Interdire Smotrich, épargner ses ennemis. Par Fundji Benedict

En fermant son territoire au ministre israélien Bezalel Smotrich, à quatre responsables d’organisations et à vingt et un noms désignés, Jean-Noël Barrot croit sanctionner des violences. Il a surtout produit une liste — et une liste se juge autant à ceux qu’elle omet.

Le 9 juin 2026, tandis que des missiles iraniens cherchaient les toits d’Israël et que des familles redescendaient une fois encore vers les abris, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a choisi ce jour-là — précisément ce jour-là — pour rendre publique, de concert avec Londres, Ottawa, Canberra et Oslo, une liste de noms. Un ministre — Bezalel Smotrich. Quatre responsables d’organisations, et vingt et un noms désignés un à un, désormais interdits de fouler le sol de la République.

On répondra que la concomitance ne dit rien, que le calendrier diplomatique ignore les calendriers de guerre, et qu’il serait malhonnête de lire une intention dans une simple coïncidence de dates. Soit. Je ne fais pas le procès du calendrier. Mais l’anthropologue, lui, sait qu’un geste n’a pas besoin d’être intentionnel pour être signifiant, et qu’un État qui établit son registre de proscrits le jour où l’allié encaisse le feu d’un État terroriste révèle, sans le vouloir, l’ordre secret de ses priorités. L’inadvertance est éloquente. C’est même la seule chose qui le soit vraiment.

Qu’on m’entende bien d’emblée, car la mauvaise foi guettera la moindre ambiguïté : il ne s’agit pas ici de défendre la politique de M. Smotrich, ni l’annexion, ni l’extension des implantations, ni aucune des positions que l’on peut combattre par les armes ordinaires de la critique et du droit. On peut tenir cet homme pour funeste à son propre pays — ce n’est pas mon propos ici — et juger pourtant que la manière dont la France le frappe importe davantage que l’homme frappé. Car ce n’est pas l’homme, ici, qui fait l’événement. C’est la liste.

Il faut regarder l’instrument avant de regarder la cible. L’interdiction de territoire visant des personnes nommées, accompagnée du gel des avoirs et de la mise au ban administratif, n’est pas un outil neutre que l’on saisirait au hasard dans la boîte du diplomate : c’est une technologie, et toute technologie porte une généalogie. Celle-ci est née des listes onusiennes anti-Qaïda, s’est nourrie de l’après-11-Septembre, puis s’est élargie aux régimes dits « Magnitsky » qui visent le bourreau, le criminel de guerre, le kleptocrate. Son objet propre, sa raison d’être, son génie particulier, c’est la désignation de l’individu placé hors du cercle des acteurs politiques légitimes. Le proscrit. Celui que l’on retranche de la communauté des hommes avec lesquels on traite.

Faire entrer dans cette machine un ministre des Finances en exercice d’une démocratie alliée, quel que soit le mépris qu’il inspire, ce n’est pas le sanctionner : c’est l’inscrire dans un genre. On le traite dans la grammaire du proscrit. Et la grammaire, contrairement au vocabulaire, ne se discute pas : elle assigne une place avant que la phrase ait commencé. Le ministre juif et le seigneur de guerre soudanais ne partagent pas une faute ; ils partagent désormais une case. La liste les range dans le même genre, celui de l’ennemi de l’humanité ordinaire, et c’est cette opération de classement — muette, administrative, sans cri ni affiche — qui mérite qu’on s’y arrête.

Reste alors la question que personne, dans les rédactions françaises, juives ou israéliennes, ne semble vouloir poser dans ces termes. Non pas « pourquoi sanctionner Israël », question usée jusqu’à la corde du double standard. Mais : qui n’entre jamais dans la machine ?

Car une liste se définit autant par ses absences que par ses noms. Or il existe, sur le sol même de l’Europe, des réseaux qui organisent la logistique diasporique du terrorisme, qui célèbrent l’attentat et préparent les esprits à l’attentat suivant, qui prolongent ici les structures que le droit reconnaît ailleurs comme terroristes. Il existe une architecture de salaires versés aux meurtriers — ce que les critiques nomment le pay-for-slay — dont le ministère israélien des Affaires étrangères a rappelé, le jour même, qu’aucune des six chancelleries vertueuses n’avait songé à la frapper. La machine existe, et elle fonctionne. On sait l’ouvrir ; on choisit de ne pas l’ouvrir de ce côté-là.

Voilà le cœur du sujet, et il est plus grave que toute asymétrie quantitative. Le scandale n’est pas qu’on sanctionne trop, ni qu’on sanctionne d’un seul côté ; le scandale est dans le tri. Le même geste administratif qui retranche un Juif souverain du cercle des hommes fréquentables refuse obstinément d’y retrancher ceux qui financent, célèbrent et perpétuent le meurtre des Juifs. L’omission n’est pas une distraction. C’est un acte. Elle dessine en creux une carte morale où une seule figure mérite d’être nommée, fichée, bannie — et l’on devine sans peine laquelle.

J’ai désigné ailleurs cette logique sous le nom d’antisémitisme d’État par omission, et je l’entendais d’abord comme le refus de protéger : la République qui détourne le regard quand l’un des siens est menacé. Il faut maintenant pousser le concept d’un cran. Car l’omission dont nous parlons aujourd’hui n’est plus seulement passive ; elle est productive. Elle ne se contente pas de ne pas voir : elle trie. Elle sait construire la liste, avec une précision de greffier — un ministre, quatre responsables, vingt et un noms — et elle sait, avec la même précision, qui n’y figurera jamais. C’est dans l’écart entre ces deux savoirs que loge la structure.

L’ethnologue de la souillure nous a appris que toute société se définit par ce qu’elle range hors d’elle, par les corps qu’elle déclare déplacés et dont elle entend tenir son territoire net. La liste française est une opération de pureté de cette espèce. Elle ne décrit pas des fautes commises par des individus : elle institue un genre d’hommes dont le sol national doit être préservé. Et lorsqu’un État a reconnu l’État de Palestine,  soldant ainsi la colonne entière de ses obligations envers un camp, il ne lui restait plus, mécaniquement, qu’une seule variable sur laquelle décharger sa vertu. La reconnaissance n’a pas équilibré la balance. Elle a retiré un plateau. Tout geste ultérieur ne pouvait plus, dès lors, qu’aller dans le même sens — et il y va.

Je n’écris pas ceci d’un point de vue surplombant. Je l’écris de là où je me tiens, qui n’est pas un poste d’observation neutre : juive, et faisant métier d’étudier comment les sociétés fabriquent leurs ennemis. C’est précisément ce métier qui m’interdit le confort de l’indignation. L’indignation dirait : c’est injuste. L’analyse dit autre chose, de plus froid et de plus durable : un appareil d’État vient de démontrer qu’il dispose d’une grammaire pour ranger le Juif souverain parmi les proscrits, et qu’il ne dispose d’aucune urgence comparable pour y ranger ceux qui le veulent mort. Le vocabulaire a changé depuis le siècle dernier — on dit « colon extrémiste » et non plus « Israélite » — mais la structure du classement, elle, a cette familiarité qui ne trompe pas l’œil exercé.

J’ai repris la semaine dernière la formule : « les mots des salauds arment les bras des imbéciles ». Il faut aujourd’hui la compléter : les listes des vertueux, elles, leur fournissent les noms. Car M. Barrot n’est pas un salaud ; il est quelque chose de plus dangereux dans l’ordre des conséquences — un homme qui manie un instrument dont il ne comprend pas la portée, et qui croit faire de la politique étrangère quand il fait de la taxinomie. L’incompétence que je lui ai reprochée n’est pas technique. Elle est doctrinale : il ignore ce qu’institue le geste qu’il signe.

Une liste de noms juifs interdits de territoire, publiée par la République un jour de feu : je laisse au lecteur français le soin de mesurer lui-même de quelle profondeur monte l’écho. Je n’ai pas besoin de le nommer. Il suffit qu’il l’entende.

@ 2026 Fundji Benedict

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