Hollande. Quel aplomb de se représenter !

François Hollande à Sens dans l’Yonne le 29 août 2026 © Roméo Boetzle

François Hollande envisage donc de revenir.

Il avait quitté l’Élysée en 2017 sans même avoir sollicité un second mandat, tant son impopularité était devenue considérable. Dix ans plus tard, il se verrait de nouveau en recours. Il faut tout de même avoir un certain aplomb.

Il faut surtout se souvenir de ce que furent les premiers mois de son quinquennat, consacrés en partie à détricoter les mesures prises sous Sarkozy.

L’exemple le plus frappant fut celui des heures supplémentaires.

La loi TEPA avait défiscalisé les heures supplémentaires et les avait exonérées de cotisations salariales. Pour un ouvrier, un employé, un technicien, une infirmière, pour tous ceux qui acceptaient de travailler davantage, cela représentait un revenu net supplémentaire.

Hollande arrive au pouvoir et, dès août 2012, supprime l’exonération d’impôt sur le revenu et les exonérations salariales attachées aux heures supplémentaires.

Curieuse façon pour un gouvernement de gauche de commencer son mandat : reprendre une partie du bénéfice de leur travail supplémentaire à des salariés dont beaucoup avaient des revenus modestes ou moyens.

Et ce n’était que le début.

Car ensuite vint l’avalanche fiscale.

Fiscalisation des heures supplémentaires, abaissement du plafond du quotient familial, nouvel abaissement l’année suivante, fiscalisation des majorations de pension des retraités ayant élevé trois enfants, hausse des prélèvements sur le capital, durcissement de l’ISF, contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, hausse des droits de mutation, hausse des cotisations vieillesse, hausse de la TVA et divers prélèvements supplémentaires.

Familles, retraités, épargnants, entrepreneurs, salariés, classes moyennes furent mis à contribution.

Hollande avait expliqué au Bourget que son adversaire était « le monde de la finance ». Une fois élu, il trouva beaucoup plus facilement le chemin de la feuille d’impôt des Français.

La suite fut assez extraordinaire. Après avoir fortement augmenté les prélèvements, le gouvernement découvrit que les entreprises françaises avaient un sérieux problème de compétitivité. Il créa donc le CICE, puis le pacte de responsabilité, pour rendre aux entreprises une partie de l’oxygène qu’on leur avait retiré.

Pendant ce temps, le chômage resta autour ou au-dessus de 10 % pendant une grande partie du quinquennat. Hollande avait promis l’« inversion de la courbe ». Cette fameuse courbe finit par devenir un sujet de plaisanterie nationale.

La dette, elle, continua de monter.

Il y eut ensuite un choix beaucoup plus lourd de conséquences : celui de l’énergie.

La France possédait un avantage exceptionnel, construit pendant des décennies : un parc nucléaire considérable, une électricité très largement décarbonée, une production pilotable, une dépendance réduite aux hydrocarbures étrangers et toute une filière industrielle constituée d’ingénieurs, de techniciens, de sous-traitants et d’un savoir-faire stratégique.

Une partie de cet avantage fut sacrifiée au compromis politique conclu avec les écologistes avant l’élection présidentielle de 2012.

L’accord PS-EELV prévoyait une réduction massive du poids du nucléaire. Hollande reprit l’objectif de ramener sa part dans la production d’électricité de 75 % à 50 % en 2025 et fit de la fermeture de Fessenheim un engagement présidentiel.

Pourquoi 50 % plutôt que 60 ou 40 ? Aucune nécessité technique n’imposait ce chiffre. C’était un objectif politique. Il fallait donner des gages aux écologistes.

Fessenheim devait fermer alors que l’Autorité de sûreté nucléaire n’en avait pas ordonné l’arrêt pour des raisons de sûreté. Une infrastructure énergétique stratégique était ainsi devenue un élément d’un accord politique.

Le problème dépassait largement le cas de Fessenheim. Lorsqu’un État explique pendant des années qu’il entend réduire la place d’une filière industrielle, les investissements ralentissent, les jeunes s’y orientent moins, les compétences vieillissent, certains sous-traitants disparaissent et les savoir-faire finissent par s’éroder.

Quelques années plus tard, la France redécouvrit que le nucléaire constituait précisément l’un de ses principaux instruments de souveraineté énergétique et décida de construire de nouveaux réacteurs.

Nous cherchons aujourd’hui à reconstruire ce que nous avions contribué à fragiliser.

Il y eut aussi Taubira.

Nicolas Sarkozy avait fait adopter en mars 2012 une loi de programmation visant à porter le parc pénitentiaire français à 80 000 places en 2017. Le constat était déjà fait : la France manquait de prisons. Il fallait en construire pour permettre notamment l’exécution effective des peines.

Hollande et Taubira arrivèrent et cette programmation fut en partie abandonnée.

Le texte budgétaire de décembre 2012 est d’ailleurs parfaitement clair : une partie des dépenses prévues pour augmenter le nombre de places de prison serait abandonnée, « en cohérence avec la volonté du Gouvernement de développer l’accompagnement en milieu ouvert ».

Ce n’était donc pas une simple décision budgétaire. C’était un choix de politique pénale.

Vinrent ensuite la suppression des peines planchers, la création de la contrainte pénale, le développement des aménagements de peine et une conception de la justice dans laquelle l’incarcération devait être utilisée avec davantage de parcimonie.

Aujourd’hui, la France court après les places de prison. Les établissements sont surpeuplés, des détenus dorment sur des matelas au sol et les gouvernements annoncent les programmes de construction qui auraient dû être menés depuis longtemps.

Nous payons encore ce retard.

Christiane Taubira avait auparavant donné son nom à la loi de 2001 reconnaissant certaines traites et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.

Certaines, précisément.

Le texte cite la traite transatlantique, celle de l’océan Indien et l’esclavage pratiqué dans plusieurs espaces à partir du XVe siècle. Les immenses traites transsahariennes et arabo-musulmanes n’y sont pas nommées.

Des millions d’Africains déportés pendant des siècles vers l’Afrique du Nord et le monde musulman restent ainsi en dehors du champ explicitement désigné par cette grande loi mémorielle.

Taubira fut ensuite députée puis ministre de la Justice. Elle ne fit pas modifier sa loi pour réparer cette singulière omission.

La mémoire était obligatoire, mais sélective.

Il y eut ensuite l’Europe.

François Hollande avait pris pendant la campagne de 2012 un engagement clair : le traité budgétaire européen négocié par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel devait être renégocié.

Il ne le fut pas.

Quelques mois après son élection, la France ratifia le traité. Un pacte pour la croissance lui fut ajouté, mais le traité budgétaire lui-même, celui que Hollande avait promis de renégocier, demeurait.

Avec lui se renforçait une organisation européenne dans laquelle la Commission examine les projets budgétaires nationaux, formule ses appréciations et peut demander des corrections.

On peut être favorable à cette surveillance. Ce n’est pas la question. Hollande avait été élu en promettant de modifier ce dispositif et ne l’a pas fait.

Dans le même temps, la France continuait à s’affaiblir face à l’Allemagne.

On parlait toujours du « couple franco-allemand », mais le couple était de moins en moins équilibré.

L’Allemagne accumulait les excédents commerciaux tandis que la France accumulait les déficits. L’Allemagne conservait une industrie extrêmement puissante tandis que la France poursuivait sa désindustrialisation. Les comptes publics allemands s’amélioraient pendant que la dette française augmentait.

Le vocabulaire diplomatique continuait d’affirmer l’égalité. Le rapport de forces disait autre chose.

La France devenait progressivement le partenaire faible. Il ne s’agissait évidemment pas d’une vassalisation juridique, mais d’une quasi-vassalisation économique et politique née de notre propre faiblesse.

Berlin n’avait d’ailleurs pas besoin de donner des ordres. Le pays qui possède l’industrie, les excédents, les comptes les plus solides et la meilleure crédibilité financière pèse nécessairement davantage que celui qui présente la situation inverse.

Hollande avait promis de réorienter l’Europe. Il accompagna surtout le déclassement relatif de la France face à l’Allemagne.

Il y eut aussi Cahuzac, ministre du Budget chargé notamment de lutter contre la fraude fiscale et qui avait lui-même dissimulé de l’argent à l’étranger, au moment même où le gouvernement demandait toujours davantage d’impôts aux Français. Le symbole était désastreux.

Il y eut Leonarda et cette intervention du président de la République à la télévision dans le cas individuel d’une adolescente expulsée, jusqu’à lui proposer de revenir en France sans sa famille.

Il y eut Notre-Dame-des-Landes. Une consultation fut organisée, le oui l’emporta et pourtant rien ne fut réglé. Le dossier fut laissé au successeur.

Il y eut la déchéance de nationalité. Après les attentats du 13 novembre 2015, Hollande annonça solennellement devant le Congrès une révision constitutionnelle. La gauche se déchira, Taubira démissionna, le pays débattit pendant des mois et Hollande finit par abandonner le projet.

Il y eut la loi El Khomri, les manifestations, Nuit debout, les frondeurs socialistes et le recours au 49.3 par une gauche qui l’avait tant dénoncé lorsqu’elle était dans l’opposition.

Montebourg partit. Hamon partit. Filippetti partit. Taubira partit. La majorité se désagrégeait.

Mais le chef-d’œuvre politique de François Hollande porte un nom : Emmanuel Macron.

Macron n’est pas arrivé par effraction dans la vie politique française. Hollande lui en a ouvert la porte.

Il le fit entrer à l’Élysée comme secrétaire général adjoint, l’installa au cœur de la décision économique puis le nomma ministre de l’Économie.

Il lui donna Bercy, la visibilité, la légitimité gouvernementale et la stature nationale dont il avait besoin.

Macron créa En Marche ! alors qu’il était encore ministre de François Hollande et construisit sous ses yeux l’instrument politique qui allait pulvériser le Parti socialiste et le conduire à l’Élysée.

Hollande le laissa faire.

Macron quitta le gouvernement en août 2016 et, quelques mois plus tard, devint président de la République.

Hollande expliquera ensuite que Macron l’avait « trahi avec méthode ».

Peut-être. Mais c’est bien Hollande qui l’avait installé, promu, nommé à Bercy et doté d’une formidable rampe de lancement.

Il lui avait déroulé le tapis.

Il suffit enfin de mesurer le résultat politique.

En 2012, François Hollande arrive au pouvoir avec un Parti socialiste qui possède l’Élysée, Matignon, la majorité absolue à l’Assemblée nationale, le Sénat pendant une partie de la période, presque toutes les régions, de nombreux départements et quantité de grandes villes.

Cinq ans plus tard, il est tellement impopulaire qu’il renonce à se représenter.

Benoît Hamon obtient 6,36 % des voix à l’élection présidentielle. Emmanuel Macron récupère une partie considérable des cadres et de l’électorat socialiste. Le parti qui possédait presque tous les pouvoirs cinq ans auparavant est en ruines.

Et aujourd’hui François Hollande envisage de revenir.

Il faudrait avoir oublié la suppression de la défiscalisation des heures supplémentaires, l’avalanche d’impôts, les familles et les retraités mis à contribution, le chômage, la dette, le nucléaire sacrifié à l’accord électoral avec les écologistes, Fessenheim, les places de prison abandonnées, Taubira, la suppression des peines planchers, la priorité donnée au milieu ouvert, la mémoire sélective de l’esclavage, le traité européen qu’il avait promis de renégocier, l’affaiblissement de la France face à l’Allemagne, Cahuzac, Leonarda, Notre-Dame-des-Landes, la déchéance de nationalité annoncée puis abandonnée, les frondeurs, le 49.3 et le Parti socialiste laissé en ruines.

Et il faudrait surtout avoir oublié Emmanuel Macron.

Macron que François Hollande a installé au cœur du pouvoir, qu’il a fait ministre et auquel il a fourni le tapis rouge conduisant à l’Élysée.

Après avoir été le seul président de la Ve République à renoncer à briguer un second mandat alors qu’il pouvait juridiquement le faire, François Hollande voudrait dix ans plus tard que les Français lui donnent une nouvelle chance.

À quoi jouons-nous ?

Sommes-nous dans un monde sans mémoire ?

Paul Germon

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