« Sur l’antisémitisme, on vous laisse parler tout seul «
Boucheron à Erner
Il y avait quelque chose de troublant dans cet échange sur France Inter. On y parlait de Marc Bloch. De son courage. De son patriotisme. De son œuvre. De son assassinat.
On célébrait un grand Français. Un grand historien. Un grand Juif aussi, même si ce mot semble parfois embarrasser ceux qui prononcent son nom.
Puis vint une question simple: « À l’heure où la France s’apprête à faire entrer Marc Bloch au Panthéon, que nous dit son destin du retour de l’antisémitisme contemporain ? »
Question légitime. Question presque inévitable.
Et pourtant, elle resta suspendue dans l’air. Comme si quelque chose empêchait de répondre. Comme si l’on pouvait parler indéfiniment du passé, mais plus difficilement du présent. Comme si l’antisémitisme appartenait à l’Histoire, mais plus tout à fait à l’actualité.
Comment une société peut-elle devenir experte dans la mémoire de l’antisémitisme tout en demeurant parfois si mal à l’aise devant ses manifestations contemporaines ?
Malaise. Patrick Boucheron fut ici le révélateur involontaire d’une situation plus vaste.
Car ce silence, ou cet embarras, nous le rencontrons souvent: nous savons célébrer les victimes juives de jadis. Nous savons commémorer. Nous savons inaugurer des plaques, organiser des cérémonies, prononcer de beaux discours sur la mémoire. Nous savons parler de Dreyfus, de la rafle du Vel d’Hiv, de la Shoah, de la Résistance.
Mais lorsque les Juifs d’aujourd’hui décrivent ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ce qu’ils subissent parfois, la conversation devient soudain plus compliquée. Les mots se raréfient, les précautions s’accumulent, les analyses se dérobent.
Comme si nommer certaines réalités risquait de déranger davantage que l’antisémitisme lui-même.
Il est pourtant une leçon que Marc Bloch aurait sans doute comprise: les sociétés ne trébuchent jamais uniquement par manque d’intelligence, elles trébuchent aussi par refus de voir ce qui leur déplaît.
L’auteur de L’Étrange Défaite avait précisément décrit ce mécanisme : l’incapacité des élites à regarder la réalité telle qu’elle est lorsque celle-ci contredit leurs habitudes intellectuelles.
C’est peut-être là que réside l’actualité de Marc Bloch. Non dans les cérémonies. Non dans les discours. Mais dans cette exigence simple et redoutable : regarder le réel en face. Même lorsqu’il dérange. Même lorsqu’il vient de son propre camp. Même lorsqu’il oblige à revoir ses certitudes.
Car une société qui honore ses Juifs morts mais hésite à entendre ses Juifs vivants finit toujours par produire une étrange forme de mémoire: une mémoire sincère, parfois, émouvante, souvent, mais incomplète.
Or les mémoires incomplètes sont rarement les plus fidèles à l’Histoire.
© Sarah Cattan

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