Trump ou l’illusion du sauveur. Ou Pourquoi Israël ne peut déléguer son destin. Par Serge Siksik

17 juin 2026

Les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts

Charles de Gaulle

Donald Trump n’est probablement pas le problème. Il est le révélateur. Le révélateur d’une tentation ancienne, presque récurrente dans l’histoire juive : celle de croire qu’un homme providentiel venu des nations accomplira à notre place ce qu’il nous appartient d’accomplir nous-mêmes. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis son retour à la Maison-Blanche, une partie importante de l’opinion israélienne lui a accordé une confiance rarement accordée à un dirigeant étranger. Cette confiance n’était pas sans raison. Jérusalem reconnue comme capitale, les Accords d’Abraham, la pression exercée sur l’Iran, le soutien diplomatique face à des institutions internationales de plus en plus hostiles : le bilan est réel et mérite d’être reconnu. Mais la gratitude n’interdit pas la lucidité.

Or les déclarations récentes de Donald Trump à propos de l’Iran soulèvent une question fondamentale. Comment un homme qui a si bien identifié le danger représenté par la République islamique peut-il aujourd’hui envisager une issue qui permettrait au régime des mollahs de sortir renforcé politiquement de cette confrontation historique ? Comment peut-il évoquer la possibilité d’une paix généreuse, de garanties, de compensations ou de nouveaux arrangements alors même que l’Iran n’a jamais dissimulé sa volonté de détruire Israël et de remodeler le Moyen-Orient à son profit ?

Pour comprendre cette contradiction apparente, il faut probablement regarder au-delà de la politique et s’intéresser au personnage lui-même. Trump demeure avant tout un homme du deal. Son parcours, son tempérament et sa vision du monde ont été façonnés par l’univers de la négociation. Dans son logiciel mental, presque tout possède un prix, une contrepartie, un compromis possible. Là où d’autres voient un conflit insoluble, il cherche une transaction. Là où d’autres parlent de guerre existentielle, il cherche une sortie par le haut. Cette approche lui a souvent réussi. Elle a même constitué l’une des clés de son succès politique. Mais le Moyen-Orient n’est pas Manhattan et les mollahs ne sont pas des partenaires commerciaux.

Le régime iranien ne poursuit pas seulement des intérêts nationaux. Il porte une idéologie. Une révolution. Une vision religieuse et impériale du monde. Son hostilité à l’égard d’Israël n’est pas un différend diplomatique susceptible d’être résolu autour d’une table de négociation. Elle constitue l’un des fondements de sa légitimité. Depuis près d’un demi-siècle, les dirigeants iraniens proclament leur volonté d’effacer l’État juif. Ils financent, arment et entraînent ceux qui combattent Israël sur tous les fronts. Ils ont bâti leur influence régionale sur cette confrontation. Imaginer qu’une série de concessions ou de garanties puisse transformer profondément cette réalité relève moins de la géopolitique que de l’espérance.

Il existe chez Trump un autre trait de caractère qui éclaire sa démarche. Il ne veut pas seulement gagner. Il veut être reconnu comme celui qui a gagné. L’accord spectaculaire, l’annonce historique, la photographie appelée à entrer dans les manuels scolaires semblent parfois compter autant que le résultat lui-même. Le président américain rêve depuis longtemps d’un Prix Nobel de la paix. Il aspire à être celui qui met fin aux guerres, celui qui rapproche les ennemis, celui qui conclut l’accord impossible. Cette ambition n’a rien de condamnable en soi. Le problème survient lorsque le désir de conclure un accord devient plus important que la nature de l’accord lui-même.

Il faut également tenir compte d’un facteur rarement évoqué dans l’analyse du phénomène Trump : la proximité qu’il entretient depuis de nombreuses années avec certains courants évangéliques américains. Leur soutien à Israël est ancien, puissant et souvent plus constant que celui de nombreuses démocraties occidentales. Mais il repose parfois sur une lecture théologique de l’Histoire dont Israël n’est pas nécessairement le sujet principal. Une interrogation demeure donc. Soutiennent-ils Israël pour ce qu’il est, ou pour le rôle qu’il est appelé à jouer dans leur propre vision de la fin des temps ? La question ne remet nullement en cause la sincérité de nombreux évangéliques. Elle rappelle simplement qu’il est toujours prudent de comprendre les motivations profondes de ses alliés, surtout lorsque ceux-ci exercent une influence réelle sur la première puissance mondiale.

L’Histoire enseigne pourtant que certaines menaces ne disparaissent pas parce qu’on les apaise. Elles disparaissent lorsqu’elles sont vaincues. L’Allemagne nazie n’a pas été convaincue. Le Japon impérial n’a pas été séduit. Certaines idéologies ne changent pas de nature parce qu’on leur offre davantage. Elles utilisent simplement ce qu’on leur donne pour poursuivre leurs objectifs. Le régime iranien appartient à cette catégorie. Une paix qui laisserait intacte sa capacité nucléaire ou lui permettrait de préserver son appareil révolutionnaire ne constituerait pas une victoire de la paix. Elle constituerait une victoire des mollahs.

Il y a quelques mois, dans un article intitulé IN-DÉ-PEN-DAN-CE !, j’avais proposé ce que j’appelais les « Accords de George ». George pour George Washington. Non pas l’Amérique impériale, mais l’Amérique qui avait compris qu’une nation cesse d’être pleinement libre lorsqu’elle délègue à d’autres les conditions de sa propre sécurité. L’idée pouvait sembler théorique. Les événements récents lui donnent aujourd’hui une résonance particulière.

J’écrivais alors qu’après les Accords d’Abraham, il faudrait peut-être imaginer des Accords de George. Non pas pour rompre avec les États-Unis mais pour sortir d’une logique de dépendance psychologique. Non plus un axe vertical Washington-Jérusalem où l’un autorise et l’autre attend. Non plus une relation où l’un distribue les moyens et l’autre ajuste sa stratégie. Mais un partenariat entre nations souveraines, capables de coopérer sans dépendre, de s’entraider sans se subordonner. Les déclarations récentes de Trump rappellent avec force pourquoi cette réflexion demeure essentielle.

Car la véritable question n’est pas Trump. Elle est Israël. Elle est la place qu’Israël entend occuper dans sa propre histoire. L’État juif a-t-il été créé pour attendre le feu vert d’un président américain avant de neutraliser une menace existentielle ? A-t-il été créé pour suspendre sa survie aux cycles électoraux d’une autre nation, aussi amie soit-elle ? A-t-il retrouvé sa souveraineté après deux mille ans d’exil pour la conditionner aux intérêts stratégiques d’autrui ?

Depuis trois mille ans, le peuple juif entend régulièrement la même promesse : un protecteur puissant veillera sur lui. Puis le protecteur disparaît. L’empire s’effondre. Le roi meurt. Le président quitte la scène. Et Israël demeure seul face à son destin. Les Juifs de Babylone l’ont appris. Les Juifs d’Espagne l’ont appris. Les Juifs d’Europe l’ont appris. Les Juifs d’Israël continuent de l’apprendre. Les alliances sont précieuses. Elles ne sont jamais éternelles.

L’État d’Israël n’a jamais été créé pour dépendre du courage d’autrui. Il a été créé précisément pour que les Juifs ne soient plus jamais contraints de confier leur sécurité à d’autres qu’eux-mêmes. Cette vérité s’est imposée avec une brutalité particulière depuis le 7 octobre. Lorsque les massacres ont commencé, aucune armée étrangère n’est venue défendre les kibboutzim du Néguev. Aucune coalition internationale. Aucune force multinationale. Seulement des Israéliens. Des soldats. Des policiers. Des réservistes. Comme toujours.

Derrière cette réalité géopolitique se cache une dimension plus profonde encore. La tradition juive enseigne que l’Histoire résulte de la rencontre entre deux mouvements : l’éveil venu d’en haut (אתערותא דלעילא) et l’éveil venu d’en bas (אתערותא דלתתא). La Providence agit, mais elle attend également l’action humaine. L’une des grandes erreurs spirituelles consiste à confondre l’instrument et la source. Les nations peuvent être des instruments. Les dirigeants peuvent être des instruments. Les empires peuvent être des instruments. Mais aucun d’entre eux n’est la source du salut.

Donald Trump a peut-être été un instrument utile pour Israël. Il demeure néanmoins un homme. Avec ses qualités. Ses intuitions. Ses succès. Mais aussi ses limites, ses ambitions et ses aveuglements. Dans le langage de la Kabbale, certaines lumières éclairent et d’autres aveuglent. La puissance visible fascine toujours. Essav impressionne par sa force, sa maîtrise du monde extérieur, sa capacité à imposer sa volonté. Yaacov avance autrement. Plus discrètement. Plus profondément. Moins spectaculaire mais plus durable. L’Histoire semble souvent donner raison à Essav dans l’instant. Les siècles finissent généralement par donner raison à Yaacov.

Trump appartient au temps médiatique. Israël appartient au temps biblique. Trump pense en mandats présidentiels, en annonces et en victoires politiques. Israël pense en générations, en continuité historique et en survie collective. Voilà pourquoi les intérêts des deux pays convergent souvent sans jamais se confondre totalement.

La question nucléaire iranienne ne peut donc être abordée comme un simple dossier diplomatique. Pour Israël, il s’agit d’une question existentielle. Et lorsqu’une question devient existentielle, les compromis cessent d’être des solutions. Ils deviennent des risques. Que Trump le comprenne ou non importe finalement moins que la décision d’Israël de ne plus attendre qu’un autre le comprenne à sa place.

Si Washington hésite, Jérusalem devra agir. Si les chancelleries tergiversent, Jérusalem devra agir. Si demain un accord permettait aux mollahs de survivre tout en conservant leur capacité de nuisance, Jérusalem devrait agir encore. Non par goût de la guerre. Mais parce qu’aucun peuple n’a l’obligation morale d’organiser sa propre disparition.

Les présidents passent. Les ayatollahs passent. Les empires passent. Israël demeure. Non parce qu’il aurait toujours bénéficié des meilleurs alliés, mais parce qu’il n’a jamais tiré sa force essentielle de ses alliés. Depuis cinquante-huit siècles, sa véritable puissance réside ailleurs : dans une mémoire, une fidélité, une mission et une Alliance qui dépassent les hommes et les circonstances.

Les traités peuvent être dénoncés. Les accords peuvent être renégociés. Les coalitions peuvent se défaire. Les alliances entre les nations n’ont jamais été autre chose que des constructions humaines soumises aux intérêts du moment.

L’Alliance du Sinaï appartient à une autre dimension. Elle traverse les siècles sans avoir besoin d’être ratifiée, renouvelée ou confirmée.

Les alliances sont nécessaires. Elles ne sont jamais éternelles.

L’Alliance, elle, l’est…Celle qui unit depuis des millénaires le peuple d’Israël au Dieu d’Israël. Celle qui survivra aux présidents américains et aux ayatollahs.

© Serge Siksik

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