Peut-être une nation d’immigration ne survit-elle que si elle sait transmettre aux nouveaux venus un passé qu’ils n’ont pas vécu mais qu’ils acceptent de recevoir
Francis Moritz
Je rencontrai, peu après mon retour en Amérique, un Français qui me parla de son pays avec une expression que je ne connaissais point.
Il me dit qu’une « nouvelle France » était en train de naître.
Je lui demandai ce qu’était devenue l’ancienne.
Il sourit.
Quelques jours auparavant, j’avais entendu une personnalité politique française affirmer que la France blanche et chrétienne n’existait pas et n’avait jamais existé.
Cette phrase m’arrêta.
Je ne savais encore s’il fallait y voir une proposition historique, une affirmation politique ou l’annonce d’un projet. Je résolus donc de ne pas la juger avant de l’avoir comprise.
J’avais appris, au cours de mon premier voyage en Amérique, que les peuples disent parfois davantage sur eux-mêmes lorsqu’ils parlent de leur passé que lorsqu’ils décrivent leur présent.
Je décidai de reprendre l’enquête.
Ce qui a existé peut-il cesser d’avoir existé ?
La première question me parut simple.
La France avait-elle été chrétienne ?
Je ne dus pas chercher longtemps.
Ses cathédrales dominaient encore ses villes. Ses villages s’étaient formés autour d’églises. Ses rois avaient été sacrés. Son calendrier avait longtemps suivi les fêtes chrétiennes. Ses œuvres d’art, ses guerres, ses lois, ses écoles, ses cimetières et jusqu’aux noms d’innombrables communes portaient les traces d’une civilisation façonnée durant des siècles par le christianisme.
La République elle-même s’était construite dans une confrontation prolongée avec cette puissance religieuse. Elle avait séparé les Églises et l’État précisément parce que les Églises avaient occupé dans l’histoire française une place considérable.
On ne se sépare pas de ce qui n’a jamais existé.
Cette première observation me parut difficile à contester.
La France avait-elle été blanche ?
Le mot me troubla davantage, car je savais combien les catégories changent avec les siècles et combien il est imprudent de transporter dans le passé les vocabulaires politiques du présent.
Mais je dus constater un fait plus simple encore : pendant l’essentiel de son histoire, la population du territoire français avait été très majoritairement composée de populations européennes. Cela n’interdisait ni les migrations, ni les échanges, ni les présences étrangères, ni les métissages, ni la diversité des provinces et des origines.
Cela signifiait seulement qu’une réalité démographique avait existé.
Je commençai alors à soupçonner que la question n’était pas historique.
Car les faits, ici, résistaient assez bien.
La véritable question était ailleurs.
Pourquoi fallait-il affirmer que ce qui avait existé n’avait jamais existé ?
Je crus d’abord à une simple exagération
Les démocraties aiment les formules rapides.
Elles les répandent avec une vitesse que je n’avais pu imaginer lors de mon premier voyage. Une phrase prononcée le matin pouvait, le soir même, être entendue par des millions d’hommes qui ne connaissaient ni celui qui l’avait dite ni les circonstances dans lesquelles elle avait été prononcée.
Je pensai donc d’abord qu’il ne fallait pas accorder trop d’importance à quelques mots.
Peut-être voulait-on simplement dire que la France n’avait jamais été absolument homogène.
Cela était vrai.
Aucun grand peuple ne l’est.
La France avait connu les Gaulois, les Romains, les Francs, les invasions, les déplacements de populations, les provinces longtemps étrangères au royaume, les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Arméniens, les Juifs venus de diverses régions d’Europe et d’ailleurs, puis les migrations issues de ses anciennes colonies et de territoires plus lointains.
L’histoire française n’était pas celle d’une immobilité.
Mais je remarquai bientôt une étrange confusion.
Dire qu’un peuple n’a jamais été parfaitement homogène ne signifie pas qu’il n’ait jamais possédé de continuité.
Dire qu’une nation a changé ne signifie pas qu’elle n’ait pas existé avant de changer.
Dire qu’un pays accueille de nouveaux citoyens ne signifie pas que les anciens deviennent imaginaires.
Cette distinction me parut essentielle.
Je commençai à me demander si la querelle apparente sur le passé ne dissimulait pas une lutte beaucoup plus actuelle.
Qui possède le récit d’un peuple ?
Je revins alors à l’expression qui m’avait intrigué : « nouvelle France ».
Toute nation change.
La France de mon temps n’était déjà plus celle de Louis XIV. Celle de la Révolution ne ressemblait plus à celle de l’Ancien Régime. Celle que j’avais connue avait abattu une monarchie, restauré des rois, recommencé une révolution, changé de régime et continué pourtant à se nommer France.
Je connaissais donc assez bien les métamorphoses politiques.
Mais une différence me frappa.
Autrefois, ceux qui voulaient transformer la France prétendaient généralement hériter d’elle.
Les révolutionnaires eux-mêmes parlaient au nom de la nation.
Ils pouvaient condamner les rois sans nier que les rois eussent régné. Ils pouvaient combattre l’Église sans soutenir qu’elle n’avait jamais façonné le pays. Ils pouvaient abolir des institutions sans déclarer imaginaire le monde qui les avait produites.
Je me demandai alors si quelque chose de nouveau n’était pas apparu.
Il ne s’agissait peut-être plus seulement de changer l’avenir.
Il s’agissait de modifier le passé nécessaire à cet avenir.
Cette idée me troubla.
Car celui qui gouverne le présent exerce un pouvoir limité par le temps. Celui qui parvient à définir ce que le passé a été prétend exercer une autorité sur les morts eux-mêmes.
Je notai dans mon carnet :
« Celui qui décide de ce qu’un peuple fut prépare souvent ce qu’il pourra devenir. »
Je retournai vers l’Amérique
Je voulus vérifier mon intuition dans le pays que j’étais venu observer.
L’Amérique me parut d’abord offrir le spectacle inverse.
Elle était infiniment plus récente que la France. Elle avait reçu des populations venues du monde entier. Elle continuait d’accueillir des hommes parlant d’autres langues, portant d’autres souvenirs, pratiquant d’autres religions et parfois venus de pays qui avaient été ses ennemis.
Je m’attendais donc à trouver une nation incertaine de son identité.
Je trouvai une nation qui se disputait violemment sur elle-même, mais qui ne cessait jamais de parler d’elle-même.
Les uns dénonçaient l’Amérique.
Les autres la célébraient.
Les uns voulaient déboulonner certaines statues.
Les autres voulaient les protéger.
Les uns voyaient dans l’histoire nationale la promesse inachevée de la liberté.
Les autres y voyaient la permanence de dominations anciennes.
Mais tous semblaient se battre pour répondre à la même question :
Qu’est-ce que l’Amérique ?
Je fus frappé par cette persistance.
Un pays d’immigration discutait sans cesse de sa frontière.
Un pays divisé invoquait constamment sa Constitution.
Un pays composé d’origines multiples faisait flotter partout son drapeau.
Un peuple qui se reprochait quotidiennement son passé continuait de chercher dans ce même passé les raisons de son avenir.
Je ne conclus pas trop vite.
L’Amérique connaissait elle aussi la tentation de réécrire son histoire. Ses guerres de mémoire étaient profondes. Certaines universités, certains États, certaines villes et certains mouvements politiques s’opposaient violemment sur les personnages qu’il fallait honorer, les mots qu’il fallait employer et les fautes qu’il fallait enseigner.
Mais une différence subsistait.
Même lorsqu’ils s’accusaient mutuellement de trahir l’Amérique, les Américains reconnaissaient encore qu’il existait quelque chose à trahir.
Une nation d’immigrants plus nationale qu’une vieille nation ?
Cette contradiction éveilla ma curiosité.
Comment se pouvait-il qu’un pays formé par des vagues successives d’immigration parlât si volontiers de la nation, tandis qu’une nation beaucoup plus ancienne semblât parfois embarrassée par l’évocation de sa propre continuité ?
Je rencontrai des Américains dont les parents étaient nés au Mexique, en Inde, en Chine, en Pologne ou au Moyen-Orient.
Plusieurs me dirent avec une simplicité qui m’étonna :
« Je suis américain. »
Je leur demandai ce que cela signifiait.
Les réponses différaient.
L’un me parla de liberté.
Un autre de la Constitution.
Un troisième du drapeau.
Un quatrième de la possibilité de réussir.
Un autre encore me dit simplement :
« C’est mon pays. »
Je songeai alors à la France.
Que répondrait aujourd’hui un Français à la même question ?
Et surtout : oserait-il répondre sans craindre que sa réponse ne le classe immédiatement dans un camp ?
Cette question me parut plus grave que toutes les querelles de vocabulaire.
Car un peuple cesse peut-être de former un peuple non lorsqu’il devient divers, mais lorsque ses membres ne peuvent plus dire ce qui leur est commun sans être soupçonnés de vouloir exclure quelqu’un.
Je crus enquêter sur la mémoire
Je découvris que l’immigration se trouvait déjà au cœur de mon enquête.
Car si une « nouvelle France » existe, il faut demander qui la compose.
La réponse semblait évidente : les Français d’aujourd’hui.
Mais cette évidence ouvrait aussitôt d’autres questions.
Celui qui rejoint un peuple rejoint-il seulement un territoire ?
Entre-t-il dans un système de droits ?
Adhère-t-il à des lois ?
Reçoit-il aussi une histoire qu’il n’a pas personnellement vécue ?
Et si cette histoire comporte des grandeurs et des crimes, des victoires et des fautes, des cathédrales et des révolutions, des persécutions et des émancipations, devient-elle en quelque manière la sienne ?
Je songeai aux Américains.
Beaucoup descendaient d’hommes arrivés longtemps après la Déclaration d’indépendance. Pourtant ils disaient volontiers :
« Nos Pères fondateurs. »
Cette expression me parut extraordinaire.
Elle signifiait qu’un homme pouvait hériter d’ancêtres politiques dont il ne descendait pas biologiquement.
Je compris alors que je m’étais peut-être trompé sur la nature même de mon enquête.
Je croyais demander si un peuple pouvait changer de passé.
Il me fallait peut-être demander comment un peuple transmet son passé à ceux qui ne l’ont pas vécu.
Car une nation ne demeure pas elle-même en refusant tout changement. Elle ne demeure pas davantage elle-même en exigeant de chaque génération qu’elle ressemble à la précédente.
Elle demeure peut-être elle-même d’une manière plus mystérieuse : en faisant d’un héritage reçu un héritage transmissible.
Je notai alors dans mon carnet :
« Peut-être une nation d’immigration ne survit-elle que si elle sait transmettre aux nouveaux venus un passé qu’ils n’ont pas vécu mais qu’ils acceptent de recevoir. »
Je refermai mon carnet.
Mais une nouvelle enquête venait de commencer.
Car il restait à savoir ce que signifie, pour celui qui arrive, accepter de recevoir l’histoire d’un peuple.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps
