𝐋’𝐚𝐧𝐭𝐢𝐬𝐢𝐨𝐧𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐚̀ 𝐥’𝐞́𝐩𝐫𝐞𝐮𝐯𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐮 𝐗𝐗𝐞̀𝐦𝐞 𝐬𝐢𝐞̀𝐜𝐥𝐞. Par Jean Mizrahi

L’Histoire, pour presque tout le monde, reste une abstraction: des dates apprises sans chair, des colonnes de morts réduites à des chiffres, des personnages figés, des événements dont on ne saisit ni la texture réelle ni la violence vécue. Ce n’est pas une faute; nul ne peut éprouver pleinement un passé qu’il n’a pas traversé. Mais il est une histoire que l’on refuse plus encore que les autres de regarder en face: celle de la longue, inlassable, presque ininterrompue maltraitance infligée aux Juifs par tant de sociétés chrétiennes et musulmanes au milieu desquelles ils vivaient. Énumérer des pogroms ne dit rien, ou presque, de la terreur transmise de génération en génération. Lister les expulsions, les humiliations, les conversions forcées, les massacres ou les exils n’en restitue pas la profondeur humaine. Tous les peuples ont connu la guerre; mais l’accumulation des persécutions, des vulnérabilités et des catastrophes qui ont frappé les Juifs dans l’espace européen et méditerranéen a quelque chose de singulier. Et c’est précisément cette singularité historique que beaucoup ne veulent ni voir, ni penser, ni assumer.

Or c’est sur ce terreau que le sionisme est né à la fin du XIXe siècle, dans l’Europe des nationalismes, en réaction à une donnée simple que trop de Juifs avaient fini par comprendre: même lorsqu’ils semblaient intégrés, émancipés ou tolérés, leur sécurité demeurait précaire, révocable, conditionnelle. Il ne s’agissait pas seulement de “vivre sur la terre de leurs ancêtres”, même si la mémoire historique et religieuse de Sion jouait évidemment un rôle central, mais de restaurer une capacité d’existence politique autonome sur la terre d’Israël, afin que les Juifs ne dépendent plus indéfiniment de la bienveillance des autres peuples, toujours prête à basculer vers de la malveillance.

Les premiers « sionistes » furent en majorité des laïcs, souvent marqués par la culture politique européenne de leur temps; et les premiers « antisionistes » furent, pour une part, des Juifs eux-mêmes, notamment dans les milieux religieux, pour des raisons théologiques sur lesquelles il n’est pas utile de revenir ici. Mais ces oppositions internes ne doivent pas masquer l’essentiel: à mesure que l’histoire confirmait la vulnérabilité persistante des Juifs en diaspora — des pogroms d’Europe orientale à la Shoah, puis à l’effondrement des communautés juives du monde arabe et musulman — les objections anciennes se sont affaiblies. Aujourd’hui, en dehors de quelques groupes religieux ultra-minoritaires qui sont aujourd’hui de bien pratiques alibis pour les « antisionistes », ou de franges idéologiques gauchistes, il existe dans le monde juif un très large consensus sur un point fondamental: quelles que soient les divergences politiques internes, l’existence d’Israël n’est pas accessoire, mais vitale.

Dans ce contexte, interrogeons-nous sur l’aveuglement historique de l’antisionisme moderne.

L’antisionisme prospère en Europe, il gagne du terrain aux États-Unis, il structure depuis longtemps une large part du discours politique arabe et musulman. Et partout, il se présente comme une pure position morale, comme si le sionisme était né d’un caprice idéologique, d’une volonté arbitraire de domination, et non d’une histoire précise, brutale, répétée: celle d’un peuple partout toléré sous condition, régulièrement persécuté, périodiquement expulsé, finalement massacré et abandonné.

Or il faut dire les choses avec la netteté qu’elles méritent: si tant de Juifs sont devenus sionistes, c’est parce que d’autres sociétés ont passé des siècles à leur apprendre qu’ils ne seraient jamais en sécurité chez elles. Ceux qui se proclament aujourd’hui antisionistes devraient donc commencer par regarder non pas Israël, mais leur propre histoire. Car le sionisme n’est pas tombé du ciel. Il a été produit par l’Europe chrétienne, démographiquement renforcé par l’expulsion des Juifs du monde arabe et musulman.

I. Antisionistes européens : regardez-vous dans un miroir

L’Europe est peut-être l’endroit du monde où l’antisionisme est le plus obscène, précisément parce qu’elle est le continent qui a rendu le sionisme historiquement irrécusable. Sans revenir aux siècles de persécutions, c’est en Europe qu’a été conçu, organisé et exécuté le plus vaste projet d’extermination des Juifs de l’histoire. C’est en Europe que l’on a déporté, spolié, enfermé, affamé, fusillé, gazé, brûlé. C’est en Europe que des administrations ont collaboré, que des polices ont obéi, que des fonctionnaires ont classé, que des voisins ont dénoncé, que des populations ont profité de l’absence des Juifs pour récupérer leurs biens, leurs appartements, leurs commerces, leurs places.

Il faut en finir avec le conte confortable d’une Europe qui n’aurait été que le théâtre passif du crime allemand. L’Allemagne nazie a été le cœur organisateur de l’extermination, mais trop d’Européens en ont été les auxiliaires, les bénéficiaires, les témoins satisfaits ou les indifférents tranquilles. Il y a là une responsabilité collective des sociétés européennes, non au sens absurde d’une culpabilité biologique transmise par le sang, mais au sens plein d’une responsabilité historique, civilisationnelle et politique. Les sociétés européennes ont rendu possible le désastre, s’en sont accommodées, puis ont longtemps préféré l’oubli à la lucidité.

Et c’est après cela que l’Europe ose parfois s’étonner que des Juifs aient voulu un État ? Après avoir exterminé les deux tiers des Juifs d’Europe, après avoir laissé une grande partie des survivants sans famille, sans biens, sans sécurité, après avoir démontré par l’expérience que l’intégration juive en Europe pouvait être révoquée du jour au lendemain, on voudrait encore demander aux Juifs pourquoi ils ont choisi la souveraineté plutôt que la supplique ? Il faut une forme rare d’impudeur morale, de la part d’un Européen, pour oser cette posture.

L’exemple polonais devrait suffire à réduire au silence une partie du discours antisioniste européen. On entend souvent dire aux Israéliens qu’ils n’auraient qu’à “retourner en Pologne”. L’injonction est ignoble. En Pologne, l’écrasante majorité des Juifs a été exterminée avec de fortes complicités locales. Et lorsque certains survivants ont tenté de revenir, ils n’ont pas retrouvé une société repentante prête à les réintégrer; ils ont retrouvé leurs maisons occupées, leurs biens volés, leurs voisins hostiles, et bientôt des pogroms, dont celui de Kielce en 1946. Puis, plus tard, le régime polonais a relancé la persécution sous le mot commode d’“antisionisme”. Que les choses soient claires: en Europe, le mot antisionisme a déjà servi de camouflage à une politique antijuive.

Il faut aussi rappeler ce que l’Europe et les Alliés ont fait des survivants après la guerre. Ils ne les ont pas accueillis à bras ouverts comme des hommes et des femmes recouvrant enfin leur dignité. Ils les ont regroupés dans des camps de personnes déplacées. Des centaines de milliers de Juifs ayant survécu au pire ont été “gérés”, “administrés”, “stockés” en Allemagne, en Autriche, en Italie. Dans la zone américaine, en Bavière, autour de Munich, Landsberg, Feldafing, Föhrenwald, Pocking, Bad Reichenhall et ailleurs, les survivants ont attendu plusieurs années. Dans la zone britannique, Bergen-Belsen, nom même de l’horreur, est devenu un camp pour les Juifs déplacés : vous avez bien lu. L’Europe avait laissé massacrer les Juifs; elle les a ensuite stockés jusqu’au début des années 50 comme un reliquat encombrant là où ils avaient été massacrés.

Voilà la vérité que l’antisionisme européen cherche sans cesse à escamoter: les Juifs ne sont pas partis d’Europe par caprice idéologique. Ils en sont partis parce que l’Europe leur avait appris, de siècle en siècle et d’abîme en abîme, que leur place y serait toujours précaire, révocable, conditionnelle. Dès lors, quand des Européens condamnent aujourd’hui le sionisme avec de grands airs de supériorité morale, ils devraient commencer par regarder dans un miroir. Ce qu’ils dénoncent, c’est l’une des conséquences politiques les plus intelligibles de leur propre histoire.

II. Antisionistes américains et occidentaux: regardez-vous dans un miroir

L’Europe n’a pas été seule. Le monde occidental dans son ensemble aime à se raconter comme le camp du bien, comme l’espace de la liberté, comme l’anti-nazisme victorieux. Ce récit n’est pas totalement faux mais il est surtout dramatiquement incomplet. Car pendant que les Juifs cherchaient à fuir l’Europe, les démocraties occidentales ont, pour l’essentiel, laissé leurs portes fermées ou entrouvertes au compte-gouttes.

Les lois américaines de 1921 et surtout de 1924 ont instauré un système de quotas qui a frappé directement les Juifs d’Europe orientale. Les États-Unis n’ont pas eu besoin d’une interdiction totale; la restriction, la lenteur, la complexité administrative, l’étroitesse des quotas ont suffi. Les Juifs qui voulaient fuir n’étaient pas, pour la plupart, des notables cosmopolites capables de s’arracher au désastre par simple décision. Ils étaient souvent pauvres, enracinés, sans réseau, sans argent, sans accès rapide à un visa. L’Occident savait cela, et pourtant il a préféré la procédure à l’urgence, la souveraineté des formulaires à la souveraineté de vies humaines.

Le conférence d’Évian, en 1938, reste le monument parfait de cette lâcheté polie. Trente-deux pays réunis pour discuter du sort des Juifs menacés; trente-deux pays ou presque qui s’émeuvent, compatissent, discourent, puis refusent d’ouvrir leurs portes. On reconnaît le drame, mais on refuse d’en assumer le coût. On admet le danger, mais on laisse les victimes là où elles sont. Toute la morale occidentale tient parfois dans cette formule honteuse: nous sommes navrés pour vous, mais pas au point de vous accueillir.

L’épopée du « Saint Louis » en 1939 résume à lui seul cette faillite. Neuf cent trente-sept Juifs tentent de fuir. Cuba les refuse. Les États-Unis les refusent. Le Canada les refuse. Ils repartent vers l’Europe. Une partie sera assassinée par les nazis. Cette histoire ne devrait plus jamais quitter la mémoire occidentale, car elle dit tout: quand les Juifs étaient encore assez loin, on s’indignait; quand ils étaient là, aux portes, on les renvoyait.

La politique britannique en Palestine mandataire relève de la même logique. Le White Paper de 1939 limite drastiquement l’immigration juive au moment même où elle devient une question de vie ou de mort. L’une des rares voies de fuite possibles est délibérément bloquée. L’Occident ne s’est donc pas contenté de ne pas accueillir suffisamment les Juifs; il a aussi restreint l’accès à l’un des rares endroits où ils espéraient pouvoir se réfugier en nombre.

Puis vient le moment où l’ignorance n’est plus une excuse. À partir de 1942, les Alliés disposent d’informations substantielles sur la destruction en cours. Les massacres à l’Est par les Einsatzgruppen sont connus. Les centres de mise à mort, tous en Pologne, pays où les antisionistes voudraient renvoyer les Juifs, sont connus. Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Maidanek… La Solution finale est connue dans ses grandes lignes dès 1942. La presse américaine évoque le sort des Juifs d’Europe. Et pourtant, rien de ce qui aurait signifié une véritable priorité de sauvetage n’est entrepris à la hauteur du crime. Il faut ici dire quelque chose de dur, mais juste: les Alliés n’ont pas voulu faire du sauvetage des Juifs une priorité. Ils ont subordonné ce sujet à tout le reste, et surtout à leur propre confort stratégique et bureaucratique.

Le conférence de Bermuda, en avril 1943, porte cette vérité à son comble. Les États-Unis et le Royaume-Uni s’y réunissent alors que l’extermination est déjà largement documentée. Et que font-ils ? Ils refusent d’assouplir les quotas. Ils refusent de rouvrir la Palestine. Ils tiennent les organisations juives à distance. Ils neutralisent la pression de l’opinion et de la presse. Puis ils expliquent, avec l’élégance froide des chancelleries, que la seule vraie solution est la victoire militaire. Autrement dit: mourrez d’abord, nous verrons ensuite.

Voilà ce que devraient entendre les antisionistes occidentaux: si tant de Juifs ont cessé de croire à la protection des Occidentaux, c’est parce que le monde libre lui-même leur a appris qu’il préférerait presque toujours ses équilibres intérieurs, ses prudences administratives et ses calculs diplomatiques à leur sauvetage. L’État juif n’est pas né contre l’Occident ; il est né de son insuffisance morale. Et lorsqu’aujourd’hui l’Occident condamne le sionisme sans rappeler ce qu’il a refusé de faire lorsque les Juifs cherchaient simplement à survivre, il se livre à une opération de blanchiment historique.

III. Antisionistes arabes et musulmans : regardez-vous dans un miroir

Il existe, dans le discours arabe et musulman sur le sionisme, une autre forme d’imposture historique. Elle consiste à présenter Israël comme un corps étranger absolu, tombé sur la région comme une anomalie coloniale pure, sans regarder ce que les sociétés arabes et musulmanes ont elles-mêmes fait de leurs propres Juifs.

Il n’est même pas nécessaire de revenir ici sur l’ensemble de la longue histoire de la condition juive en terre d’islam, très loin du récit naïf d’une coexistence idyllique. Suffisamment d’auteurs ont traité la question. Il suffit de regarder le XXe siècle. Le Farhoud, à Bagdad, en juin 1941, montre que la violence antijuive dans le monde arabe précède la création d’Israël. Cent vingt-huit Juifs assassinés, plus de deux cents blessés, des centaines de foyers et de commerces pillés ou détruits. À ce moment-là, il n’y a pas encore d’État d’Israël. Il y a en revanche des Juifs que l’on massacre comme Juifs.

Ce fait devrait suffire à pulvériser le mensonge selon lequel la haine antijuive dans le monde arabe ne serait qu’une réaction à la création d’Israël. La liste des massacres de Juifs dans le monde arabe depuis des siècles est trop longue pour croire à ce conte de fées. Le sionisme n’a pas créé cette vulnérabilité; il y a répondu. Les Juifs d’Irak ont compris, dans le sang, que leur enracinement millénaire ne les protégeait de rien si l’environnement politique se retournait contre eux.

Après 1948, l’histoire devient encore plus accablante. Des communautés juives plusieurs fois séculaires ou millénaires sont progressivement détruites, expulsées ou poussées au départ. Irak, Yémen, Égypte, Libye, Syrie, Algérie, et d’autres encore: partout, les Juifs comprennent qu’ils n’ont plus d’avenir, quand ils ne sont pas tout simplement jeté dehors sans ménagement, laissant tout derrière eux. On les spolie, on les discrimine, on les humilie, on les menace, on les arrache à leur place historique. Il y avait environ un million de Juifs dans les pays arabes, en Iran et en Turquie; il n’en reste aujourd’hui qu’une fraction dérisoire, moins de 1% ! Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une migration neutre. C’est l’effacement massif d’un monde. Et qu’on ne nous raconte pas que c’est la faute du Mossad, cette fable ne prend pas : le Mossad a aidé les Juifs à se sortir de situations impossibles, il n’est pas responsable de ces situations dans les pays où ils vivaient.

Plus récemment, l’Iran : 100.000 Juifs vivaient en Iran lors de la chute du Shah et de l’avènement de la république islamique. Ils sont 8.000 aujourd’hui. Les ayatollahs ont envoyé leurs Juifs en Israël tout en souhaitant la destruction d’Israël.

Il faut employer les mots qui conviennent. Il s’agit d’un nettoyage ethnique à l’échelle régionale. Et ce sont précisément ces sociétés qui, après avoir rendu la vie juive impossible chez elles, osent ensuite dénoncer le sionisme comme si elles n’avaient joué aucun rôle. Ce sont elles qui ont fabriqué les Israéliens originaires d’Irak, du Yémen, d’Égypte, de Libye, de Syrie, du Maghreb. Qui les a poussés à partir ? Qui leur a appris que leurs voisins, leurs compatriotes, leurs États pouvaient du jour au lendemain les traiter comme des corps étrangers ? Ce ne sont pas les sionistes. Ce sont d’abord les sociétés qui les ont rejetés. Mes grands-parents, chassés d’Egypte, en furent ; mon grand-père en mourut de chagrin peu de temps après.

Il faut donc retourner contre les antisionistes arabes leur propre histoire. Sans l’exclusion, sans la persécution, sans la spoliation, sans la pression constante exercée sur les Juifs du monde arabe et musulman, Israël aurait été bien moins peuplé, bien moins oriental, bien moins central pour eux. Ceux qui dénoncent aujourd’hui le sionisme oublient qu’ils en ont été parmi les plus efficaces recruteurs.

IV. Antisionistes contemporains : regardez-vous dans un miroir

Le plus grand paradoxe de l’antisionisme contemporain est également là: il prétend combattre le sionisme, mais il travaille sans relâche à le renforcer. Il ne le marginalise pas; il le rend plus nécessaire.

Depuis la seconde Intifada, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, on a vu se multiplier en Occident les actes antijuifs, les intimidations, les mises en accusation collectives, les agressions, les assassinats. En France, la liste est longue et accablante: Ilan Halimi, Toulouse, l’Hyper Cacher, Mireille Knoll, et tant d’autres. Ce sont des Juifs concrets qui ont été pris pour cible, pas des concepts. Or, de plus en plus souvent, le mot “sioniste” sert à rendre cette hostilité socialement dicible, politiquement habillable, moralement excusable.

Depuis le 7 octobre 2023, le phénomène a pris une dimension caricaturale. Avant même que la guerre à Gaza n’ait débuté, les accusations pavloviennes de génocide, les déchaînements obsessionnels contre Israël, les manifestations de haine et les répercussions contre les Juifs ont commencé. Le signal envoyé est simple: lorsque l’État juif est attaqué, beaucoup trouvent encore le moyen de faire du Juif le coupable presque immédiat. Et les Juifs de diaspora comprennent parfaitement ce message.

Alors ils se taisent davantage. Ils cachent davantage. Ils hésitent à afficher davantage. Les synagogues s’équipent de portes blindées, les écoles juives sont gardées par des soldats. Cela ne choque personne.

Et certains partent, de plus en plus nombreux. Ils n’étaient pas nécessairement sionistes, les « antisionistes » les ont faits sionistes. C’est cela que les antisionistes refusent de voir: à force de rendre la vie juive plus difficile, plus suspecte, plus pénible dans les sociétés occidentales, ils ont comme leurs aînés réactivé la fonction existentielle d’Israël. Ils transforment des Juifs parfois peu politisés, parfois peu attachés au sionisme dans sa dimension idéologique, en hommes et en femmes qui se disent soudain: au moins là-bas, nous n’aurons pas à demander la permission d’être nous-mêmes. Car ce que les antisionistes ne comprennent pas, c’est que les Juifs ne vont pas en Israël pour la seule raison de leur sécurité : ils y vont pour avoir le droit d’exister.

Voilà la vérité nue. L’antisionisme contemporain est devenu une machine à fabriquer des sionistes. Il pousse vers Israël ceux qu’il prétend détourner d’Israël. Il reproduit exactement la logique historique dont il feint de s’indigner: exclusion, intimidation, hostilité, départ.

L’antisémitisme n’a pas disparu; il s’est recyclé. Il a troqué son vieux nom, devenu compromettant, contre un terme plus élégant, plus fréquentable, plus conforme aux hypocrisies du temps: l’antisionisme. On ne dit plus qu’on n’aime pas les Juifs; on explique qu’on combat le sionisme. On ne se reconnaît plus dans les haines anciennes; on les reformule dans le vocabulaire de la justice, des droits de l’homme, de l’anti-colonialisme ou de la morale universelle. Le procédé est commode: il permet de charger l’État juif, et implicitement les Juifs eux-mêmes par ricochet, tout en se donnant à bon compte le beau rôle.

Il faut donc cesser une bonne fois pour toutes de traiter l’antisionisme comme une posture innocente. Dans l’écrasante majorité des cas, il est le dernier habillage d’une hostilité purement antisémite. Et dans presque tous les cas, lorsqu’il se veut radical, il repose sur un mensonge par omission.

Israël n’est pas un pays parfait. Il a ses défauts, ses excès, ses gouvernements critiquables, comme tous les autres pays. Les Palestiniens doivent avoir des droits, et être respectés. Le problème n’est donc pas qu’on critique tel ou tel ministre israélien, mais qu’on critique le pays, Israël, d’une manière obsessionnelle, disproportionnée, comme s’il incarnait le mal absolu. Cette fixation sur le seul État juif du monde n’a rien d’innocent: elle trahit, derrière le langage politique, des passions troubles et des haines séculaires.

Les Européens devraient se souvenir que leurs sociétés ont persécuté, abandonné, puis souvent mal accueilli les survivants. Les Occidentaux devraient se souvenir qu’ils ont fermé leurs portes quand les Juifs cherchaient à fuir. Les Arabes et les musulmans devraient se souvenir qu’ils ont vidé leurs propres pays de leurs Juifs. Et les antisionistes contemporains, enfin, devraient comprendre qu’en rendant de nouveau précaire la vie juive hors d’Israël, ils ne combattent pas le sionisme: ils le justifient.

Autrement dit: ceux qui condamnent aujourd’hui le sionisme comme s’il était une faute devraient commencer par reconnaître que ce sont d’abord leurs sociétés respectives qui l’ont rendu nécessaire. L’histoire n’a pas fabriqué le sionisme malgré elles. Elle l’a fabriqué à cause d’elles.

Vous remarquerez que je ne suis même pas remonté à l’histoire plus ancienne, celle qui précède le XXe siècle. N’en demandons pas trop aux “antisionistes” contemporains: leur mémoire historique de poissons rouges dépasse rarement quelques slogans, quelques images, quelques indignations sélectives. Revenir plus loin, vers les siècles d’humiliations, d’expulsions, de pogroms et de persécutions qui ont façonné la condition juive en terres chrétiennes et musulmanes, ce serait exiger d’eux un effort de profondeur dont leur vision binaire du monde est, le plus souvent, incapable.

© Jean Mizrahi

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