À ceux qui aiment Israël mais qui répugnent à le défendre
Un premier point d’abord, puisqu’on m’a questionné sur l’épisode de l’Altaléna, ce bateau dont on vient de retrouver l’épave et que Ben Gourion a fait sauter car il était plein de combattants de l’Irgun qui ne voulaient pas rejoindre la Hagana
Quand des gens passionnés veulent se battre pour la même cause que l’autorité officielle, mais pas dans le cadre qu’elle impose, on est dans un conflit entre la passion et la loi, car ces gens étaient des passionnés d’Israël, mais ils refusaient le cadre imposé, un cadre qui s’érigeait en loi, et il faut bien une loi. C’est elle qui a triomphé de façon impitoyable. Et contrairement à ce qu’on pense, ça laisse des traces, car quand la loi triomphe sur ce mode plutôt que sur le mode d’une entente provisoire que l’on fera évoluer, cela aura tendance à renforcer le côté tout ou rien, c’est-à-dire la raideur de la loi, le manque de grâce. Lénine a fait pareil pour les marins de Cronstadt : il les a massacrés. Ça a renforcé son pouvoir, mais ça a surtout renforcé, dans ce pouvoir, les tendances totalitaires qui, par la suite, ont triomphé.
Le conflit frontal entre la loi et la passion se résout en général de façon tragique, mais le tragique fait oublier ce supplément totalitaire qui pèse lourd par la suite. Ce n’est pas un hasard si ce pays comporte un nombre d’avocats énorme, et si la justice y est assez harcelante : elle a même harcelé Ytshaq Rabine.
Vous-en à mon idée pour ceux qui aiment Israël mais qui répugnent à le défendre.
Oui, ceux qui prennent Israël avec des pincettes : il faut qu’ils sachent que ce qui leur est demandé, ce n’est pas de défendre Israël, c’est de combattre les ennemis d’Israël. Et si ces gens se piquent de liberté, de démocratie, d’ouverture d’esprit, ils ne peuvent que rejoindre ce combat, car les ennemis d’Israël les plus actifs représentent l’obscurantisme incarné. Quelqu’un d’honnête et d’un peu intelligent ne peut pas vouloir que l’islam radical l’emporte à travers l’Iran, le Hezbollah, le Hamas, le Yémen, le Qatar, la Turquie, etc.
Bien sûr, les ennemis d’Israël se recrutent aussi parmi des esprits qui se veulent universalistes et pour qui le particularisme juif est agaçant. J’ai montré dans mon dernier livre, La Torah, une lecture laïque, que l’idée juive, telle qu’elle est mise en jeu dans ce noyau de la Bible hébraïque, est singulièrement universelle, car elle ne demande pas de croyance particulière. Elle ne demande que l’amour de l’être comme infini des possibles. C’est cela, l’amour d’Adonaï, qui est, comme je le répète, l’anagramme de l’être, c’est-à-dire de Havaya. Si on oppose à cela l’universalisme chrétien, on constate que celui-ci repose sur une croyance très particulière : la croyance qu’un homme nous a sauvés parce qu’il s’est sacrifié pour nos fautes. Il faut vraiment le croire pour le croire. Cet universalisme est bien plus particulier que l’amour de l’être que propose la Torah. Et si on veut lui opposer l’universalisme islamique, on voit très vite que celui-ci consiste à se donner comme objectif le plus grand nombre de soumis. Mais le grand nombre, ça ne fait pas de l’universel ; cela fait une grosse part de marché dans la bourse des croyances.
Ceux qui aiment Israël mais qui répugnent à le défendre.
Ils y répugnent parce qu’Israël contient des êtres qui leur répugnent ; par exemple, des Ben Gvir et des Smotrich. Pour d’autres, ce seront des intégristes religieux qui, de plus, refusent d’aller se battre, en posant que leur étude de la Torah est une contribution suffisante. C’est vrai que c’est insupportable, mais il faut que ces gens pour qui Israël a trop de tares fassent leur deuil de l’Israël idéal, c’est-à-dire, selon leur vœu, de l’Israël tel qu’ils le veulent, pour pouvoir s’identifier avec lui.
Ce sont des gens qui aiment par identification. Ça existe, c’est même ce qu’il y a de plus banal. En tapant sur Israël, ce qu’ils expriment, c’est leur immense tristesse qu’Israël ne soit pas comme ils le veulent. Eh bien, si Israël est vivant, il ne sera sans doute jamais comme nous le voulons ; il sera vivable et aura des failles de toutes sortes. Et ce que les ennemis d’Israël veulent détruire, c’est la vie d’Israël.
Ceux qui ne font que critiquer Israël au lieu de combattre ses ennemis rappellent parfois les prophètes hébreux.
Les engueulades des prophètes étaient des efforts pathétiques de redressement, d’éducation, d’élévation du peuple. Ils ont eu de bons effets de transmission : ce n’est pas rien de se transmettre des textes de ce calibre. Mais ont-ils produit l’élévation qu’ils réclamaient ? Rien n’est moins sûr ; l’égoïsme et l’injustice ont largement continué. Ce qu’ils nous ont laissé de mieux, c’est l’espoir du retour. Mais si le peuple est en partie revenu sur sa terre, ce n’est pas à la suite d’une élévation morale qui l’aurait aligné sur l’exigence des prophètes, c’est parce que des êtres hardis se sont levés, poussés par des circonstances insupportables, et qu’ils ont dit : « Ça suffit. » Et ils l’ont dit au moment où le peuple était au plus bas, et même pendant qu’il se faisait massacrer dans des proportions inouïes. Et dans l’État qu’ils ont construit, il y a les mêmes failles qu’il y a toujours eu. Oui, les mêmes injustices, égoïsmes, idolâtrie de l’argent, et il y a aussi, bien sûr, des réussites symboliques et spirituelles. Il y a de tout ; et c’est cet Israël plus qu’imparfait qu’il faut aider, alors même qu’il n’est pas un refuge pour nous, alors même qu’il nous crée des ennuis ; l’aider, sinon directement, lorsqu’on veut faire la fine bouche, du moins indirectement, en combattant ses ennemis de toutes les manières possibles, car ses ennemis sont multiformes, omniprésents, hyperactifs, et ils ont réussi à faire croire à beaucoup de monde que leur haine radicale des Juifs tient au fait que l’État juif se conduit mal, alors que leur haine précède de treize siècles l’existence d’Israël.
Combattre les porteurs de haine, c’est aussi combattre les effets de leurs actions, de leur propagande, du mode d’être qu’ils diffusent, qui est marqué par le mensonge, la perversion, l’outrecuidance, toutes choses contre lesquelles des honnêtes gens ne peuvent qu’être vigilante, d’une vigilance qui ne peut que leur faire du bien et améliorer leur vie.
Daniel Sibony*
Dernier ouvrage paru : Lecture laïque de la Torah, Odile Jacob



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