui réussira à imposer le récit le plus destructeur contre son adversaire.
La responsabilité de Netanyahou doit être établie s’il y a matière à l’établir.
Celle des militaires et des responsables du renseignement également.
Celle des gouvernements précédents, si elle existe.
Celle des services qui ont reçu des informations et ne les ont pas exploitées.
Celle de tous ceux qui ont eu le pouvoir d’empêcher la catastrophe et ne l’ont pas fait.
Il ne faudrait surtout pas que la recherche de la responsabilité politique de Netanyahou serve, volontairement ou non, à exonérer les autres responsables de l’immense faillite sécuritaire du 7 octobre.
Voilà pourquoi les « révélations » de Haaretz doivent être prises au sérieux.
Mais justement parce qu’elles sont graves, elles doivent être vérifiées.
Une source anonyme ne devient pas une preuve parce que son accusation est spectaculaire.
Un opposant politique ne devient pas un témoin impartial parce que son témoignage confirme ce que l’on souhaite entendre.
Et un journal, même prestigieux, ne devient pas une commission d’enquête parce qu’il publie une enquête explosive.
Le 7 octobre mérite mieux qu’un procès politique.
Il mérite la vérité.
Toute la vérité.
Et si celle-ci conduit à la responsabilité personnelle de Netanyahou, qu’il en réponde.
Mais si elle conduit aussi à celle de responsables militaires, du renseignement et de l’appareil sécuritaire, qu’ils répondent également.
Il serait insupportable que la bataille politique pour abattre Netanyahou aura servi de rideau de fumée à la faillite collective qui a rendu le 7 octobre possible.
Paul Germon

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