
De l’amour, de la haine et du boycott
La dernière fois, j’ai montré que ceux qui aiment Israël, mais qui répugnent à le défendre, expriment par là leur tristesse de n’avoir pas un Israël auquel ils peuvent s’identifier. Car ce sont des gens qui aiment par identification. (Ce sont des processus primaires, très en-deçà de l’esthétique, celle-ci ne vient qu’ensuite : on trouve beau ce à quoi, on s’identifie et non l’inverse.)
Mais dans la vie, aimer l’autre par identification, c’est n’aimer dans l’autre que ce qui nous ressemble. C’est une forme banale de l’amour narcissique qui revient à s’idolâtrer à travers l’autre. Cela peut être parfois le début d’un vrai amour, mais le plus souvent, ça en reste là. Le vrai amour est, au contraire, celui où l’on risque une part d’amour de soi en la projetant sur l’autre, avec le risque bien réel de la perdre, et même de se retrouver en des points où l’on ne se reconnaît pas.
Des points qui seraient nos failles essentielles et fécondes. C’est peut-être ça, le vrai amour : c’est ce que j’appelle aussi l’amour de l’être, ou encore du divin, et c’est à travers l’autre qu’on y accède. C’est par cette perte que l’amour peut émerger. Et le refus de risquer une part d’amour de soi se traduit par un amour malheureux de l’autre, une identité, malheureuse… En l’occurrence par un amour malheureux d’Israël et par l’incapacité d’investir cet amour dans le combat contre les ennemis d’Israël, combat ô combien légitime ; autrement dit, combat où l’amour et la loi coïncident. Quoi de mieux ?
Combat d’autant plus nécessaire qu’une atmosphère très pénible s’est installée dans le pays
Activée par les diktats d’une fausse princesse arabe qui se réclame de la Palestine, alors que la Palestine n’est pour elle qu’un marchepied, ou plutôt un nuage où elle plane, d’où elle envoie, comme d’un trône, des verdicts, notamment des appels au boycott de ceux qui, justement, osent dire leur amour d’Israël. Il est normal que Madame Hassan s’octroie cette posture de juge, puisqu’on la laisse faire : une posture qui sanctionne tout adversaire par l’étiquette de génocidaire et donc par le boycott. Et cela crée chez les personnes ciblées une réaction de peur, voire de panique. Réaction aussi normale : il faut bien vivre, il faut protéger son gagne-pain. Mais les gestes de ceux qui sont visés semblent dire que c’est trop tard pour lutter ; en fait, les gestes de soumission réalisent le « trop tard », alors qu’en principe, des alliances et des luttes seraient possibles pour promouvoir cette chose toute simple : on a le droit d’exercer son métier en France, quelles que soient ses opinions politiques.
C’est un droit minimal inscrit dans la Constitution
Eh bien il semble devenir inaccessible, et c’est terrible, car si on se laisse faire, il faudra plus tard se laisser faire davantage ; si on déchoit, on est appelé à déchoir encore plus. Autant dire que ça appelle un vrai sursaut. Est-ce que les instances communautaires font ce qu’il faut pour parer à cette situation tragique qui est en train de se répandre ? Avec beaucoup de variantes, par exemple des professeurs, même de faculté, qui ont peur d’être repérés en raison de leurs opinions et agressés à partir de ce qu’ils enseignent, qui n’a rien d’offensant.
Les pouvoirs publics en France, même s’ils s’efforcent de prévenir les agressions, se gardent bien d’affronter ce danger, en disant : « On ne va pas se mettre toute la communauté musulmane à dos », ce qui est hypocrite, car il n’est pas dit que cette communauté soit favorable au chantage : « Tu te tais sur Israël ou je te boycotte. » Avec des variantes plus féroces : « Tu te tais sur l’islam ou je te tue. »
Cela rappelle l’événement Samuel Paty
Cet événement n’est pas ponctuel : c’est une onde qui continue à se propager et à faire que des gens soient « tus » par peur d’être tués d’une façon ou d’une autre. On n’a pas mesuré la perversion de ce meurtre : bien plus que de supprimer un professeur, il vise à faire peur aux autres.
On retrouve là toute la logique terroriste stalinienne qui a prévalu si longtemps : des gens sont arrêtés arbitrairement, ça terrorise les autres et, de fait, ça pourrit toute une société. Cette même logique peut être à l’œuvre dans la vie quotidienne. C’est bien montré dans le film Fjord, qui se passe en Norvège, à partir de faits réels où le pouvoir terrorise une famille de migrants au nom de la protection des enfants. Autrement dit, au nom de la lutte contre la violence, on crée une violence beaucoup plus ravageante. Ici, au nom de la lutte contre un génocide non prouvé et sans doute imaginaire, on veut empêcher des gens de pratiquer leur métier.
La tâche urgente : faire échouer ces appels à repérer et à boycotter, dont les formes sont très variées.
Il faut clamer et réclamer son droit d’exercer son métier sans payer pour ses opinions, sans avoir à les justifier. Il faut perturber cette logique totalitaire, sans tomber dans la logique victimaire qui est, en fait, une forme de soumission. Souvenez-vous des journalistes de Charlie Hebdo tués pour leurs opinions. Il y a eu une grande indignation, une profonde révolte, qu’on a littéralement enterrée grâce au mot d’ordre « Je suis Charlie », qui fait de tout un chacun une victime potentielle au lieu de s’attaquer au mal. Si tout le monde se dit victime, cela ne suffit pas à balayer les bourreaux.
Il faut perturber ce champ de force morbide et dénoncer sans relâche ceux qui appelle au boycott. Et il faut, pour cela, impliquer les pouvoirs publics.
Les ennemis d’Israël ont cru avoir trouvé de quoi cacher leur étiquette millénaire d’antisémites en collant aux autres celle de génocidaires. Opération grossière, car les antisémites se rattachent à une longue tradition, en l’occurrence islamique, , ou chrétienne, ou platement narcissique très énervée par ces juifs trop singuliers. Tandis que les gens qu’ils qualifient de génocidaires ne se rattachent à rien de tel : ils n’ont pas une tradition de génocidaires ; on a plutôt une tradition de génocidés.
Le boycott, c’est l’arme de la haine, petite ou grande, qui veut tuer en silence. Elle est à l’œuvre chez les ennemis d’Israël, mais aussi chez les amis d’Israël. Par exemple, je ne savais pas et vous non plus que j’étais boycotté sur la petite chaîne Akadem, pour mon livre La Torah, une lecture laïque. C’est dérisoire, me direz-vous, mais toutes ces choses sont dérisoires devant l’amour de la vie c’est-à-dire du divin. En tout cas, il faut non seulement combattre la logique du boycott, mais s’assurer qu’on ne fonctionne pas soi-même dans cette logique.
Daniel Sibony

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