Le génocide des mots. Par Charles Rojzman

Il est des moments où les mots cessent de décrire le réel pour entreprendre de le remplacer, non plus afin de l’éclairer mais afin de le soumettre à une vision morale qui dispense désormais de toute interrogation, de toute nuance, de toute prudence. C’est sans doute ce qui frappe d’abord à la lecture du rapport publié sous l’égide du Conseil des droits de l’homme des Nations unies accusant Israël de viser délibérément les enfants palestiniens et de commettre un génocide. On éprouve alors le sentiment étrange d’assister moins à une enquête qu’à l’aboutissement d’un procès dont le verdict semblait écrit avant même que les preuves n’aient été pesées.

Qu’un enfant meure sous les bombes est une horreur qui ne souffre aucune discussion ; qu’un seul enfant soit mutilé, enseveli sous les décombres, brûlé dans l’incendie d’un immeuble ou privé de ses parents constitue déjà une défaite de l’humanité entière. Mais c’est précisément parce que la souffrance des enfants est sacrée qu’elle ne devrait jamais devenir l’instrument d’une démonstration politique dont la conclusion est arrêtée d’avance. Il existe une différence abyssale entre constater qu’une guerre provoque la mort de milliers d’enfants et affirmer que ces enfants sont tués parce qu’ils sont des enfants. La première affirmation décrit une catastrophe ; la seconde prétend établir une intention.

L’histoire du XXᵉ siècle nous a appris que cette intention criminelle est la chose la plus difficile à établir. Les ruines ne parlent pas ; les cadavres ne révèlent pas à eux seuls la pensée de celui qui les a produits. Il faut des ordres, des doctrines, une politique explicite, une continuité démontrable, une volonté affirmée de détruire un groupe parce qu’il est ce groupe. Sans cette démonstration, la qualification de génocide cesse d’être un concept juridique pour devenir une figure rhétorique destinée à produire l’effet moral le plus violent possible.

On ne saurait, en effet, déduire mécaniquement l’intention des conséquences. La guerre la plus meurtrière n’est pas, par elle-même, un génocide. Le droit s’est précisément construit pour distinguer les effets d’une action du dessein qui la guide. Confondre les deux revient à dissoudre le raisonnement juridique dans l’émotion.

Le plus préoccupant est que cette certitude se déploie précisément là où la réalité est la plus tragiquement complexe. Depuis près de vingt ans, le Hamas a fait de l’effacement de la frontière entre combattants et civils l’un des principes de sa stratégie militaire. Il a construit des centaines de kilomètres de tunnels sous les quartiers d’habitation, installé des centres de commandement au voisinage d’écoles, de mosquées ou d’hôpitaux, transformé la densité démographique de Gaza en avantage tactique, recruté des adolescents et utilisé la population comme écran contre une armée dont il savait qu’elle serait placée sous le regard du monde entier. Cette stratégie n’efface évidemment en rien les obligations du droit international qui s’imposent à Israël. Elle interdit simplement que chaque mort civile soit interprétée comme la preuve automatique d’une volonté d’extermination.

Il existe dans cette fascination contemporaine pour l’accusation de génocide quelque chose qui dépasse largement le conflit israélo-palestinien. Nos sociétés, privées des anciennes religions mais incapables de vivre sans théologie, ont transféré leur besoin de salut dans la politique. Elles recherchent désormais des victimes absolues, des innocents parfaits et des bourreaux définitifs. Elles supportent mal la tragédie, parce que la tragédie suppose que plusieurs vérités puissent coexister. Elles préfèrent les récits où chacun reçoit son rôle avant même que le drame ne commence.

Cette évolution éclaire aussi l’inflation du mot « génocide ». Conçu pour désigner l’entreprise méthodique d’anéantissement d’un peuple parce qu’il est ce peuple, il tend aujourd’hui à qualifier toute guerre dont la violence atteint un degré insupportable. À force d’élargir son emploi, on finit paradoxalement par l’affaiblir. Lorsque tout devient génocide, le génocide lui-même perd sa singularité juridique et historique. Ce ne sont pas seulement les mots qui s’usent ; c’est la mémoire des véritables génocides qui s’affaiblit avec eux.

Le Conseil des droits de l’homme n’échappe pas à cette évolution. L’autorité morale que l’on continue souvent de lui prêter contraste avec une réalité institutionnelle où siègent des régimes qui emprisonnent leurs opposants, bâillonnent leurs journalistes ou persécutent leurs minorités. Il arrive ainsi que certains rapports paraissent refléter davantage les équilibres diplomatiques du moment que la lente recherche de la vérité.

On comprend alors pourquoi certains d’entre eux semblent moins procéder d’une enquête que d’une économie symbolique où Israël occupe la place du coupable universel. Les démocraties doivent être jugées avec exigence ; cette exigence ne dispense jamais de l’impartialité.

Curzio Malaparte avait compris avant beaucoup d’autres que les grandes idéologies modernes n’avaient pas seulement besoin de convaincre ; elles avaient besoin de mettre en scène. Elles vivaient de l’image plus encore que de la preuve, de la puissance émotionnelle plus encore que de la démonstration. Notre époque, saturée d’écrans, n’a fait que perfectionner cette logique. L’enfant ensanglanté devient immédiatement l’icône d’une vérité totale, alors même que la vérité d’une guerre ne saurait jamais tenir dans une photographie, si déchirante soit-elle. La souffrance est réelle ; l’interprétation demeure, elle, profondément disputée.

Ce n’est donc pas la compassion qu’il faut refuser ; c’est son instrumentalisation. Ce n’est pas l’examen de la guerre  et des atrocités qu’elle peut entraîner  qu’il faut récuser ; c’est la facilité avec laquelle certaines institutions franchissent aujourd’hui l’immense distance qui sépare la faute de l’intention, la tragédie du génocide, la mort d’enfants dans une guerre de l’affirmation selon laquelle des enfants seraient tués parce qu’ils sont des enfants. Lorsque cette frontière disparaît, ce n’est pas seulement Israël qui est jugé ; c’est le droit lui-même qui s’efface derrière la morale émotionnelle, et l’humanité perd une fois encore la capacité de distinguer entre ce qu’elle sait, ce qu’elle suppose et ce qu’elle voudrait croire.

© Charles Rojzman

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