L’élection à Sarcelles de Bassi Konaté à la tête d’une liste « divers » mais soutenue par la France Insoumise et les Écologistes a surpris les acteurs locaux. Mais derrière cette liste apolitique se dissimulent plusieurs personnalités liées à l’organisation islamiste turque Millî Görüş. Un attelage qui en dit long sur les fractures qui jalonnent cette cité du Val-d’Oise bien loin des clichés de la mixité heureuse vantés par la gauche.
Il a été l’invité surprise de ce premier tour. Bassi Konaté avait même créé la surprise en remportant 44,71 % des suffrages dès le premier tour des élections municipales, loin derrière le maire sortant Patrick Haddad (PS) arrivé troisième avec un peu plus de 25% des voix. Un coup de tonnerre qui en appellera un autre. Haddad, meurtri, jettera l’éponge en retirant purement et simplement sa liste. « La démocratie a parlé. […] Nous en prenons acte et en tirons toutes les conséquences. […] Dans l’immédiat, afin de faciliter le choix des électeurs, nous avons décidé de retirer purement et simplement notre liste et de ne pas nous présenter au second tour », a-t-il déclaré sur ses réseaux sociaux. Au soir du second tour, le résultat est lui aussi sans appel. Bassi Konaté est élu avec un peu plus de 55% des voix face à la liste centriste de François-Xavier Valentin. Une véritable success-story pour cet enfant de Sarcelles soutenu notamment par les rappeurs Rohff et La Fouine mais aussi par le footballeur Riyad Mahrez.
Au soir de sa victoire, Konaté et ses soutiens exultent. Pris dans l’exubérance, le nouveau maire est installé sur des épaules et porté à bout de bras par deux de ses soutiens dont… Nabil Koskossi. Un Sarcellois bien connu pour avoir organisé, en 2014, une manifestation propalestinienne qui avait tourné au quasi-pogrom. Certes, au grand dam de ce dernier qui a condamné les violences. Il a d’ailleurs été relaxé par la justice qui y a vu une « infraction insuffisamment caractérisée ». Quoiqu’il en soit, les violences s’étant tenus aux abords de cette manifestation, avaient fait grand bruit. « Leurs auteurs sont animés par une vraie haine du juif. Ils ont voulu casser du juif. Ce n’est qu’à la grâce d’un important dispositif policier que nous avons réussi à protéger les synagogues », avait déclaré à Libération le maire de l’époque François Pupponi. Inutile de préciser que les deux hommes ne s’apprécient guère. D’ailleurs, quelques mois après son élection en 2022, le jeune député Carlos Martens Bilongo posait tout sourire avec Koskossi dans une vidéo ou il souhaitait à Pupponi « une bonne retraite ».
A Sarcelles, Millî Görüs à grands bruits
Il s’est signalé notamment à Strasbourg et à Saint-Chamond. A Sarcelles, le mouvement islamiste politique des frères musulmans turcs du Millî Görüs (CIMG) existe depuis 2003. D’après une note que nous avons pu consulter, « la plupart des personnes de ce réseau sont liés à des acteurs régionaux de l’islam politique du Val d’Oise. Cette confédération islamique d’obédience turque, qui est aussi l’organisation islamiste la plus influente d’Allemagne, fédère désormais maintenant tous les courants musulmans de la ville via le Collectif des Associations Musulmanes de Sarcelles (CAMS) qui se positionne comme un interlocuteur de l’Etat. »
Sa méthode ? Elle est documentée. « Le Millî Görüs comme la plupart des mouvements de la « frérosphère » agit par un entrisme social par le bas en toute discrétion via son influence sur une mosaïque d’association : soutien scolaire, sport… il exerce une influence politique en tractant pour « son » candidat dans les quartiers… », affirment les forces de l’ordre. Mandat après mandat, maire après maire, l’association noue des contacts, essaime, négocie, avance ses pions… Et cela fonctionne. Le 10 octobre 2023, soit trois jours après les pogroms perpétrés en Israël, le maire nouvellement élu de Sarcelles a fait adopter par le conseil municipal une résolution autorisant Millî Görüs à implanter un centre culturel à l’entrée de la ville, face à un collège. Cette décision a été prise malgré l’opposition de la préfecture. Patrick Haddad affirmait alors qu’« il n’y a aucune difficulté avec cette association ». Certes, l’organisation n’est pas sur liste noire. Même si, en 2021, elle a refusé de signer la “charte des principes de l’islam de France”, soutenue par le gouvernement de Emmanuel Macron. Ce refus a évidemment renforcé la défiance des pouvoirs publics qui surveillent de près ses ramifications.
En 2026, la donne change. Millî Görüş, visiblement peu reconnaissant des efforts faits par la municipalité dirigée par Patrick Haddad, prend ses distances. Certes pas officiellement. Mais ses relais font activement campagne pour Bassi Konaté. Un éducateur de 38 ans qui a fait l’immense partie de sa carrière comme employé de la mairie de Sarcelles. Dans les arcanes de la ville du Val-d’Oise, les théories vont grand train. « Ils ont demandé des places sur la liste d’Haddad et ce dernier a refusé », croit savoir un acteur politique local. En tout cas, on retrouve sur la liste de Bassi Konaté plusieurs personnalités intéressantes. Figure tout d’abord en troisième position le chef de file Insoumis de Sarcelles, Aristide Zola. Mais, un peu plus loin, on retrouve Arif-Emre Atas. Un Sarcellois d’origine turque. Etudiant à Science Po, il est le cofondateur de l’association Sarcelles inspire. Dans une interview donnée au Bondy Blog, il déclare notamment « J’ai baigné dans le milieu associatif depuis tout petit grâce à mes parents. Et dans l’éducation religieuse qu’on m’a donnée». En effet son père, Arif Taş, était cadre du « Parti de la Félicité », une force politique turc islamo-conservateur issu de la tradition Millî Görüş. On retrouve aussi dans la liste Inan Turkan. Cette proche de Koskossi était particulièrement mobilisée autour de l’affaire Ibrahima Bah. Ce jeune homme de 22 ans avait trouvé la mort en 2019 à Villiers-Le-Bel suite à un refus d’obtempérer.
12 000 Juifs vivent à Sarcelles, soit 20% de la population
Le président de cette dernière à Sarcelles, Cetin Ali Cumur, a d’ailleurs été aperçu à au moins un meeting de Bassi Konaté. Sur les réseaux sociaux, on a pu retrouver de nombreux messages de soutiens émanant de certains comptes liés directement à Millî Görüs en faveur du candidat « sans étiquette ». Certes, Cumur préserve les apparences. En juillet 2024, il félicitait le député LFI réélu Carlos Martens Bilongo et le député socialiste nouvellement élu Romain Eskenazi. Le président du Millî Görüş Sarcelles, n’a pas manqué non plus de saluer les 20 ans de son « Centre Culturel et Éducatif Fatih Sultan Mehmet Han »… Baptisé au nom du sultan Ottoman qui a conquis Constantinople et fait de la basilique Sainte-Sophie une mosquée…
A regarder la carte électorale, on comprend en effet que les Sarcellois de confession juive ont massivement voté pour Valentin par peur de ce candidat soutenu par LFI. Dans cette « petite Jérusalem du Val d’Oise » ou vivent 12 000 juifs soit 20% de la population, l’angoisse est palpable. Les positions antisionistes voire antisémites de certains membres de la France Insoumise effraient. Quant à la peur d’une ombre de Millî Görüş sur la ville, on peut la résumer dans cette interview d’Ebarkan, le fondateur du mouvement, parue dans Die Welt en 2007: « Les sionistes ont œuvré pendant 5 767 ans à bâtir un ordre mondial où l’argent et le pouvoir dépendent des Juifs ; le dollar américain est une monnaie sioniste ; il faut diagnostiquer la « bactérie » juive pour trouver un remède ; les sionistes ont lancé les croisades ; les Juifs ont fondé le protestantisme et l’ordre capitaliste ; et Bush a attaqué l’Irak pour construire le Grand Israël, afin que Jésus puisse revenir. » Au soir du premier tour, Bassi Konaté dénonçait les appels « de certaines communautés » à voter pour « la liste de droite voire d’extrême droite », menée par François-Xavier Valentin. Dans cette vidéo, Konaté dénonce« le communautarisme qui ne doit jamais interférer dans la vie de la cité. Cela a toujours été [sa] ligne de conduite depuis le début de la campagne. »
Reste que, au regard des soutiens dont il a bénéficié, des réseaux mobilisés pendant la campagne et des équilibres locaux, ces déclarations peinent à dissiper les interrogations. À Sarcelles, où les tensions identitaires et religieuses constituent une donnée politique centrale, l’élection de Bassi Konaté ouvre une nouvelle séquence dont les implications dépassent largement le cadre municipal.
© Meïr Long

Didier Meïr Long, Théologien, Consultant en stratégies, est un essayiste et écrivain français né en 1965, a écrit « La Fin des Juifs de France ? », co-signé avec Dov Maïmon. Éditeur: Le Cherche Midi. Date de publication: 22/05/2025


La stratégie de l’entrisme utilisée depuis des années sur tout le territoire français porte maintenant ses fruuts de façon de plus en plus évidente. Et ce n’est qu’un début!