La Fourmi, durant des années,
Avait compté, thésaurisé,
Serré ses comptes, rempli ses greniers,
Pour les hivers à venir préparés.

L’Ours, lui, vivait autrement :
Il puisait dans le pot communément.
Un grand vase nommé Argent public,
Toujours ouvert, toujours magique.
Ministres, élus, hauts fonctionnaires
Connaissaient bien cette affaire :
Pour les retraites de leur maison,
On avait prévu belle provision.
Des règles à part, des avantages,
Des droits dorés au fil des âges ;
Et quand manquait quelque argent,
L’État complétait prestement.
Après tout, pensait notre Ours,
Le miel public coule toujours.
Un décret bien ficelé,
Un rapport savamment maquillé,
Un comité chargé d’expliquer
Pourquoi l’on doit encore taxer.
Mais l’Ours, haut fonctionnaire,
Ne voyait pas l’avenir très clair.
Son discours, savant et rassurant,
Voilait les périls du temps présent.
Il parlait au nom de tous les siens,
Des ours, des cigales, des fourmis,
Mais cachait, derrière ses grands mots,
Les maux qui menaçaient bientôt.
Il disait : « Tout est garanti,
L’avenir sera bien servi. »
Pourtant, sous ses raisonnements,
La dette croissait lentement.
La Fourmi, dans le secteur privé,
N’avait pas cette facilité.
Ses caisses devaient être tenues,
Les déficits étaient malvenus.
Il fallait compter, provisionner,
Réformer parfois, équilibrer.
Elle œuvrait sans fanfare,
Sans plateau ni porte-parole,
Pendant que l’Ours, dans ses palais,
Promettait tout sans compter jamais.
Les Cigales, comme les Ours,
Croyaient aux promesses de toujours.
Elles pensaient leur sort assuré,
Sans voir les réserves s’épuiser.
La Fourmi, prévoyant l’avenir,
Épargnait pour mieux le soutenir.
Elle avait, patiemment, constitué
Une réserve pour ses vieux jours assurés.
Ainsi, Fourmis, Cigales et Ours,
Préparaient leur avenir au fil des jours ;
Les uns par l’épargne et le labeur,
Les autres par la promesse et la faveur.
Mais l’Ours, par ses discours savants,
Rendait le danger moins apparent.
Il masquait les choix, les dépenses,
Les promesses faites sans prudence,
Et laissait croire que, tôt ou tard,
Le miel public remplirait les greniers.
Ainsi passèrent les saisons.
Puis vint l’hiver.
L’Ours plongea sa patte au pot.
Presque plus de miel.
Car, durant des décennies,
On avait promis, dépensé, servi,
Emprunté toujours davantage,
Repoussant l’addition d’un âge à l’autre.
On votait de beaux lendemains
Avec l’argent des lendemains ;
Et chaque scrutin, pour être élu,
Ajoutait sa louche au menu.
— Comment paierons-nous nos retraites ?
Demanda l’Ours, pris d’inquiétude.
Il aperçut alors la Fourmi
Et son grenier bien rempli.
Son regard soudain s’éclaira :
— Voilà donc notre solution !
La Fourmi comprit aussitôt :
— Ma réserve ?
— Notre réserve, corrigea l’Ours.
— Pourtant, j’ai cotisé pour elle.
— Précisément : tu possèdes encore.
— Et vous ?
— Nous avons la dette.
Alors on parla de solidarité,
De justice et même d’équité.
On expliqua doctement à la Fourmi
Qu’elle avait trop bien rempli
Le grenier destiné à ses vieux jours,
Et qu’il fallait maintenant sauver l’Ours.

On rassura les Cigales :
Leurs promesses resteraient valables.
L’avenir pourrait être sauvé
Par ceux qui avaient su épargner.
On promit, pour les apaiser,
Une réforme à peine différée,
Un effort juste et raisonnable,
Et surtout parfaitement durable.
Puis l’on nomma quelques experts
Pour rendre le pillage plus clair.
Ils calculèrent, graphiques en main,
Combien prendre aujourd’hui pour demain.
Pendant ce temps, sur les plateaux,
La Cigale brillait sous les projecteurs.
Elle avait gouverné la veille,
Conseillé l’avant-veille,
Promis beaucoup, dépensé davantage,
Et laissé les factures en héritage.
Elle chantait : « Tout va très bien ! »
Quand le navire prenait l’eau ;
Puis, voyant sombrer le bateau,
Criait : « C’est l’héritage ancien ! »
Mais elle expliquait gravement
Comment remettre les comptes à flot.
— Il faudra des efforts, disait-elle.
La Fourmi demanda :
— Les vôtres ?
La Cigale n’entendit pas.
Elle avait déjà changé de plateau
Pour dénoncer le prix du bateau.
Elle promettait, d’un ton savant,
De sauver l’État en dépensant ;
Et pour combattre la dette immense,
Réclamait encore plus de dépenses.
La Fourmi, devant tant de zèle,
Demanda qui paierait pour elle.
La Cigale répondit sans trembler :
— Ceux qui ont encore de quoi donner.
Puis elle partit, très applaudie,
Vers une autre émission politique,
Où l’on vantait son grand courage
À faire payer les gens sages.
MORALE
Quand l’Ours haut fonctionnaire
Voile l’avenir par ses discours,
Il égare Cigales et Ours
Et menace les greniers des Fourmis.
Pourtant, chacun, au fil des jours,
Avait préparé ses vieux jours :
Les uns par l’épargne et le labeur,
Les autres par la promesse et la faveur.
Mais l’État, après avoir tout promis,
Regarde les greniers bien remplis
Et proclame, d’un ton attendri,
Que les prendre est acte citoyen.
La Cigale, qui chantait
Pendant qu’on creusait la dette,
Continue de plastronner
Pour expliquer à la Fourmi
Pourquoi c’est elle qui doit payer.
Elle appelle cela justice,
L’Ours le nomme solidarité ;
La Fourmi, devant son bien menacé,
Y reconnaît l’impôt déguisé.
Paul Germon

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