Ukraine, Russie, Europe : Guerre d’usure ou retour du réel ? Par Francis Moritz


La question qui fâche et qui ne sera pas abordée au sommet du G7 d’Evian : Ormuz est beaucoup plus près de Paris que les cartes ne l’indiquent, et Moscou presque dans sa banlieue européenne
Prologue
Les signaux se multiplient, nous signalant que quelque chose a changé, provenant d’abord des principaux responsables de « la Coalition des volontaires ». Le Chancelier allemand est en très mauvaise posture, la France ne va guère mieux et le Royaume Uni est aussi désuni que possible . Le président Zelensky vient de déclarera qu’il est prêt ou, dira-t-on, désireux de rencontrer Poutine face à face « pour mettre fin à la guerre » ?

L’Europe dispose-t-elle encore des ressources politiques, économiques, démographiques et institutionnelles nécessaires pour soutenir simultanément son propre redressement, la reconstruction de l’Ukraine et une confrontation durable avec la Russie. Le conflit avec l’Iran ne fait qu’aggraver les enjeux pour l’Europe, qui ne pourra pas conserver indéfiniment sa posture actuelle ?
Derrière les combats qui se poursuivent en Ukraine se dessine une question beaucoup plus vaste que le seul sort du Donbass ou de la Crimée. La guerre est devenue un révélateur des fragilités et des contradictions qui traversent l’ensemble du continent européen. Corruption persistante en Ukraine, ralentissement économique européen, crise énergétique, réarmement accéléré, tensions agricoles, incertitudes américaines : autant de facteurs qui, combinés, pourraient faire évoluer le conflit dans une direction très différente de celle envisagée au début de la guerre.

LES STRATEGIES EN PRESENCE
La véritable question n’est peut-être plus de savoir qui gagnera la guerre, mais quel système supportera le plus longtemps son coût politique, économique et social.
La Russie et la stratégie du temps long
Pour Poutine, les acquis de 2014 ne constituent pas une simple conquête territoriale. La Crimée est devenue un élément central de la sécurité russe, du contrôle de la mer Noire et du récit politique national construit depuis plus d’une décennie.
Renoncer à la Crimée reviendrait, pour le pouvoir russe, à reconnaître un échec stratégique majeur. Cette hypothèse paraît aujourd’hui extrêmement improbable, quel que soit l’avenir politique du Kremlin.
Le président russe semble désormais miser sur une logique d’usure. Son calcul est relativement simple : les démocraties occidentales sont soumises aux contraintes électorales, aux difficultés budgétaires et aux fluctuations de l’opinion publique. Moscou parie que le temps pourrait progressivement affaiblir la cohésion du soutien occidental à l’Ukraine.
Cette stratégie ne signifie pas que la Russie est à l’abri des difficultés. Les sanctions, les dépenses militaires et les pertes humaines pèsent également sur le pays. Mais le Kremlin semble convaincu que ses adversaires pourraient se fatiguer avant lui.

L’Ukraine : Oscille entre résistance et fragilités structurelles

L’Ukraine a démontré une capacité de résistance remarquable. Pourtant, derrière cette résilience nationale demeure une faiblesse persistante : la corruption.
Depuis 2014, de véritables progrès ont été réalisés. Des institutions spécialisées ont été créées, plusieurs enquêtes ont visé des personnalités influentes et les partenaires occidentaux exercent une pression constante pour renforcer la transparence.
Cependant, les affaires récentes dans les secteurs de l’énergie, des marchés publics ou de la reconstruction rappellent que les réseaux oligarchiques hérités de l’ère post-soviétique n’ont pas totalement disparu.
Le problème est loin d’être uniquement moral. La corruption constitue un risque stratégique majeur.
Elle peut fragiliser la confiance de la population, ralentir les investissements, compliquer la reconstruction et surtout nourrir les interrogations des bailleurs occidentaux qui financent une partie considérable de l’effort ukrainien.
L’expérience afghane demeure dans tous les esprits. Lorsqu’une partie des opinions publiques occidentales a le sentiment que des fonds disparaissent dans des circuits opaques, le soutien politique finit par s’éroder.
À long terme, l’Ukraine devra gagner deux combats : celui de sa souveraineté face à la Russie et celui de la modernisation de son propre système de gouvernance.

LE NARRATIF AU SERVICE DE L’USURE MORALE

Dans ce contexte d’usure prolongée, les autorités ukrainiennes multiplient également les initiatives mémorielles destinées à renforcer la cohésion nationale. Le rapatriement récent des dépouilles de plusieurs figures historiques du nationalisme ukrainien, dont certaines demeurent controversées en raison de leur proximité passée avec l’Allemagne nazie ou de leur implication présumée dans des violences contre des populations civiles, s’inscrit dans cette logique. Au-delà du débat historique, cette démarche témoigne de la recherche de symboles fédérateurs dans une société confrontée à une guerre longue, à des pertes humaines considérables et à une incertitude croissante quant à l’issue du conflit.
UNE U.E. CONFRONTEE à SES PROPRES CONTRADICTIONS
La guerre survient alors que l’Union européenne est déjà confrontée à une accumulation de défis dont celui avec l’Iran et ses répercussions majeures en matière d’Energie.
Croissance faible, compétitivité industrielle en recul, vieillissement démographique, transition énergétique coûteuse, augmentation des dépenses de défense et tensions budgétaires créent un contexte particulièrement difficile.
L’éventuelle adhésion de l’Ukraine, même momentanément illusoire, ajoute une dimension supplémentaire.
L’Ukraine est l’une des plus grandes puissances agricoles du monde. Son intégration au sein de l’Union européenne bouleverserait inévitablement les équilibres de la Politique agricole commune.
Pour la France, la Pologne, la Roumanie ou l’Espagne, les conséquences pourraient être majeures. Redistribution des aides, concurrence accrue sur les céréales et augmentation des besoins budgétaires risqueraient d’alimenter de nouvelles tensions.
L’Union européenne éprouve déjà des difficultés à trouver des compromis à vingt-sept membres. L’intégration d’un pays aussi vaste, aussi peuplé et nécessitant une reconstruction de plusieurs centaines de milliards d’euros constituerait probablement le plus grand défi institutionnel de son histoire.
La question ukrainienne n’est donc pas seulement géopolitique. Elle touche directement à l’avenir du projet européen lui-même. Elle vient le percuter en pleines difficultés, que les Européens ne parviennent pas à résoudre.

UNE AMERIQUE MOINS DISPONIBLE

Depuis 2022, le soutien américain a constitué l’un des piliers essentiels de la résistance ukrainienne.
Mais les priorités stratégiques de Washington évoluent.
La rivalité avec la Chine, la dette publique, les tensions politiques internes, les enjeux migratoires et la réindustrialisation occupent désormais une place croissante dans les débats américains.
Si cette tendance se confirme, l’Europe pourrait être amenée à assumer une part toujours plus importante du soutien financier et militaire à Kiev.
Cette perspective pose une question fondamentale : l’Union européenne dispose-t-elle réellement des moyens nécessaires pour remplacer durablement les États-Unis ?
La réponse reste incertaine.

ORMUZ, MOSCOU ET LE RETOUR DE LA GEOGRAPHIE

C’est probablement ici que se trouve la variable la plus sous-estimée.
Depuis 2022, l’Union européenne a entrepris de réduire fortement sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie. Mais cette stratégie a un coût.
L’industrie européenne, et tout particulièrement l’industrie allemande, doit désormais composer avec des prix énergétiques durablement plus élevés que ceux qui avaient contribué à sa puissance économique pendant plusieurs décennies.
La chimie, la métallurgie, les engrais, l’automobile et plusieurs secteurs stratégiques voient leur compétitivité diminuer face aux États-Unis, au Moyen-Orient ou à l’Asie.
Cette situation pourrait devenir encore plus sensible en cas de nouvelle crise énergétique mondiale.
Une fermeture du détroit d’Ormuz, une déstabilisation durable du Moyen-Orient ou une envolée des prix du gaz naturel liquéfié affecteraient directement les économies européennes. Nous y sommes dejà.
Dans une telle hypothèse, certains gouvernements pourraient être confrontés à un choix difficile : maintenir indéfiniment une logique de rupture avec Moscou ou privilégier la survie économique et industrielle du continent.
Un retour progressif de certaines relations énergétiques avec la Russie pourrait alors apparaître non comme un choix idéologique mais comme une nécessité économique.
Ce serait un bouleversement géopolitique majeur.
Il entraînerait probablement une réévaluation des sanctions, une normalisation partielle des relations économiques et une redéfinition des priorités stratégiques européennes.
Pour Moscou, cela constituerait une démonstration que le temps et l’usure jouent en sa faveur.

L’USURE COMME ARBITRE FINAL

Le véritable acteur de cette guerre est peut-être le temps lui-même.
L’usure agit simultanément sur les armées, les finances publiques, les institutions, les opinions publiques et les alliances.
Elle transforme progressivement les objectifs politiques.
Une guerre commencée avec l’ambition d’obtenir une victoire totale peut finir par se conclure autour d’un compromis que personne n’envisageait initialement.
Aujourd’hui, aucun des acteurs n’est prêt à céder.
L’Ukraine refuse de renoncer à sa souveraineté.
La Russie refuse d’abandonner ce qu’elle considère comme ses acquis stratégiques.
L’Union européenne hésite entre solidarité politique et contraintes économiques.
Pourtant, si l’on combine une corruption persistante en Ukraine, une Europe sous pression budgétaire, une Amérique davantage tournée vers ses propres priorités, une crise énergétique durable et une Russie convaincue que le temps joue pour elle, un scénario devient envisageable. Non celui d’une victoire totale d’un camp sur l’autre.
Mais celui d’un compromis imposé par l’usure, les contraintes économiques et le retour des réalités géographiques.

Conclusion

L’histoire montre que les guerres se terminent rarement lorsque l’un des protagonistes obtient tout ce qu’il espérait. Elles s’achèvent généralement lorsque les réalités économiques, démographiques et politiques deviennent plus fortes que les ambitions initiales.
La véritable question n’est peut-être plus de savoir qui gagnera la guerre, mais quel acteur atteindra le premier son seuil de fatigue stratégique.
Ormuz est beaucoup plus près de Paris que les cartes ne l’indiquent, et Moscou presque dans sa banlieue européenne.
Les gouvernements passent, les alliances évoluent, les conflits finissent par s’éteindre. La géographie, elle, demeure.
Ainsi va notre monde,

© Francis Moritz

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