Le détroit d’Ormuz et l’aveuglement français. Par Jean Mizrahi

Une simple publication hiersur le réseau X condamnant la décision de la France de se joindre à la Chine et à la Russie pour bloquer une résolution soutenue par le Bahreïn m’a valu des centaines d’insultes, le plus souvent antisémites (et majoritairement issues de comptes aux noms à sonorité française plutôt qu’arabe). Les réponses non antisémites relevaient souvent de l’invective pure — du type : « sale vieux, va faire la guerre toi-même ». Bref, un niveau intellectuel assez limité.

D’autres invoquent le Général de Gaulle et sa position non atlantiste, qui se trouve être aussi la mienne (il suffit de lire mon livre La force et la liberté). À l’évidence, ils semblent mal comprendre les positions du Général, notamment sur l’importance qu’il accordait à l’alliance avec les États-Unis.

Le conflit actuel pose deux questions cruciales : quels sont les intérêts de la France, et quelle est la cohérence stratégique de sa politique extérieure.

Sur le premier point, certains font remarquer que le passage par le détroit d’Ormuz d’un porte-conteneurs du groupe CMA-CGM serait la preuve que la position française est payante. C’est précisément là que se joue la différence entre une lecture à courte vue et une approche de long terme. Ce passage traduit surtout le fait que le régime iranien, sous pression, cherche ponctuellement à ménager certains acteurs pour desserrer l’étau exercé par les États-Unis, qui mènent la dynamique du conflit. C’est une concession tactique, peu coûteuse pour Téhéran, mais politiquement exploitable.

Elle permet à Emmanuel Macron de se prévaloir d’un rôle protecteur — notamment vis-à-vis des intérêts économiques français — et de continuer à entretenir l’illusion d’une influence au Liban, en faisant mine d’agir sans jamais s’attaquer réellement à la question du Hezbollah. Cette lecture à courte vue peut donner le sentiment d’un succès, mais elle ne résout rien sur le fond.

À plus long terme, elle révèle surtout une forme de myopie stratégique. Car ce que montre le conflit actuel, c’est que l’Iran cherchait à consolider une capacité de pression durable sur le trafic maritime passant par Ormuz. La combinaison de capacités balistiques avancées et d’un seuil nucléaire rapproché lui permettrait de peser de manière permanente sur les pays les plus dépendants de cette route — en premier lieu l’Asie, mais aussi l’Europe. La Corée du Nord a suivi une logique comparable, avec toutefois moins de leviers économiques.

Je dois à l’Iran une partie de mes origines. Mon père, avant sa naturalisation, était iranien et proche du Shah ; il connaissait notamment les frères Hoveyda, en particulier Fereydoun, que j’ai eu l’occasion de voir chez lui plus jeune. J’ai donc, à titre personnel, des raisons de souhaiter que ce pays sorte de l’emprise islamiste. Mais ce n’est pas le cœur de mon analyse.

La France tire une part non négligeable de ses ressources énergétiques de pays dont les exportations dépendent du détroit d’Ormuz. On estime qu’entre 15 et 20 % de nos importations d’hydrocarbures transitent par cette voie stratégique. Cela crée une vulnérabilité réelle. Notre intérêt est donc clair : garantir que ce détroit reste ouvert et sécurisé, sans dépendre du bon vouloir d’une puissance régionale. Or, aujourd’hui, cette pression existe, et elle est exercée par l’Iran.

Depuis des décennies, le régime iranien agit comme un facteur majeur de déstabilisation. Il a été impliqué dans des actions violentes contre la France, notamment à Beyrouth, où 58 de nos soldats ont été tués, ainsi que dans plusieurs attentats sur notre sol. À l’échelle régionale, son rôle est constant : soutien à des groupes armés au Liban, en Syrie, au Yémen, influence en Irak, hostilité envers Israël. Cette stratégie repose sur un usage systématique de relais armés et de conflits indirects.

À cela s’ajoute une dimension idéologique qui rend le régime plus difficile à appréhender par les outils diplomatiques classiques. Il ne poursuit pas uniquement des objectifs de puissance traditionnels, mais s’inscrit aussi dans une vision politique et religieuse qui valorise la confrontation. Par ailleurs, l’Iran joue un rôle dans certains circuits de trafics illicites, ce qui renforce encore son insertion dans des réseaux internationaux opaques.

La guerre actuelle illustre cette logique. Le régime iranien agit sans réelle contrainte normative : tirs de missiles dans plusieurs directions, y compris vers des pays qui n’étaient pas directement impliqués, comme le Qatar ou la Turquie, recours assumé à la pression indirecte. Il n’hésite pas à perturber des flux essentiels pour des économies étrangères. Cette stratégie vise à compenser ses faiblesses structurelles en instaurant un rapport de force asymétrique.

Dans ce contexte, réduire durablement sa capacité de nuisance devrait être une priorité pour les pays occidentaux. Pourtant, la position française apparaît ambiguë. Emmanuel Macron cherche à ménager les équilibres, en misant sur le dialogue et la retenue pour préserver une influence. Cette approche repose sur une lecture optimiste du régime iranien, qui ne correspond pas à son comportement observable.

Paradoxalement, les pays les plus exposés aux conséquences d’un blocage d’Ormuz — notamment en Europe — sont aussi ceux qui se montrent les plus prudents. À l’inverse, les États-Unis, devenus largement autosuffisants, et Israël, qui a sécurisé ses approvisionnements, sont en première ligne. Cette asymétrie révèle un désalignement stratégique : ceux qui ont le plus à perdre sont aussi ceux qui agissent le moins.

L’Europe, et la France en particulier, semblent ainsi se réfugier derrière des arguments de distance — « ce n’est pas notre guerre » — qui traduisent surtout une absence de ligne claire. Cette posture hésitante affaiblit la crédibilité du pays et sa capacité à défendre ses intérêts.

Sur le second point, la diplomatie française manque de cohérence. On ne peut pas, d’un côté, se poser en acteur central de la fermeté face à la Russie — allant jusqu’à accepter des coûts économiques importants — et, de l’autre, minimiser les enjeux liés à Ormuz. D’autant que l’Iran entretient des relations étroites avec la Russie. Cette contradiction affaiblit la lisibilité de la stratégie française.

Par ailleurs, les pays du Golfe sont devenus des partenaires importants pour la France, notamment dans le domaine de l’armement, avec des contrats structurants comme le Rafale. Dans ce contexte, le refus de s’impliquer davantage — alors même que la France dispose de capacités militaires crédibles — envoie un signal ambigu.

Certaines décisions récentes renforcent ce malaise : restrictions de survol, positions diplomatiques floues, convergences ponctuelles avec la Chine et la Russie à l’ONU. Ces choix peuvent être perçus, par les partenaires régionaux, comme un manque de fiabilité.

Au final, la posture française donne l’image d’un pays qui affiche des ambitions sans en assumer pleinement les conséquences. Il y a une raison derrière ce comportement : la lâcheté. Derrière les discours, on observe surtout des ajustements tactiques et une difficulté à définir une ligne stratégique stable. Cette approche affaiblit la lisibilité de l’action française et alimente l’idée d’une diplomatie hésitante.

Je ne doute pas que certains viendront à nouveau déverser leur haine, notamment antisémite. Peu m’importe : elle sera désormais systématiquement effacée.

© Jean Mizrahi

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