
« SABABA ça veut dire cool » est une des répliques de Richard Berry dans « SABABA – Les fabuleuses chroniques de Moshé Zaoui ». Il faut avouer que Richard Berry est cool dans ce film, même s’il dira plus loin : « les fous ont pris les clés de l’asile » en évoquant les crimes récents liés à l’antisémitisme.
Ce documentaire présenté pour la première fois au Festival de Cannes le 14 mai, offre à Richard Berry une place singulière. L’immense star du 7ème art, plus qu’un interprète est le narrateur présent tout au long du film, une chronique dans la chronique. Sa voix porte le discours, garde la distance nécessaire face aux événements et donne la direction du récit. Ce qu’il apporte d’abord, c’est une présence. Une présence qui n’écrase rien, n’occupe pas tout l’espace, mais relie les fragments. Chaque prise avec lui est « une leçon de cinéma ». Dans SABABA, cela se traduit par une économie de gestes, un art des silences, une précision de diction qui donne au documentaire une profondeur émotionnelle rare. Là où d’autres surjoueraient l’indignation, Berry choisit la nuance, l’écoute, la respiration. Et le film, construit sur des témoignages parfois vertigineux, avait besoin précisément de cette respiration-là.
Il y a aussi quelque chose de plus intime. Richard Berry ne joue pas un rôle, il s’inscrit dans un mouvement. Les caméras suivent des presque centenaires devenus reporters, des familles d’otages brisées mais debout, des militants épuisés mais déterminés. Dans cette architecture humaine, il n’est ni décoratif ni caution artistique, il est la colonne vertébrale narrative qui relie les strates du film et, en tant que narrateur, il en balise les étapes. Sa voix, son rythme, son regard unifient un matériau de plus de 4000 heures accumulé sur deux ans. Sa présence continue permet au spectateur d’entrer dans cet univers sans se perdre, de comprendre les enjeux sans être submergé, et de suivre une ligne claire qui structure la traversée.
Nous avons vu le film lors du 79e Festival de Cannes. Cette évidence à l’écran résonne avec sa trajectoire. Acteur et metteur en scène majeur du cinéma et du théâtre français, habitué des récits sensibles et des partitions intérieures, Richard Berry a bâti une autorité tranquille au service du texte et de la mémoire. Sa carrière, faite de fidélité aux mots, de précision rythmique et de sens du cadrage de la parole, au plateau comme à l’écran, trouve ici un prolongement naturel. Tenir le fil, transmettre, éclairer sans occulter. Cette maîtrise du récit, acquise sur des œuvres où l’intime rencontre le politique, fait de lui le guide idéal de SABABA, celui qui pose la distance juste et oriente le regard sans jamais le contraindre. Même dans les séquences les plus difficiles humainement, comme celle où il assiste à un échange dans la grande synagogue de la Victoire et que Moshé Zaoui avoue au Rabbin Moshe Sebbag une terrible nouvelle. Le film a été tourné en partenariat avec de nombreuse organisations communautaires comme le FSJU, l’ECUJE, Judaïsme en mouvement mais aussi le Consistoire de Paris qui accueillait cette séquence. Sans parler bien entendu des Collectifs « Nous Vivrons » et « Tous 7 octobre », qui sont au cœur de la narration de Richard Berry.
SABABA traite des otages, de la montée de l’antisémitisme, de la transmission, mais aussi de la résistance culturelle. Créer, chanter, filmer, écrire malgré tout. Berry apparaît comme une figure du 7e art capable d’accompagner cette histoire avec la justesse de ceux qui savent ce que signifie porter une mémoire. Aria, la productrice, l’exprime d’une formule forte : « Richard Berry s’est imposé lui-même au film. Non pas par un geste d’ego, mais parce qu’il appartenait naturellement à cette matière vivante où mémoire et art s’entremêlent. »
Son talent se met au service du réel. Il donne du relief aux voix des collectifs, Céline Amiel Attal, Jean David Ichay, Sarah Aizenman, et bien entendu de Lou Helwaser et Moshe Zaoui. Il laisse la place aux visages endeuillés, aux familles d’otages dont aucun mot ne peut cerner l’abîme. Par sa sobriété, le documentaire n’est jamais un manifeste, mais une traversée, rythmée par sa narration continue. Une traversée où chaque regard compte. Ce n’est pas un hasard si sa prestation fut l’une des plus commentés lors de la projection cannoise. On a ressenti la rencontre entre une œuvre née de l’urgence et un acteur-narrateur dont l’expérience offre une stabilité rare. Berry sublime le film sans l’écraser. Il sert l’histoire sans la déformer. Il insuffle une dimension cinématographique à un récit documentaire qui, sans lui, aurait sans doute été plus brut, en lui donnant une forme, une ligne, une émotion commune.
Dans SABABA, Richard Berry rappelle qu’un immense talent se mesure à la qualité de présence. Ici, une présence assumée de bout en bout, qui raconte, relie et oriente. Il devient l’écrin d’un film qui dit la douleur, la dignité, l’humour parfois, et la résilience des témoins. Et dans cette aventure humaine portée par une équipe « surréaliste », comme le dit Aria la productrice, Richard Berry se fond dans le collectif tout en le magnifiant. Il était l’homme qu’il fallait pour ce film-là. Parce qu’il sait regarder. Parce qu’il sait écouter. Parce qu’il sait transmettre. Et parce qu’au fond, SABABA parle précisément de cela.
© Paul Germon
