En Afrique-d’Azur: Juifs ou pas Juifs, Tous des Juifs. Par Éric Grundmann

Comme je l’ai dit, je suis à Grasse sur la trace de ma grand-mère, ma tante et ma mère qui y ont séjourné une année entière en 1935. J’avais plutôt une bonne image de cette ville mais je ne m’attendais pas à trouver une cité aussi surprenante, mystérieuse et douce. Fragonard est partout bien sûr, et les fleurs et les parfums, et le paysage urbain labyrinthique. Voici après deux jours mes premières impressions : 

C’est peut-être la cité la plus charmante de l’Afrique-d’Azur ! Oui comme à Marseille, comme à Béziers, beaucoup d’immigration, beaucoup de femmes voilées, avec cependant, comme première impression, une atmosphère plus tranquille. Apparemment la ville est menée de main de maître par le maire LR, Jérôme Viaud, qui a été élu pour la troisième fois, au premier tour, avec près de 60%. Il poursuit une formidable politique de restauration des rues, des maisons, très avancée déjà, mais qui risque d’être encore longue. Ce n’est pas simple, la ville est fantasque, tordue, à la fois incurvée et bombée, elle grimpe, elle dégringole, elle est en haut et en bas. Un peu partout des ouvriers y travaillent d’arrache-pied, actifs et sonores, la plupart étrangers. On a presque envie de se dire alors : immigration chance pour la France ! 

Aujourd’hui je suis passé sur la Place aux Herbes, une des plus pittoresques de la ville (pas encore restaurée). Je me suis arrêté à la terrasse la mieux située, donnant la meilleure vue sur la place. J’ai demandé une bière. Le serveur m’a dit : « Nous ne servons pas d’alcool » et il m’a indiqué de l’autre côté de la place, au fond, dans un angle étriqué plein d’ombre, d’un geste vaguement méprisant, un autre café, également maghrébin, mais moins à cheval sur la charia. Il n’insistait pas pour que je reste, ça, mais moi, innocent, j’ai tout de même dit que j’allais prendre autre chose. Un café par exemple.  On me l’a servi, sur un coin de table métallique où subsistait, sèche et sans doute de la veille, une fiente de pigeon. Le café moussait dans le petit verre oriental, évoquant le thé à la menthe. Je l’ai bu, apprécié, très fort, très goûteux, dense à l’italienne, puis au moment de payer, y pensant soudain : « Vous prenez la carte ? — Non. » Je n’avais pas de monnaie, l’habitude est prise, le liquide c’est fini. « Alors qu’est-ce qu’on fait ? » Il m’a dit : « Tant pis », sèchement. Comme s’il avait voulu dire : « Même envers un mécréant, un musulman est généreux, désintéressé. » J’ai dit : « Je reviendrai vous payer ». Il n’a pas répondu. 

Deux heures après, je repasse, entre dans le café pour trouver mon serveur. Plein d’hommes, que des hommes, parlant tous arabes, et se retournant sur moi, étonnés. J’ai eu la sensation brève mais désagréable de n’être pas du tout à ma place, un intrus, un étranger. J’ai vu derrière son bar le serveur, qui était le patron, environ 30 ans, barbu  sans ostentation. Il m’a regardé comme s’il ne me reconnaissait pas, mais je savais qu’il m’avait reconnu, consommateur de bière + coiffé d’un chapeau. J’ai dit : « Je viens payer le café ».  Là on pouvait s’attendre à une lueur dans les yeux, pas de la gratitude, non, mais une sorte d’approbation fugitive, je n’étais pas obligé de revenir, je revenais pourtant, marque de civilité. Mais rien, des yeux absents. Il m’a simplement dit : « Un euro cinquante » et, sur le billet de dix que je lui tendais, m’a littéralement jeté la monnaie sur le comptoir, en détournant aussitôt le regard. 

J’ai ressenti le geste comme une agression. Il n’avait aucune raison d’être en colère contre moi, au contraire je me montrais vraiment « réglo ». Alors quoi ? Eh bien pour moi aucun doute : j’étais le représentant d’une caste de « céfrans » avec laquelle il ne voulait avoir aucun rapport. Et encore il ne connaissait pas mon nom ! Pas d’antisémitisme donc — à moins que, comme les nazis, il ait été capable de les « flairer » — mais un violent racisme antiblanc, antifrançais. Au fond, pour lui, sans doute, juifs ou pas juifs, tous des Juifs. C’est cette haine, clairement perceptible, qui a nourri les émeutes ayant suivi la mort du jeune délinquant Nahel. Nul besoin d’études sociologiques : ma petite expérience du jour m’en annonce bien d’autres.
‌‌© Eric Grundmann

Eric Grundmann est l’auteur de « Blastes », « L’Abducté », « Au Lycée Papillon », « Roman Z »

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

1 Comment

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*