đđšđźđ« đȘ𝐼𝐞 𝐜𝐞 𝐬𝐹𝐱𝐭 𝐩𝐹𝐱. Par Nataneli

đ˜˜đ˜¶â€™đ˜Šđ˜Žđ˜”-đ˜€đ˜Š đ˜Čđ˜¶đ˜Ș, đ˜„đ˜ąđ˜Żđ˜Ž đ˜¶đ˜Ż đ˜ŠÌ‚đ˜”đ˜łđ˜Š, đ˜łđ˜Šđ˜§đ˜¶đ˜Žđ˜Š đ˜„đ˜Š đ˜„đ˜Šđ˜·đ˜Šđ˜Żđ˜Ș𝘳 đ˜€đ˜Š đ˜Čđ˜¶â€™đ˜°đ˜Ż đ˜­đ˜¶đ˜Ș 𝘱 𝘧𝘱đ˜Șđ˜” ?

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Je ne sais pas ce qui, en moi, refusa de devenir ce que l’on m’avait fait.

Longtemps, j’ai cru que cela s’appelait la force. C’est le mot que l’on donne aux survivants lorsqu’on veut les admirer sans avoir Ă  comprendre par quelle obscure nĂ©cessitĂ© ils ont continuĂ©. On dit : elle est forte, comme si la force Ă©tait une vertu simple, une qualitĂ© droite, presque morale. Mais la force n’a rien d’un beau principe. Elle n’est ni pure, ni sereine. Elle appartient au corps, Ă  la fatigue, Ă  la honte, aux sursauts sourds, aux colĂšres basses, Ă  ces instants oĂč l’on ne se reconnaĂźt plus tout Ă  fait et oĂč, pourtant, il faut bien continuer d’ĂȘtre soi. Elle n’élĂšve pas toujours. Elle arrache. Elle ne console pas. Elle maintient.

Je n’ai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par la douceur. Je n’ai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par l’enfance. Je n’ai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par une mĂšre. Il y eut des bras, pourtant. Ceux de mon pĂšre, d’abord, bras d’homme rude, bras d’homme ancien, parfois durs, parfois maladroits, traversĂ©s par une guerre dont je ne savais presque rien, mais dont je devinais qu’elle avait laissĂ© en lui des rĂ©gions fermĂ©es, des silences durcis, une maniĂšre grave d’aimer sans toujours savoir protĂ©ger. Ceux de mes grands-parents, ensuite, qui me donnĂšrent, au milieu du dĂ©sordre, quelques gestes sĂ»rs, quelques jours respirables, quelques habitudes simples, quelque chose qui ressemblait moins au bonheur qu’à la possibilitĂ© de ne pas disparaĂźtre.

C’était peu.

C’était dĂ©jĂ  beaucoup.

Mais je ne crois plus que l’on soit sauvĂ© par un lieu, ni par un nom, ni mĂȘme par l’amour lorsqu’il arrive trop tard, trop peu, ou trop blessĂ© lui-mĂȘme pour rĂ©parer ce qui fut dĂ©truit. L’amour aide. Il Ă©claire. Il accompagne parfois. Mais il ne nous dĂ©livre pas de notre situation. Il ne choisit pas Ă  notre place. Il ne prend pas notre corps, notre mĂ©moire, notre honte, notre passĂ©, pour en faire une existence habitable. Ce travail-lĂ  demeure Ă  nous. Il est injuste qu’il demeure Ă  nous, puisque nous n’avons pas choisi le malheur. Mais il demeure Ă  nous tout de mĂȘme.

Il faut vivre avec ce que l’on n’a pas choisi.

Et dĂ©cider ce que l’on en fera.

Il y a des enfances oĂč l’on peut encore fuir. Fuir vers une chambre, vers un pĂšre, vers une main, vers une parole. Mais que fait l’enfant lorsque le danger porte le nom mĂȘme de la mĂšre ? Vers qui courir lorsque celle qui devait ouvrir les bras devient le loup dans la maison, la peur au milieu du jour, l’amour et la menace confondus dans un mĂȘme visage ? Ce qui devait rassurer effraie. Ce qui devait nourrir dĂ©vore. Le monde se renverse, et l’enfant apprend trop tĂŽt cette vĂ©ritĂ© presque imprononçable : il peut falloir survivre Ă  celle dont il attendait la vie.

On appelle cela, dans les livres, l’attachement dĂ©sorganisĂ©. Le mot est juste, mais il est froid. Il dit mal l’impasse absolue, cette panique sans dehors oĂč l’enfant ne sait plus s’il doit tendre les bras ou se protĂ©ger de ceux qui s’avancent vers lui. Car fuir, oui — mais fuir vers qui, quand la mĂšre est le loup ?

Et pourtant, quelque chose en moi n’a pas disparu.

Je ne sais pas s’il faut appeler cela volontĂ©. Ce serait trop clair, trop adulte, trop dĂ©jĂ  pensĂ©. La volontĂ© vient plus tard, lorsque l’on sait nommer, choisir, se tenir devant soi-mĂȘme. LĂ , c’était plus ancien. Plus enfoui. D’avant les mots, presque d’avant l’idĂ©e. Une persistance obscure de l’ĂȘtre. Une fidĂ©litĂ© premiĂšre. Ce que d’autres appelleraient peut-ĂȘtre le vrai soi, le noyau secret, la part qui ne consent pas Ă  se laisser entiĂšrement abolir.

Je ne savais pas encore que je refusais.

Je refusais déjà.

C’est ici que le dĂ©terminisme se fissure. Non qu’il n’existe pas. Il existe, bien sĂ»r. Il est dans les familles, les corps, les classes, les hĂ©ritages, les humiliations, les maisons sans paix, les enfances sans secours. Il est dans la phrase que l’on vous rĂ©pĂšte jusqu’à ce qu’elle devienne presque votre voix. Il est dans le regard qui vous assigne, dans la honte qui vous colle Ă  la peau, dans la peur qui vous prĂ©cĂšde avant mĂȘme que vous ayez parlĂ©. Il pĂšse. Il marque. Il courbe. Il entame.

Mais il n’explique pas tout.

S’il expliquait tout, aucun ĂȘtre ne dĂ©borderait jamais ce qu’on a fait de lui. Aucun enfant humiliĂ© ne deviendrait autre chose que l’humiliation reçue. Aucun mal-aimĂ© ne saurait aimer. Aucun ĂȘtre blessĂ© ne pourrait refuser de transmettre la blessure. Or cela arrive. Pas toujours. Pas Ă  tous. Et il serait indĂ©cent de faire de cette possibilitĂ© une morale contre ceux qui n’ont pas pu. Il y a des vies si Ă©crasĂ©es, des solitudes si closes, des violences si continues qu’elles ne laissent presque aucun passage. Tout le monde ne trouve pas en soi la force de combattre ce qui l’a formĂ© contre lui-mĂȘme. Tout le monde ne rencontre pas, au bon moment, un visage, une phrase, un livre, une main, une chance minuscule capable d’empĂȘcher l’effondrement.

Mais si la libertĂ© est inĂ©galement distribuĂ©e, cela ne prouve pas que le dĂ©terminisme soit absolu. Cela prouve seulement que la libertĂ© n’est pas une abstraction. Elle n’est pas ce grand mot propre et glorieux que l’on prononce loin des ruines. Elle est une lutte situĂ©e, charnelle, difficile, parfois dĂ©risoire. Une lutte avec ce que l’on a reçu. Avec ce que l’on n’a pas reçu. Avec ce qui manque. Avec ce qui mord encore.

Je n’ai pas vaincu mon enfance. Je me mĂ©fie des phrases qui arrangent trop bien la douleur. On ne vainc pas ce qui vous a traversĂ©e avant mĂȘme que vous sachiez vous dĂ©fendre. On ne sort pas pure de ce qui vous a fondĂ©e dans la peur. On avance avec des restes, des retours, des colĂšres, des fragilitĂ©s, des ombres qui se relĂšvent au dĂ©tour d’un mot. Mais ne pas vaincre entiĂšrement ne veut pas dire ĂȘtre vaincue. Il y a une diffĂ©rence immense entre porter une blessure et lui remettre le gouvernement de sa vie.

Je crois que c’est cela que je veux comprendre.

Ne pas devenir la haine qui m’avait regardĂ©e.

Ne pas faire de la violence ma langue maternelle.

Ne pas croire que l’enfant humiliĂ©e devait reprendre contre elle-mĂȘme la sentence de ceux qui l’avaient abaissĂ©e.

Ne pas laisser une mÚre, par sa ruine, sa rage et son désastre, décider de la forme entiÚre de ma vie.

Car il y a une tentation terrible, dans l’enfance abĂźmĂ©e : croire ceux qui nous ont dĂ©signĂ©s. Reprendre leurs mots. Habiter leur regard. Faire de leur mĂ©pris une vĂ©ritĂ© intĂ©rieure. Alors autrui ne nous juge plus seulement du dehors ; il s’installe en nous, il parle en nous, il nous condamne depuis nous-mĂȘmes. La honte devient une seconde peau. La condamnation devient habitude. On croit penser, et l’on rĂ©pĂšte. On croit se connaĂźtre, et l’on obĂ©it encore.

VoilĂ  le piĂšge.

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas entiĂšrement cĂ©dĂ©.

Je sais seulement qu’il y eut, au fond de moi, une fidĂ©litĂ© plus ancienne que ma peur. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă  l’enfant que j’avais Ă©tĂ© avant qu’on ne la rĂ©duise Ă  la honte. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă  ceux qui, malgrĂ© tout, m’avaient portĂ©e. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă  mon pĂšre, non Ă  l’homme rĂȘvĂ©, non Ă  l’homme parfait, mais Ă  cette part de lui qui m’est restĂ©e dans le sang comme une braise mauvaise et magnifique.

On m’a souvent dit que je lui ressemblais. Ma mĂšre elle-mĂȘme me le jetait au visage comme une faute : tu es comme ton pĂšre. Elle croyait me condamner. Peut-ĂȘtre me dĂ©signait-elle, sans le savoir, une des sources de ma survie.

Car il y avait en lui, et il y a peut-ĂȘtre en moi, cette fureur Ă©trange de ne pas laisser la vie passer sans y mordre. Cette maniĂšre de souffrir, oui, mais de se relever pour rire encore, chanter encore, aimer encore, boire un verre, serrer des amis, remplir les jours de souvenirs avant que le temps ne les dĂ©vore. Je ne veux pas vivoter. Le mot mĂȘme me fait horreur. Je veux vivre. Vivre vraiment. Non pour prouver. Non pour venger. Non pour rĂ©pondre Ă  ceux qui m’ont salie. Vivre pour moi.

Pour que ce soit moi.

Je sais trop que la vie est fragile. Je sais trop que le corps nous trahit, qu’il s’abĂźme, qu’il tombe, qu’il se dĂ©fait sous nos yeux avec cette indĂ©cence lente du temps. La mort m’effraie. Le vieillissement me rĂ©volte. Je ne comprends pas que l’on doive mourir ainsi, en assistant Ă  sa propre disparition, en voyant dans le miroir une Ă©trangĂšre prendre peu Ă  peu la place de celle que l’on fut. Cette pensĂ©e me poursuit. Elle m’accompagne comme une basse continue. Et pourtant, c’est peut-ĂȘtre Ă  cause d’elle que je veux tant vivre. Parce que tout passe. Parce que tout s’en va. Parce que l’instant est bref, brutal, brĂ»lant, et qu’il faut parfois le saisir avec les deux mains.

MĂȘme si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. MĂȘme si elle nous donne sa part de boue, de perte, de fatigue et d’humiliation, il y a, de l’autre cĂŽtĂ© de cette tartine noire, un peu de confiture encore. Un Ă©clat. Un rire. Une table. Une chanson. Une semaine d’anniversaire malgrĂ© le fauteuil, malgrĂ© la douleur, malgrĂ© le corps empĂȘchĂ©. Dix ans de malheur ne suffisent pas toujours Ă  effacer un seul instant de joie vĂ©ritable.

VoilĂ  ce que je sais.

VoilĂ  ce que je veux garder.

Peut-ĂȘtre que tout commence lĂ . Non dans une guĂ©rison, car je ne sais pas si l’on guĂ©rit vraiment de ce qui vous a d’abord fondĂ©e contre vous-mĂȘme. Non dans une victoire, car les victoires intĂ©rieures ne ressemblent jamais aux statues qu’on leur dresse. Non dans la paix, car la paix n’est souvent qu’un repos bref entre deux retours de mĂ©moire. Tout commence peut-ĂȘtre plus humblement, dans cette dĂ©cision presque sans voix par laquelle un ĂȘtre comprend qu’il n’est pas seulement ce qu’on a fait de lui.

On m’avait faite avec de la violence.

Mais il me restait Ă  dĂ©cider ce que j’en ferais.

Et peut-ĂȘtre ai-je dĂ©cidĂ© cela : ne pas seulement vivre.

Mais plutĂŽt Sur-Vivre.

© Nataneli 

đŸ“· 1976 papa & moi

Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse

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