Pour lutter contre l’antisémitisme, au diable les lois: le vrai champ de bataille, c’est la qualification. Par Richard Abitbol


« L’antisémite a choisi la haine parce que la haine est une foi. »

Jean-Paul Sartre
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

Albert Camus

À chaque poussée antisémite, à chaque agression, à chaque profanation, à chaque mot ignoble lancé contre un Juif parce qu’il est Juif, la classe politique dégaine le même réflexe : il faudrait une nouvelle loi. Encore une. Toujours une de plus. Comme si la France manquait de textes. Comme si son problème était l’insuffisance de l’arsenal pénal. Comme si l’antisémitisme prospérait faute d’articles de loi.

C’est faux. Et c’est même un mensonge commode.
Le vrai problème français n’est pas l’absence de lois contre l’antisémitisme. Le vrai problème, bien plus grave, est l’incapacité persistante de l’appareil judiciaire à qualifier rapidement et clairement comme antisémites des actes qui le sont pourtant avec une évidence aveuglante. Or une loi, aussi sévère soit-elle, ne produit aucun effet tant qu’en amont policiers, parquet, experts, juges d’instruction et juridictions rechignent à nommer ce qu’ils ont sous les yeux.

Le point central est là. Le seul qui compte réellement. Une société peut voter cent lois contre l’antisémitisme ; si ceux qui doivent les appliquer refusent d’y voir de l’antisémitisme, ces lois ne valent rien. Elles deviennent des objets décoratifs, des hochets républicains, des paravents moraux destinés à donner l’illusion de l’action là où règne en réalité l’esquive.

Et cette esquive, nous la connaissons trop bien.
Dans l’affaire Ilan Halimi, il a fallu se battre contre les réticences initiales avant que la circonstance aggravante d’antisémitisme soit finalement retenue au procès. La cour d’assises l’a bien admise en 2009. Dans l’affaire Sarah Halimi, la Cour de cassation a confirmé en 2021 l’existence de charges suffisantes concernant le mobile antisémite, tout en validant l’irresponsabilité pénale de l’auteur pour abolition du discernement. Là encore, l’évidence antisémite a dû traverser un interminable labyrinthe judiciaire avant d’être reconnue comme telle.

Dans l’affaire de la famille juive empoisonnée, le tribunal correctionnel de Nanterre a condamné la nourrice, mais a écarté la circonstance aggravante d’antisémitisme. Autrement dit, des faits gravissimes ont été punis, tout en étant symboliquement amputés de leur vérité profonde.

Dans l’affaire David Guiraud, le tribunal a prononcé la relaxe pour injure publique à caractère antisémite à l’égard de Meyer Habib, en ne retenant pas le caractère antisémite des propos. Cette décision a cristallisé, à juste titre, le sentiment d’un refus obstiné de qualifier l’antisémitisme lorsqu’il surgit sous une forme politique, codée ou contemporaine.

Voilà la réalité. Non pas une pénurie de lois, mais une pénurie de courage.
Car enfin, à quoi bon ajouter des textes si l’on continue de traiter chaque qualification d’antisémitisme comme une opération suspecte, presque excessive, presque honteuse ? À quoi bon annoncer la fermeté si l’on commence, dans le prétoire, par psychologiser, relativiser, contextualiser, dissoudre, déformer ? À quoi bon promettre des sanctions plus lourdes si l’on refuse d’abord de voir la nature exacte des faits ?

Le drame français est là : l’antisémitisme n’est reconnu qu’à contrecœur. Il faut qu’il soit caricatural, grossier, obscène, presque didactique pour qu’une partie de l’institution accepte enfin de le nommer. Et encore. Dès qu’il emprunte les formes de notre époque — allusion, essentialisation, double standard, obsession antisioniste, assimilation du Juif à Israël ou d’Israël au Juif — alors tout devient soudain flou, disputé, “complexe”, “sensible”, “contextuel”.

Or c’est précisément ainsi que fonctionne l’antisémitisme moderne.
Il ne dit plus toujours son nom. Il insinue. Il déplace. Il code. Il transpose. Il universalise sur un seul peuple ce qu’il n’oserait jamais appliquer à aucun autre. Il transforme le Juif en représentant automatique d’une entité collective imaginaire. Et c’est là son ressort le plus ancien, le plus profond, le plus constant : la négation de l’individu juif.

Le Juif n’y est jamais tout à fait un individu. Il est toujours le membre d’un ensemble suspect. Ce qu’on reproche à l’un rejaillit sur tous ; ce qu’on ne peut prouver contre celui-ci sera reporté sur “les siens”. La vieille fable est là, intacte, derrière les habits modernes : si ce n’est pas toi, c’est donc quelqu’un des tiens. Voilà la matrice de l’antisémitisme. Voilà sa logique intime. Voilà pourquoi tant de discours prétendument politiques, géopolitiques ou militants en sont en réalité saturés.

C’est dans ce contexte qu’arrive aujourd’hui la proposition de loi dite “Yadan”, examinée à l’Assemblée nationale les 16 et 17 avril 2026 après avoir été adoptée en commission des lois en janvier. Elle vise à réprimer certaines formes renouvelées d’antisémitisme, notamment celles dissimulées derrière un antisionisme radical, et à sanctionner plus sévèrement certains appels à la destruction d’un État reconnu par la France ou certaines banalisation outrancières de la Shoah.
Que l’on approuve ou non chacun de ses articles n’est, au fond, même pas l’essentiel. Le plus révélateur est ailleurs : le débat furieux qu’elle déclenche agit comme un révélateur chimique. Il ne résoudra peut-être presque rien sur le terrain judiciaire, mais il aura au moins une utilité politique majeure : il fera tomber les masques.

La France insoumise s’y oppose frontalement et a largement soutenu la pétition demandant son retrait ; sa présidente de groupe a publiquement estimé que le texte devait sortir de l’ordre du jour. Le Parti socialiste, après hésitations, a annoncé qu’il voterait contre en séance, alors même que certains socialistes l’avaient initialement cosigné. Le MoDem, par la voix de ses porte-parole, s’est dit “très réservé”, allant jusqu’à appeler quasiment au retrait du texte. Quant au bloc présidentiel lui-même, il apparaît profondément embarrassé : Le Monde décrit des “clivages au sein du bloc central”, des élus Renaissance mal à l’aise, certains envisageant même de s’absenter au moment de l’examen.

Tout cela est politiquement très éclairant.
Car ce débat met en lumière une vérité que beaucoup refusaient de voir : la lutte contre l’antisémitisme n’est plus, en France, un principe simple, transversal, évident. Elle est devenue un terrain de contorsions, de calculs, de réticences, de faux-semblants. Le problème n’est pas seulement qu’une partie de la gauche radicale refuse désormais toute approche sérieuse des formes contemporaines de l’antisémitisme ; c’est aussi qu’une partie du centre et de la majorité traîne des pieds dès qu’il faut traduire en droit ce qu’elle proclame pourtant en discours.

Dès lors, la loi Yadan aura peut-être, malgré elle, une fonction plus précieuse que son contenu même : non pas tant réprimer davantage que révéler davantage. Révéler qui veut encore voir l’antisémitisme moderne. Révéler qui continue de le nier. Révéler qui préfère parler de libertés abstraites quand les Juifs subissent des réalités très concrètes. Révéler, enfin, l’antisémitisme rampant, ou au minimum la complaisance, l’aveuglement et la lâcheté qu’il suscite dans une grande partie du champ politique.

Mais il ne faut se raconter aucune histoire : même si ce texte était adopté, l’essentiel resterait entier. Car le cœur du problème n’est pas au Journal officiel. Il est dans les têtes. Il est dans les réflexes institutionnels. Il est dans cette résistance presque organique à qualifier l’antisémitisme quand il n’emprunte plus les formes rassurantes du passé.
Tant que l’on continuera à reconnaître l’antisémitisme avec des mois de retard, des années de retard, ou pas du tout ; tant que les juges rechigneront à nommer cette haine quand elle est pourtant manifeste ; tant que la qualification restera un parcours d’obstacles pour les victimes et un champ de bénéfice du doute pour les coupables, toute nouvelle loi sera d’abord un exercice de communication.

La vérité est donc simple, brutale, presque humiliante pour la République : pour lutter contre l’antisémitisme, au diable les proclamations, les plans, les circulaires et les lois nouvelles. Le vrai combat est ailleurs. Il est dans la qualification. Il est dans la volonté judiciaire de voir et de dire. Il est dans le courage de nommer l’antisémitisme là où il est, sans trembler, sans biaiser, sans ergoter.
Et aujourd’hui, en France, ce combat-là semble presque perdu d’avance. Parce que le droit existe déjà.
Parce que les faits sont là. Parce que les victimes savent.
Et parce que trop souvent, ceux qui devraient dire le vrai préfèrent encore détourner le regard.

© Richard Abitbol

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

2 Comments

  1. Vous avez raison ce n’est pas une loi (Loi Yadan), avec les meilleures intentions du monde, qui changera la qualification de l’antisémitisme, car il faut bien le dire et le redire, les exemples ne manquent pas, hélas, la justice de la France ne veut pas s’aventurer sur ce terrain-là, c’est-à-dire qualifier des propos, des actes de nature antisémite.
    Dans ces conditions, je ne vois aucune réponse réelle de la justice et ce, en complet déaccord avec les bonne paroles du gouvernement sensées combattre l’antisémitisme, ce dont le Crif se satisfait, hélas …

  2.  » Il est dans cette résistance presque organique à qualifier l’antisémitisme quand il n’emprunte plus les formes rassurantes du passé. « .

     » Les formes rassurantes du passé.  »
    Pour faire passer ce symptôme il faut retravailler la période 39-45, celle pour laquelle certains, qui dominent les esprits, disent que la droite a trahi et que la gauche a été parfaite.
    Ces mêmes qui dominent les esprits interdisent que l’ on parle de la source actuelle de l’ antisémitisme.
    Ce sont eux, et pour ces 2 raisons, les causes du blocage.

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*