Trump, l’Iran et le nouveau Yalta : vers un monde orbital dominé par les États-Unis, la Chine et un Moyen-Orient de bascule. Par Richard Abitbol

« Nous n’avons pas d’alliés éternels, et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et c’est notre devoir de les suivre. » Lord Palmerston

 

Il est des moments où l’histoire ne se répète pas, mais se déplace. Ce qui se joue aujourd’hui autour de l’Iran, du pétrole, d’Israël et des pays du Golfe n’est pas seulement une crise régionale. C’est peut-être l’un des premiers actes visibles d’un redéploiement géopolitique mondial, où les États-Unis ne cherchent plus seulement à défendre un ordre international, mais à redevenir les maîtres du jeu.

 

La vision de Donald Trump apparaît désormais plus clairement. « Make America Great Again » ne signifie pas seulement restaurer la prospérité américaine. Cela signifie rendre aux États-Unis la capacité de décider qui gouverne, qui exporte, qui vend, qui négocie, qui survit politiquement et qui dépend stratégiquement de Washington.

 

Ce n’est donc pas un isolationnisme. C’est une forme nouvelle d’impérialisme transactionnel.

 

Trump ne se retire pas du monde. Il veut le simplifier. Il veut le réduire à de grands rapports de force lisibles, négociables, monnayables. Dans cette vision, les peuples comptent moins que les gouvernances, les gouvernances moins que les flux, et les flux moins que le pouvoir de les contrôler. Le Venezuela hier, l’Iran aujourd’hui, Cuba peut-être demain, ne sont pas d’abord des théâtres de libération démocratique. Ce sont des lieux de reprise en main géopolitique.

 

Trump ne cherche pas nécessairement à produire des démocraties autonomes. Il cherche à produire des régimes compatibles, prévisibles, négociables et dépendants.

 

C’est peut-être pourquoi il ne s’est pas empressé de soutenir Reza Pahlavi et l’opposition iranienne. Une opposition nationale véritablement légitime pourrait devenir trop autonome. Elle pourrait vouloir gouverner l’Iran selon une logique iranienne, et non selon une logique américaine. Un régime iranien affaibli, humilié, encadré, mais maintenu sous pression, peut être plus utile à Washington qu’un nouveau pouvoir libre de ses choix.

 

C’est là toute la brutalité du réalisme trumpien : mieux vaut parfois un adversaire diminué et dépendant qu’un allié souverain.

 

Avec le Venezuela et l’Iran, Trump pourrait redevenir, indirectement, le plus grand opérateur politique du marché pétrolier mondial. Non pas forcément en possédant le pétrole, mais en contrôlant les autorisations, les sanctions, les exemptions, les routes, les détroits, les assurances, les négociations et les régimes qui rendent ce pétrole disponible ou non.

 

Le pétrole n’est pas seulement une matière première. Il est une grammaire de puissance. Celui qui contrôle les conditions politiques de sa circulation contrôle bien plus que le prix du baril. Il contrôle l’inflation, la croissance, les marges de manœuvre européennes, les besoins chinois, les équilibres indiens, les finances du Golfe et les arbitrages des marchés.

 

Derrière cette stratégie se dessine peut-être une forme de nouveau Yalta : non plus un Yalta à trois comme en 1945, mais un Yalta à deux, entre Washington et Pékin. Les États-Unis et la Chine pourraient être tentés de se reconnaître mutuellement comme les deux soleils du système mondial, tout en négociant leurs zones de friction, leurs espaces de domination et leurs marges de concurrence.

 

Mais le monde actuel n’est plus celui de 1945. Il ne se laisse pas découper aussi simplement. Les États ne sont plus seulement des pions. Certains ont gagné assez de masse stratégique pour changer d’orbite.

 

Le monde qui vient ne sera donc pas multipolaire au sens naïf du terme. Il sera probablement bipolaire dans sa structure centrale, mais orbital dans son fonctionnement réel.

 

Deux soleils domineront le système international : les États-Unis et la Chine. Autour d’eux graviteront des États, des économies, des alliances, des dépendances militaires, technologiques, financières et énergétiques. Mais, contrairement au monde figé de la guerre froide, ces satellites ne seront pas condamnés à rester éternellement dans la même orbite. Certains auront assez de masse pour s’éloigner d’un centre, se rapprocher de l’autre, ou jouer de leur position intermédiaire.

 

Le monde de demain ne sera pas seulement celui des blocs. Il sera celui des orbites.

 

Dans ce système, trois pôles d’appoint se détachent : le Moyen-Orient, la Russie et l’Europe — dans cet ordre d’importance stratégique réelle.

 

La Russie demeure un astre lourd, nucléaire, militaire, énergétique, territorial, capable de perturber profondément les équilibres. Mais elle n’est plus un soleil. Elle est trop dépendante économiquement, trop limitée industriellement, trop arrimée désormais à la Chine pour redevenir un pôle complet. Elle reste une puissance de nuisance et de déséquilibre, une planète noire capable de provoquer des éclipses, mais non de structurer seule un système international.

 

L’Europe, quant à elle, est un astre paradoxal. Elle possède un marché immense, une monnaie, des normes, une culture politique, une puissance commerciale et des infrastructures avancées. Mais elle souffre d’un défaut majeur : elle n’a pas de volonté stratégique unifiée. Elle régule plus qu’elle ne décide. Elle moralise plus qu’elle ne pèse. Elle parle d’autonomie stratégique, mais dépend encore largement du parapluie américain. L’Europe demeure donc une puissance potentielle, mais non encore une puissance pleinement politique.

 

Le Moyen-Orient, en revanche, pourrait devenir le pôle d’appoint décisif du XXIᵉ siècle.

 

Longtemps objet des stratégies impériales, il pourrait devenir sujet de l’histoire. Longtemps champ de bataille des autres, il pourrait devenir arbitre mobile du nouvel équilibre mondial. Par son énergie, ses fonds souverains, ses routes maritimes, ses ports, ses détroits, ses capacités militaires, sa démographie, sa centralité religieuse, ses besoins de reconstruction, mais aussi par l’innovation israélienne et la montée en puissance des monarchies du Golfe, le Moyen-Orient pourrait devenir la grande planète stratégique autour de laquelle se réorganiseront de nombreuses orbites secondaires.

 

Il ne serait ni américain, ni chinois. Il pourrait être alternativement l’un et l’autre, ou ni l’un ni l’autre. Sa force viendrait précisément de cette capacité de bascule.

 

Le Moyen-Orient pourrait acheter américain pour sa sécurité, commercer chinois pour ses infrastructures, investir indien pour ses débouchés, coopérer israélien pour sa technologie, financer africain pour sa profondeur géopolitique, et dialoguer avec l’Europe pour ses normes et ses marchés. Il ne serait plus un simple espace de dépendance, mais un espace de choix.

 

Dans ce système orbital, la puissance ne consistera plus seulement à dominer un territoire. Elle consistera à organiser une gravité. Les États-Unis et la Chine seront les deux centres majeurs, mais les pôles d’appoint détermineront les équilibres concrets. Celui qui pourra changer d’orbite sans se désintégrer deviendra indispensable.

 

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’affaire iranienne.

 

Elle est loin d’être terminée. Elle ne se résume pas à un affrontement militaire, ni à une négociation nucléaire, ni à une séquence électorale américaine. Elle révèle une divergence profonde entre les objectifs de Trump, ceux d’Israël et ceux des pays du Golfe.

 

Trump peut vouloir arrêter la crise au moment où elle devient rentable politiquement. Il peut vouloir afficher une victoire diplomatique, stabiliser les marchés, contenir l’Iran sans le renverser, rassurer les électeurs américains avant les échéances intérieures et montrer qu’il a rétabli la maîtrise américaine du jeu.

 

Mais Israël ne raisonne pas ainsi.

 

Pour Israël, l’Iran n’est pas une variable de marché. Ce n’est pas seulement un dossier diplomatique. C’est une menace existentielle, nucléaire, balistique, idéologique, régionale et indirecte, par ses proxies. Israël ne peut pas accepter facilement de s’arrêter au milieu du gué après avoir consenti des sacrifices considérables, mobilisé son armée, exposé sa population, consommé ses stocks, et pris des risques stratégiques majeurs.

 

Les Israéliens ne pardonneraient pas à leur gouvernement d’avoir accepté une guerre coûteuse sans neutralisation durable de la menace. Il y a donc une différence fondamentale entre le calendrier américain et le calendrier israélien. Trump peut rechercher une sortie. Israël cherche une garantie.

 

L’Arabie saoudite et les Émirats ne raisonnent pas exactement comme Trump non plus. Ils peuvent souhaiter une stabilisation rapide, mais pas au prix d’un Iran reconstitué, laissé intact dans ses moyens de nuisance. Ils savent que l’Iran n’est pas seulement un État. C’est aussi un système de projection régionale : Hezbollah, milices irakiennes, Houthis, réseaux syriens, pression sur Ormuz, guerre indirecte et intimidation stratégique.

 

Un accord qui sauverait les apparences sans modifier cette architecture ne serait pas une paix. Ce serait une suspension.

 

Or Israël et les pays du Golfe ne peuvent pas fonder leur avenir sur des suspensions.

 

Ils doivent penser plus loin.

 

C’est ici que la situation actuelle rappelle à Israël une leçon ancienne : celle de 1967.

 

À l’époque, Israël dépendait massivement de la France pour ses approvisionnements militaires. Le boycott décidé par de Gaulle fut un choc stratégique. Israël découvrit alors qu’un allié, même essentiel, peut devenir une contrainte. L’embargo français ne fut pas seulement une trahison diplomatique ; il fut un électrochoc fondateur. Il força Israël à comprendre qu’aucune nation menacée dans son existence ne peut confier sa survie à la décision politique d’un autre État.

De cette blessure naquit une industrie militaire israélienne parmi les plus performantes du monde : avions, missiles, drones, renseignement, électronique, cyberdéfense, systèmes antimissiles. Israël transforma une dépendance humiliée en souveraineté industrielle.

 

Aujourd’hui, la dépendance n’est plus française. Elle est américaine.

 

Elle concerne les avions, certaines munitions, certaines bombes de précision, certaines pièces, certains intercepteurs, certains systèmes de réassort et surtout la profondeur logistique en cas de guerre longue. Tant que les intérêts américains et israéliens sont parfaitement alignés, cette dépendance paraît supportable. Mais le jour où Washington veut arrêter une guerre avant Jérusalem, cette dépendance devient une limite stratégique.

 

La dépendance militaire n’est acceptable que tant que les intérêts politiques restent alignés. Le jour où l’allié veut arrêter la guerre avant vous, l’allié devient une contrainte stratégique.

 

C’est ici que le souvenir du Lavi prend toute sa signification.

 

Le Lavi, avion de combat multirôle israélien développé dans les années 1980, fut abandonné pour des raisons de coût, mais aussi sous pression américaine. Il symbolise une souveraineté aéronautique interrompue. Il ne s’agit pas nécessairement de ressusciter tel quel un avion d’une autre époque. Il s’agit de ressusciter une doctrine : celle d’une autonomie stratégique complète dans les domaines vitaux.

 

Le Lavi n’est plus seulement un avion. Il est une métaphore.

 

Israël pourrait ne pas devoir construire seul, demain, un chasseur national complet. Les coûts seraient immenses, les délais très longs, les chaînes industrielles complexes. Mais Israël peut viser une indépendance graduée : munitions critiques, drones, missiles longue portée, défense antimissile, guerre électronique, radars, capteurs, logiciels, intelligence artificielle embarquée, intercepteurs, pièces de rechange, maintenance souveraine, et peut-être un jour une plateforme aérienne co-développée avec des partenaires régionaux ou asiatiques.

 

En 1967, de Gaulle a forcé Israël à devenir une puissance militaire industrielle. En 2026, Trump pourrait forcer Israël à franchir la dernière étape : devenir une puissance stratégique pleinement autonome.

 

C’est là que la convergence avec les pays du Golfe devient capitale.

Israël possède la technologie, l’expérience opérationnelle, l’innovation militaire, l’agilité cybernétique, l’excellence en renseignement et en systèmes intégrés. Les Émirats possèdent les capitaux, les ports, les réseaux logistiques et diplomatiques. L’Arabie saoudite possède la profondeur énergétique, financière, territoriale et religieuse. La Jordanie possède une fonction d’équilibre. L’Égypte contrôle Suez. L’Irak pourrait redevenir un pont. La Syrie et le Liban, s’ils sortent de la tutelle iranienne, pourraient redevenir des espaces de reconstruction et de circulation.

 

Un pôle moyen-oriental pourrait ainsi naître non pas d’un rêve idéologique, mais d’une addition d’intérêts vitaux.

 

Ce pôle ne serait pas homogène. Il ne serait pas simple. Il ne serait pas sentimental. Il serait stratégique.

 

Il pourrait reposer sur quelques piliers : sécurité régionale, défense antimissile, lutte contre les proxies, maîtrise énergétique, corridors commerciaux, ports, fonds souverains, IA, cyberdéfense, eau, agriculture, reconstruction, logistique, espace, drones, santé et investissements en Afrique.

 

Un tel pôle ne serait pas nécessairement anti-iranien par essence. Il serait anti-hégémonique. Il pourrait parfaitement accueillir demain un Iran transformé, redevenu État national plutôt que puissance révolutionnaire. Mais il ne pourrait pas accepter un Iran qui cherche à encercler Israël, intimider le Golfe, contrôler le Liban, instrumentaliser la Syrie, peser sur l’Irak, menacer Ormuz et exporter la guerre par procuration.

 

L’enjeu iranien n’est donc pas seulement nucléaire. Il est orbital.

 

La question est simple : l’Iran restera-t-il un satellite perturbateur du système russe et chinois, ou redeviendra-t-il un astre national capable de retrouver sa propre orbite ? Sera-t-il un régime révolutionnaire assiégé, vivant de la menace, ou un État persan réinséré dans un équilibre régional ? Tant que cette question ne sera pas tranchée, aucune paix ne sera définitive.

 

C’est pourquoi une paix trop rapide pourrait n’être qu’une suspension. Une trêve. Une respiration. Un arrangement de marchés. Un cessez-le-feu présenté comme victoire, mais laissant intacte la logique profonde de conflictualité.

 

Le paradoxe du trumpisme est donc immense. En voulant restaurer la domination américaine, Trump pourrait accélérer l’autonomisation de ses alliés. En voulant redevenir maître du jeu, il pourrait obliger les autres à apprendre à jouer sans lui. En voulant organiser un nouveau Yalta avec la Chine, il pourrait susciter l’émergence de pôles régionaux capables de refuser d’être partagés entre deux empires.

Les États-Unis et la Chine resteront les deux soleils du système. Mais l’histoire ne sera pas écrite seulement par les soleils. Elle le sera aussi par les astres capables de changer d’orbite.

 

Et c’est peut-être là le grand enjeu des dix prochaines années.

 

Le Moyen-Orient acceptera-t-il de rester un espace traversé par les ambitions des autres ? Ou deviendra-t-il une puissance orbitale, capable de pencher tantôt vers Washington, tantôt vers Pékin, sans jamais perdre sa propre trajectoire ?

 

Israël, les pays du Golfe et les États arabes stabilisés détiennent peut-être une partie de la réponse.

 

« Les nations n’ont pas d’amis éternels, seulement des intérêts permanents. » Cette maxime attribuée à Palmerston pourrait servir d’exergue au monde qui vient. Elle dit en une phrase ce que l’affaire iranienne révèle brutalement : l’alliance n’est jamais une garantie absolue, elle n’est qu’une convergence provisoire d’intérêts. Le jour où les intérêts divergent, l’allié devient une contrainte.

 

L’affaire iranienne n’est donc pas seulement une crise de plus. Elle est un révélateur du monde qui vient.

 

Elle révèle que Trump n’est pas isolationniste, mais impérial.

Elle révèle que la Chine n’a pas besoin de vaincre pour avancer.

Elle révèle que la Russie est lourde, mais moins centrale.

Elle révèle que l’Europe est riche, mais stratégiquement inachevée.

Elle révèle que les alliances ne suffisent plus si elles deviennent des dépendances.

Elle révèle que le pétrole, les routes, les missiles, les drones, l’IA et les fonds souverains composent désormais une même grammaire de puissance.

Elle révèle surtout que le Moyen-Orient pourrait devenir le grand régulateur orbital du XXIᵉ siècle.

 

Le monde ne sera pas seulement bipolaire. Il sera orbital.

 

Deux soleils, certes.

 

Mais quelques planètes capables de faire trembler la lumière.

 

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats, et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

 

 

 

 

 

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