Les droits humains fondamentaux â libertĂ©, Ă©galitĂ©, dignitĂ©, vĂ©ritĂ© ârestent largement entravĂ©s par de vieilles habitudes quâon peut qualifier de « tribales », consistant Ă traiter une partie de lâhumanitĂ© comme non-humaine.
Lâillustration la plus rĂ©cente en est le massacre du 7 Octobre en IsraĂ«l : 1.200 tuĂ©s, viols, tortures, mutilations, otages tuĂ©s ou enterrĂ©s pendant des mois. Barbarie aggravĂ©e par la prĂ©cipitation de lâopinion occidentale Ă en rejeter la faute sur IsraĂ«l, accusĂ© de tous les crimes.
Ce qui mâintĂ©resse ici est la source psychologique de cette dĂ©shumanisation. DâoĂč vient le plaisir qui lâaccompagne, visible dans les vidĂ©os des participants au massacre, et partagĂ© par des « propalestiniens » jubilant devant « la dĂ©rouillĂ©e » imposĂ©e aux IsraĂ©liens â comme le dit Ă©lĂ©gamment Josy DubiĂ©, ancien journaliste vedette de la RTBF. Loin de susciter le dĂ©goĂ»t, cette sauvagerie a suscitĂ© un vague dâantijudaĂŻsme. Jamais on nâa vu autant de foulards palestiniens en Europe que depuis le 7 Octobre.
Lâexplication fondamentale de ce plaisir est le soulagement de lâangoisse. ConsidĂ©rer lâhumanitĂ© comme un tout est un acte de maturitĂ© amenant lâHomme Ă se retrouver paradoxalement seul au sein de lâunivers, face au vide et Ă la mort. Sentiments que nous cherchons Ă fuir, comme Pascal le notait en disant que lâangoisse naĂźt de la conscience de notre condition mortelle, dont le « divertissement » de la guerre nous dĂ©tourne momentanĂ©ment.
Un ennemi en temps de guerre, un bouc-Ă©missaire en temps de paix, permettent dâoublier notre solitude dâhumains. Pendant que nous maltraitons ou tuons lâautre, nous oublions temporairement notre dĂ©rĂ©liction et notre propre mort. Câest le ressort profond du racisme et des gĂ©nocides, plus important que le pillage des populations maltraitĂ©es.
Fuite dans lâau-delĂ
Pour revenir au 7 octobre 2023, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations Unies Antonio Gutteres rappelait quâil nâest « pas survenu dans un vide ». LâHistoire montre en effet que ce massacre sâinscrit dans une suite de pogromes commis au cours des siĂšcles par des musulmans contre les juifs et les chrĂ©tiens (mĂȘme si ce nâest pas exactement Ă cela que pensait Gutteres). Ce qui amĂšne Ă interroger le lien entre la violence, lâislam et lâĂ©vitement de lâangoisse.
Pascal considĂ©rait que le remĂšde Ă lâangoisse est la foi. Au milieu des souffrances terrestres le croyant sait que sa vraie patrie est ailleurs et que la mort nâest pas une fin absolue. Les trois religions monothĂ©istes â judaĂŻsme, christianisme et islam â croient en une vie aprĂšs la mort. Elles partagent lâidĂ©e que lâĂąme (ou lâesprit) survit au corps physique, quâil existe un jugement divin basĂ© sur les actions et la foi durant la vie terrestre, et que lâau-delĂ implique une forme de rĂ©compense ou de punition.
Le judaĂŻsme met plus lâaccent sur la vie prĂ©sente, tandis que christianisme et islam accordent une place plus centrale Ă lâau-delĂ individuel. Câest dans lâislam que la vie aprĂšs la mort occupe la place la plus importante et apparaĂźt comme le but ultime de la vie terrestre.
Le Jour du Jugement, les humains ressusciteront corporellement. Allah jugera selon la foi, les intentions et les bonnes actions. Certains iront au Paradis, dâautres en Enfer. Les descriptions des plaisirs sensoriels du Paradis et des souffrances intenses de lâEnfer sont trĂšs vives dans le Coran. Le paradis est le lieu de la vraie vie, la compensation des manques et angoisses ressentie sur Terre.
La vie aprĂšs la mort est dâautant plus valorisĂ©e que lâangoisse est refoulĂ©e. Lâislam dĂ©valorise la vie terrestre et lâindividu. La communautĂ© islamique, « Oumma » â terme dĂ©rivĂ© du mot « mĂšre » â est une matrice gĂ©ante dont on ne peut sâĂ©chapper. Pas question de renoncer Ă ĂȘtre musulman ou, par exemple, de manger en public pendant le Ramadan. Lâapostasie est punie de mort. Quant aux non-musulmans, ils sont destinĂ©s Ă passer sous juridiction islamique soit par la guerre soit par conversion.
Cette communautĂ© musulmane parfaite nâest Ă©videmment quâune illusion, qui nâefface pas les particularitĂ©s et les tensions individuelles. DâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâun bouc Ă©missaire sur lequel rejeter un maximum de fautes.
Celui-ci est signalĂ© dĂšs la premiĂšre sourate du Coran : « Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblĂ©s de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colĂšre, ni des Ă©garĂ©s. » Les premiers sont les juifs, les seconds les chrĂ©tiens. Les non-musulmans, tolĂ©rĂ©s jusquâĂ lâheure du Jugement, sont soumis Ă la loi islamique (sharia) et « protĂ©gĂ©s » (« dhimmis »), mais pas considĂ©rĂ©s comme des citoyens Ă part entiĂšre. A la fin des temps ils seront Ă©liminĂ©s : « Lâheure du jugement nâarrivera pas tant que vous nâaurez pas combattu les Juifs et Ă tel point que la pierre, derriĂšre laquelle sâabritera un Juif, dira : Musulman ! voilĂ un Juif derriĂšre moi, tue-le ! » (Livre El-Bokhari, livre le plus authentique aprĂšs le Coran).
Frustrations dâici-bas
Les tensions en Palestine entre Juifs et Arabes sont devenues les plus vives lorsque lâEmpire ottoman, qui occupait la rĂ©gion, a abrogĂ© le statut de « dhimmis » des Juifs vers 1850. La crĂ©ation dâIsraĂ«l un siĂšcle plus tard est considĂ©rĂ©e comme un « cancer plantĂ© dans lâOumma », comme le disait clairement Ahmed Yassine, fondateur du Hamas.
Telle est la vĂ©ritable origine du conflit israĂ©lo-palestinien, qui rĂ©sulte dâune haine tribale et non lâinverse. Pour ceux qui sont pressĂ©s de fuir les frustrations de la vie terrestre, le combat contre les non-musulmans reste un moyen accĂ©lĂ©rĂ© dâentrĂ©e au paradis : « Qu’ils combattent dans le sentier de Dieu, ceux qui troquent la vie prĂ©sente contre la vie future. Et quiconque combat dans le sentier de Dieu, tuĂ© ou vainqueur, Nous lui donnerons bientĂŽt une Ă©norme rĂ©compense. » (Coran, Sourate 4, verset 74). La forme la plus radicale du martyre sâexprimant dans les attentats-suicides.
La vision europĂ©enne dominante du conflit israĂ©lo-arabe interprĂšte toutes les actions dâIsraĂ«l comme celles dâune « puissance malĂ©fique » tout en minimisant la nocivitĂ© de lâislamisme.
Francesca Albanese, rapporteuse spĂ©ciale de lâONU, parle dâIsraĂ«l comme « lâennemi commun de lâhumanitĂ© » et relaie un tweet dĂ©crivant IsraĂ«l comme « lâincarnation du mal ». Pour Rima Hassan : « En dehors de la pensĂ©e hĂ©gĂ©monique occidentale, personne ne considĂšre le 7 octobre comme un acte de terrorisme ». Pedro Sanchez, Premier ministre espagnol, qualifie Gaza de « plus grand gĂ©nocide de ce siĂšcle ». Reflets inquiĂ©tants des frustrations dâune Europe en dĂ©route Ă©conomique et moraleâŠââ
© Marc Reisinger
Marc Reisinger est psychiatre et anthropologue. Il est notamment l’auteur de « Lacan l’Insondable » ou « OpĂ©ration Merah »

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