Tribune Juive

Vous avez dit Perpétuité ? Par Francis Moritz

Tocqueville Retour en Amérique: Carnets retrouvés

Première enquête

Pourquoi certains hommes meurent-ils en prison ?

ESSAI

Je croyais revenir en Amérique.

Je découvre que c’est l’Amérique qui revient à moi.

Près de deux siècles se sont écoulés depuis que je traversai une première fois l’Atlantique. Le gouvernement de France m’avait confié une mission dont la modestie apparente dissimulait déjà l’importance : étudier les établissements pénitentiaires des États-Unis.

Je quittai mon pays pour observer des prisons.

Je revins avec un livre sur la démocratie.

À cette époque déjà, je compris qu’il existe des institutions qui ne doivent jamais être étudiées pour elles-mêmes. Les prisons appartiennent à cette catégorie. Elles sont moins des bâtiments que des révélateurs. Elles disent rarement seulement ce qu’une société pense des criminels ; elles révèlent surtout ce qu’elle pense de l’homme, de la liberté, de la responsabilité, de l’autorité et du pardon.

Je n’avais pas cherché la démocratie.

Je l’avais rencontrée au détour d’une prison.

Aujourd’hui, le hasard — ou quelque étrange privilège accordé aux idées plus qu’aux hommes — me ramène sur cette même terre.

Je retrouve une Amérique plus vaste, plus puissante, plus diverse que celle que j’avais connue.

Les moyens de communication ont changé. Les villes ont changé. Les techniques ont changé. Les visages eux-mêmes racontent désormais une histoire plus universelle.

Mais les nations, comme les hommes, conservent un caractère.

C’est ce caractère que je suis venu retrouver.

À peine arrivé, une remarque attire mon attention.

On m’explique, presque avec simplicité, que certains condamnés mourront en prison.

Ils ne retrouveront jamais la liberté.

Cette affirmation ne provoque autour de moi ni émotion particulière ni embarras.

Elle paraît aller de soi.

Je m’arrête.

Ce n’est pas la sévérité de la peine qui retient d’abord mon attention.

Mon siècle connaissait le bagne, les travaux forcés et l’échafaud. Je ne suis donc pas venu découvrir la dureté de la justice.

Ce qui m’intrigue est ailleurs.

Comment la nation qui se présente volontiers comme la patrie de la liberté accepte-t-elle qu’un homme puisse être définitivement privé de toute perspective de retour dans la communauté des hommes libres ?

Je pourrais commencer par consulter les codes.

Je préfère m’en abstenir.

Les lois expliquent rarement une nation.

Je l’avais appris dès mon premier voyage.

Les institutions comptent.

Les mœurs comptent davantage.

Je décide donc de reprendre exactement la méthode qui m’avait tant appris autrefois.

Je visiterai les prisons.

Mais surtout, j’observerai la société qui les a construites.

Car les prisons ne sont jamais des accidents.

Elles sont toujours l’aboutissement d’une certaine idée de la justice.

Et la justice elle-même procède d’une certaine idée de l’homme.

Ma première surprise survient avant même d’avoir franchi les portes d’un établissement pénitentiaire.

Je rencontre des magistrats.

Des procureurs.

Des policiers.

Des universitaires.

Des citoyens ordinaires.

Tous ne pensent pas de la même manière.

Mais presque tous reviennent, sous des formes différentes, à une même idée.

La liberté est inséparable de la responsabilité.

Cette formule me semble familière.

Je l’avais déjà entendue il y a près de deux siècles.

Je crus d’abord qu’elle suffisait à expliquer la rigueur de certaines condamnations.

Je dus bientôt reconnaître que cette première impression était incomplète.

L’Amérique ne forme pas un bloc.

Elle est une fédération.

Certains États ont aboli la peine capitale.

D’autres la maintiennent.

Certains limitent les condamnations à perpétuité incompressible.

D’autres y recourent davantage.

Une même Constitution.

Une même histoire nationale.

Et pourtant plusieurs conceptions de la justice.

Je retrouve ainsi ce qui m’avait tant frappé lors de mon premier séjour.

Les États-Unis ne constituent pas une démocratie uniforme.

Ils sont une expérience permanente de la démocratie.

Chaque État devient, à sa manière, un laboratoire politique.

Je ne pus alors m’empêcher de penser à la France.

Chez nous, l’État aime l’unité.

Il redoute les différences de traitement comme autant d’injustices possibles.

En Amérique, on paraît accepter que la justice varie selon les États, parce que l’on admet que les communautés politiques puissent tirer de principes communs des conséquences différentes.

Cette différence mérite d’être méditée.

En France, nous cherchons volontiers l’égalité dans l’uniformité.

En Amérique, je retrouve cette inclination ancienne à chercher la liberté dans la diversité des expériences locales.

Je ne dis pas encore laquelle des deux méthodes sert le mieux la justice.

Je note seulement qu’elles ne procèdent pas du même instinct démocratique.

Je comprends alors que ma première question était mal formulée.

Je ne dois plus demander :

Pourquoi certains hommes meurent-ils en prison ?

Je dois demander :

Pourquoi les Américains acceptent-ils que certains hommes meurent en prison ?

La différence peut paraître subtile.

Elle est en réalité considérable.

Je ne cherche plus à comprendre la peine.

Je cherche à comprendre ceux qui l’acceptent.

Mon enquête change d’objet.

Comme autrefois.

Je croyais étudier les prisons.

J’étudie déjà une société.

Je remarque bientôt une autre singularité.

En Europe, et particulièrement en France, nous parlons volontiers des droits de l’individu.

En Amérique, j’entends plus souvent évoquer les devoirs du citoyen.

La différence n’est pas absolue.

Mais elle revient avec une fréquence suffisante pour retenir mon attention.

Je m’interroge.

La liberté possède-t-elle ici une signification différente de celle que lui donnent aujourd’hui les Européens ?

Pour beaucoup d’Américains que je rencontre, être libre ne signifie pas seulement pouvoir agir.

Cela signifie également répondre des conséquences de ses actes.

En France, la prison tend de plus en plus à être pensée comme un lieu de réinsertion.

Cette ambition honore une société lorsqu’elle ne devient pas une simple formule.

Elle rappelle que nul homme ne devrait être réduit définitivement à sa faute.

Mais ici, j’observe une préoccupation différente.

On me parle moins de rendre le condamné à la société que de protéger durablement la société de celui qui l’a gravement blessée.

La France semble demander :

Comment rendre un homme à la société ?

L’Amérique paraît demander :

Comment protéger la société d’un homme ?

Aucune de ces deux questions ne doit être méprisée.

Mais elles ne conduisent pas aux mêmes réponses.

Et peut-être une démocratie se définit-elle précisément par la question qu’elle choisit de placer au premier rang.

Un autre fait mérite d’être relevé.

Je retrouve dans ce pays une présence que beaucoup d’Européens affirment pourtant disparue.

La religion.

Je ne parle pas ici d’une religion d’État.

L’Amérique n’en connaît pas.

Je parle d’une société où les convictions religieuses continuent souvent d’accompagner la réflexion morale, y compris lorsqu’il est question de justice.

Cette présence m’étonne moins qu’elle ne confirme une intuition ancienne.

J’écrivais autrefois que la religion constituait peut-être la première des institutions politiques américaines, non parce qu’elle gouvernait l’État, mais parce qu’elle gouvernait les mœurs.

Je me demande aujourd’hui si cette remarque conserve encore une part de vérité.

En France, la religion a été progressivement repoussée hors de l’espace public, ou du moins tenue à distance de la décision commune.

Nous avons cru ainsi garantir la liberté de tous.

Peut-être l’avons-nous fait.

Mais l’Amérique me rappelle qu’une société peut séparer l’État des Églises sans nécessairement séparer la morale publique de toute référence religieuse.

Cette différence n’explique pas tout.

Elle éclaire cependant quelque chose.

Lorsqu’un Américain me parle de faute, de responsabilité, de pardon ou de rédemption, il emploie parfois des mots que le langage politique français a presque cessé d’utiliser.

Je n’en tire pas encore de conclusion.

Je note seulement que les démocraties ne punissent pas seulement selon leurs lois.

Elles punissent aussi selon leurs croyances, même lorsqu’elles ne les nomment plus.

À mesure que j’avance, je découvre que les prisons américaines ne m’apprennent pas seulement comment une démocratie punit.

Elles m’obligent à me demander ce qu’une démocratie croit devoir protéger en priorité.

La liberté du condamné ?

La sécurité des citoyens ?

La possibilité du pardon ?

Ou l’autorité de la loi ?

Peut-être ces objectifs ne sont-ils pas incompatibles.

Peut-être le deviennent-ils lorsque les sociétés cessent de partager une même conception du bien commun.

Je n’en suis encore qu’au commencement de cette recherche.

Je croyais retrouver les prisons américaines.

Je découvre que je dois recommencer à étudier la démocratie.

Comme il y a près de deux siècles.

Les prisons n’étaient pas mon véritable sujet.

Elles ne le sont toujours pas.

Elles ne sont que la première porte.

Il me reste maintenant à comprendre ce qui conduit une société libre à penser la liberté de cette manière.

Cette réponse ne se trouve probablement ni dans les codes, ni dans les tribunaux.

Elle se trouve peut-être dans un lieu que les Européens regardent désormais avec une curiosité mêlée d’incompréhension.

Les églises.

Je poursuivrai donc mon enquête.

Car une intuition commence à naître en moi.

Les prisons ne sont peut-être pas le miroir de la justice américaine.

Elles sont peut-être le miroir de la démocratie américaine elle-même.

En quittant cette prison, je ne savais toujours pas si l’Amérique punissait trop sévèrement.

En revanche, je commençais à me demander si la France ne s’interrogeait pas, depuis plusieurs décennies, davantage sur les droits du condamné que sur ceux de la société qu’elle entend protéger.

Je noterai cette question dans mon carnet.

Elle me sera peut-être utile lorsque je retrouverai mon propre pays.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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